BUBBA HO-TEP de Don Coscarelli (USA, 2002) : Elvis est vivant et vous êtes tous morts !

Publié le par Docteur Devo

(photo par Dr Devo)

Chers Gens,
 
On ne critiquera pas les distributeurs dans cet article. Enfin, peut-être un peu à la fin.
 
Commençons par une bonne nouvelle : Elvis est vivant ! Ce n'est pas une métaphore mais un fait. Elvis est vivant, il a vieilli certes, mais il est vivant. Bonne nouvelle, je vous le disais. Et un bienfait n'arrivant jamais seul, Don Coscarelli, le mystérieux et culte réalisateur de PHANTASM, son grand chef-d'œuvre au montage et au sujet aussi singuliers que magnifiques.
 
Elvis est donc vivant. Il est tout vieux, il faut bien le dire. Disons même qu'il a, pour être plus précis, l'âge de ses artères. Il vit dans une maison de retraite aux USA, une petite maison de retraite pour pensionnaires peu fortunés. Le visage un peu bouffi par l'âge (mais moins qu'on ne pouvait le supposer), creusé de rides, c'est bien normal, mais les favoris et une vague coupe rappellent que c'était lui, le King, le roi du rock n' roll. Que reste-t-il de notre idole ? Bah, pas grand chose. Il a du mal à se déplacer, reste tout le temps dans son lit ou presque, regarde son mutique voisin de chambre tousser à la mort. Mais le cerveau fonctionne à peu près dans les moments de lucidité où il commente et s'interroge sur sa drôle de destinée, qu'il finit là, éloigné de tous, et éloigné de sa propre image. Un petit vieux qui trouve bien cruelle la fin du parcours. Le reste du temps, il a la tête dans le coltard. Plusieurs facteurs déclencheurs vont avoir lieu. La mort de son voisin de chambre mutique, devant ses yeux, sans que cela ne suscite de drame : la mort à l'œuvre, tranquillement et même banalement. Quelques jours après, la fille de cet ex-cothurne vient chercher les affaires de feu son père. Elle récupère quelques vêtements et met à la poubelle les quelques vieilles photos et la Purple Heart (médaille militaire) du paternel. Elvis demande à les récupérer. Premier choc. La nuit qui suit, Elvis (et le film) a un flash. Une des pensionnaires aurait été tué par une sorte de scarabée monstrueux caché dans une boîte de chocolat ! La vieille dame est effectivement morte le lendemain. Pour une fois, Elvis décide de prendre son déambulateur et d'aller voir un de ses camarades, le seul qui le prenne encore vraiment et de tout cœur pour Elvis. Ce copain, un peu foufou, c'est Jack. C'est un petit noir moustachu. Jack a une sérieuse vision de son existence : on a essayé de l'assassiner en 1963 ("Ils" ont essayé de l'assassiner). Comme ça n'a pas marché, "ils" ont récupéré son corps agonisant, l’ont remodelé grâce à la chirurgie esthétique, et l'ont "peint en noir", et ainsi il était neutralisé : qui croirait que Jack, ce petit noir moustachu, c'est... Ben oui, le meilleur pote d'Elvis est un petit noir élégant qui est persuadé d'être John Fitzgerald Kennedy ! Elvis n'y croit pas une seconde, mais JFK est le seul à le respecter encore en tant qu'Elvis. Bah, ce n’est pas un mauvais bougre. En attendant, Elvis s'ennuie, et sa seule et désagréable distraction dans la journée, c'est la visite de l'infirmière ironique qui vient "refaire son pansement". En effet, Elvis a une sérieuse infection au pénis, qui demande à être nettoyé tous les jours, moment humiliant s'il en est. Le King pense que c'est un cancer mais que personne ne veut le lui dire. Bah, à cet âge, quelle importance ?
Et puis les flashs concernant le monstre-scarabée continuent dans la tête d'Elvis. Un autre pensionnaire meurt. Voilà qui intrigue "The Pelvis" beaucoup, ça le fait cogiter. Et ce jour-là, quand l'infirmière vient nettoyer son sexe meurtri, Elvis a une érection. Pour lui, c'est clair : c'est parce qu’enfin, il s'intéresse à quelque chose (le monstre-scarabée), et que cette chose est en train de lui redonner une raison de vivre et une vie sociale ! Pour Elvis, il est temps d'empoigner le déambulateur et d’enquêter sur cet étrange monstre qui tue les pensionnaires avec son vieux pote JFK...
 
Mon dieu, quel film ! Quelle idée de faire un film pareil ! Qu’est-ce qui peut se passer dans la tête de Coscarelli ? On ne sait pas et on s'en fout. Comment décrire l'étrange ambiance de ce film ? Ce n'est pas facile. L'humour du générique, et notre découverte dans les premières minutes d'Elvis le Vieux, voilà qui est complètement loufoque et qui paraît largement délirant. Ça le sera, et en même temps ça ne le sera pas du tout. Les premières séquences, malgré les "flashs" que subit Elvis, "flashs" sans doute dus à la fatigue et à l'ennui qui le plonge dans le coltard comme on dit, malgré ses flashs, dis-je, Coscarelli rythme drôlement son film, avec une espèce de faux rythme, de slowburn, retraçant formidablement l'apathie de cette vie de petit vieux, apathie presque fantastique où les causes sont floues, mais où le sentiment est réel, et ce sentiment s'appelle la solitude. Une des premières grandes scènes est celle où la fille de son ex-voisin de chambre vient chercher les affaires de son père. Comment peut-on jeter des photos à la poubelle, pourquoi n'est-elle jamais venue ? "Je suis déjà venue, le jour où je l'ai fait entrer ici" dit la fille. L’humour et la tristesse du film sont contenus formidablement dans cette réplique. Un humour très caustique, cruel, pas bête. Et l'aspect hénaurme du personnage d'Elvis ! Quelle idée ! Elvis retraité !
Et c'est peut-être là le plus étonnant : via ce personnage loufoque, et même supra-loufoque, par ce personnage donc, c'est là que Coscarelli réussit à construire son film, et les fondations de la maison sont très étonnantes. Même si BUBBA HO-TEP est un film fantastique, c'est le personnage d'Elvis qui pose la chronique sociale, eh oui, vous avez bien lu, la chronique sociale qui fonde son film ! Le film, qui montre Elvis en déambulateur traquer une momie sanguinaire avec son pote JFK devenu noir suite à un complot, est un film du "cinéma du réel" !
 
Un jour, vous verrez peut-être ce film. Un jour. Alors pour ne rien vous gâcher, maintenant que je vous ai donné l'étrange hypothèse de ce film (un film sur les vieux qui est aussi un film de momie), il va falloir faire vite, ne pas trop expliquer la chose, ne pas trop dire ce qu'on a ressenti, et vous laisser découvrir la chose dans toute son incongruité. Car ce film, plus qu'un autre, reste complètement étonnant. Après avoir été pris par la main dans un postulat loufoque mais touchant, le film nous fait entrer dans un monde étrange, et on serait bien malin de savoir où il va nous emmener. Et ça, c'est le vrai charme et la beauté absolue du Cinéma, une sensation trop rare qu'on s'attachera ici à ne pas trop gâcher.
 
Coscarelli est en grande forme, et pas seulement parce qu'il a pondu un chouette scénario ! Même si on est sans doute en dessous de l'incroyable virtuosité de PHANTASM, le niveau est très haut. Le film a sans doute bénéficié de moyens relativement modestes, mais il n'empêche, c'est assez beau. Le montage, assez discret, est très précis et permet de temps à autres de beaux parallèles simples et touchants (la récurrence du pont, d'un rêve à l'autre, par exemple). Les scènes dialoguées sont très bien montées. Les comédiens semblent se placer et jouer pour le montage, pour le rythme, là où d'habitude, on a l'impression que les réalisateurs en général font leur montage en fonction des prises. J'aime bien. La photo est vraiment superbe. Fantastique la nuit, très jolie, comme un réminiscence inconsciente de BARTON FINK, sauce moderne, aidée en cela par un très joli décor des couloirs de la maison de retraite. Le jour, la lumière est superbe également, avec beaucoup de caractère. Les réalisateurs devraient s'en souvenir : une lumière travaillée, même simple, donne une incroyable impression de luxe à votre film.
Le cadrage est souvent très bien, là aussi quelquefois stylisé ou quelquefois très discret, comme cette formidable scène où Elvis va "déambuler" dans le jardin avant d'être dérangé par l'infirmière. Et évidemment, une des grandes forces du film, ce sont les acteurs, tous formidables, sans exception. Bruce Campbell, ex-héros de la saga EVIL DEAD, est absolument sensationnel et d'une rare précision. Jamais il ne bascule dans la parodie, dans l'imitation ou dans le grand-guignol. Il livre un personnage très riche, à l'aise dans toutes les nuances. On savait l'acteur attentif et pas bête, mais on le découvre là absolument grandiose. On saluera aussi Ossie Davis (voir photo), romancier, acteur, dramaturge et activiste politique (!), récemment décédé, ici en JFK black. Ella Joyce, que je ne connaissais pas et qui joue ici le rôle de l'infirmière, est à tomber par terre. Je l'adore !
 
Un grand film, donc, que ce Coscarelli, grand film aussi peut-être parce qu'en tant qu'amateur (entre autres !) de cinéma fantastique, on peut voir dans BUBBA HO-TEP un formidable hommage par la bande à ce cinéma, comme MATINEE (PANIQUE À FLORIDA BEACH) de Joe Dante, mais un hommage en demi-teinte, mine de rien, sur une façon de voir le fantastique comme autre chose qu'un film d'effet spéciaux, et autre chose qu'un film "de genre", avec des histoires balisées et des thèmes qui reviennent sans cesse. Le Fantastique, c'est cela sans doute, mais c'est d’abord autre chose. Un cinéma de l'incongruité sans doute. On imagine que Coscarelli a mis beaucoup de son propre parcours dans cet Elvis vieillard, usé, qui jadis renonça à la musique (à ce titre, le passage sur la pub du Marathon Elvis en dit peut-être autant sur Coscarelli que sur le King) mais qui, dans la dernière ligne droite, se remet debout. Le réel et le fantastique sont à jamais mêlés dans ce qui pourrait être vu comme un formidable documentaire (hé !hé !).
 
Le film a été réalisé en 2002. Il est passé dans nombre de festivals, largement soutenu par le public. Bien entendu, malgré l'aspect émouvant, intelligent et populaire du film, qui aurait très bien pu se vendre sur le thème (Elvis croulant) ou sur l'image de Bruce Campbell que mêmes les jeunes connaissent grâce aux EVIL DEAD, bref, malgré tout cela, aucun distributeur n'a voulu sortir le film, maintes fois annoncé sur nos écrans et maintes fois annulé [Le film finira par sortir début 2006, probablement trop tard, ceci dit. NdC]. Même chose pour une édition DVD. C'est vraiment à se pendre, un total scandale. Pour sortir une bouse irakienne, mal montée, mal jouée, pas éclairée et au scénario beau comme un roman Harlequin, sur 6 copies / France, là ça marche, et tout le monde se bat pour le sortir (et pour toucher les subventions du ministère : on appelle ça une sortie technique, c'est-à-dire qui ne se fait que pour toucher les subsides issus de vos impôts, et dont le score en salles n'a aucune importance). Quel monde dégoûtant, Elvis a raison. Et si jamais vous arrivez à vous procurer une copie de ce film beau et très émouvant, vous comprendrez que mes gueulantes contre les distributeurs qui ne sont pas assez cultivés, qui ne savent pas vendre un film correctement et qui ne savent pas écouter les attentes de leur public (ce qui les amène régulièrement à prendre des risques financiers absurdes !), vous comprendrez mon désarroi pour ce film placé directement en maison de retraite, dans les limbes de la non-distribution, vous privant par la même de l'immense cadeau qu'il représente. On pourrait appeler ça de la censure économique.
 
Et dire que dans l'article d'hier, on voyait que le distributeur le plus passionné de France, E.D, connaissait de graves problèmes financiers...
 
Bah, je sais, je m'emballe, et sans doute BUBBA HO-TEP n'est-il pas le choc intergalactique qu'est PHANTASM, mais il n'empêche, c'est grâce à des films comme celui-là, populaires, intelligents et émouvants, que nous gardons cette passion vitale pour le cinéma, parce que c'est le genre de films dont on sait, dès le générique de fin, qu'on va les garder longtemps en nous, et parce qu'on sait, malgré tout, que c'est un des grands films qu'on aura vu cette année. Et de vous (nous) voir privés de tout cela par une poignée d'imbéciles, et professionnels en plus, ça, au-delà des polémiques, c'est insupportable.
 
Tristement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 18/12/2006 13:10

Tout à fait d'accord. Du film, j'avais entendu parler comme d'un "concept délirant", d'un film d'horreur parodique. Ce qui m'a surpris lorsque je l'ai (tardivement) découvert en salles, c'est que ce n'était pas à proprement parler un film d'horreur, et que, bien qu'il soit parfois très drôle, le film m'a surtout paru très triste, mélancolique. Un ton véritablement original, et Coscarelli n'avait pas réalisé un aussi bon film depuis fort longtemps. As-tu vu son film PHANTASM ? Dans le cas contraire, va y jeter un oeil, c'est absolument splendide.

bubba powa 18/12/2006 07:25

Je viens de voir et revoir récemment Bubba Ho Tep, je trouve ce film absolument génial. Il m'a fait beaucoup rire mais aussi m'a fait ressentir de la tristesse et de la mélancolie, avec ces héros vraiment pas conventionnels, donnant tout pour protéger les âmes des résidants de cette modeste maison de retraite d'une momie elle aussi "exclue", quelque part... La scène où l'on voit les résidants prenant un frugal repas du soir au son d'un orgue electronique, d'un pet et de la discussion de deux mamies ("Un jour ils écraseront un Boeing sur la maison de repos vous verrez", "moi ce qui m'inquiète c'est mes enfants, j'ai pas de nouvelle"), est particulièrement touchante, sorte de moment intime et paisible,  au sein d'une petite communauté de seniors parfois déjà ailleurs, hors du temps, hors du monde, et surtout oubliés. Les enfants qui placent leurs parents en maison de repos pour s'en débarasser et ne vont plus leur rendre visite est une véritable et puissante critique du film, un sujet quasiment jamais abordé au cinéma.Rien que pour ça il est un film important...On se prend d'affection pour ces petits vieux bien innoffensifs, menacés de sucage d'âme par le cul de la part d'une vil momie, elle aussi finalement abandonnée  de tous...Je ne reviens pas sur les héros Elvis et JFK, ils ont déjà été  présentés, je voulais juste préciser ce point qui à mon avis  est un des sujets majeurs de Bubba.

Isaac Allendo 10/03/2006 14:30

Un film qui mérite son excellente réputation.
Par contre un truc me chiffonnes. C'est le rapprochement avec Dick, il est logique mais ça ne m'a pas sauté aux yeux pendant la séance, par contre, si il faut faire du rapprochement littéraire, je citerais volontier Bukowski.

Le repassant 20/02/2006 16:35

Bon, je savais pas qu'il était sorti en DVD il y a quelques temps, ni qu'il était de 2002.
Mouai, je sais pas, sur grand écran, cela fait un peu "cheap". Faut dire qu'à force de pas avoir la télé et de pas mater de DVD, on devient un peu, ben quelque chose a changé  dans  mon regard. Tu vois, je suis pas très attaché d'ordinaire au scénario, mais là je trouve cela très limite voir simpliste.
Je me suis bien marré, des fois, mais  pas si souvent. Pour moi c'est vraiment ni de la série A, ni de la B, ni de la Z. Je préfèrerai de loin une série Z.
J'ai jamais accroché trop en plus au "semi-fantastique", si vous voyez ce que je veux dire. On a assez de mal avec le réel pour pas se coltiner des momies résurectionnées avec After effect et quelques cascadeurs.

Dr Devo 03/02/2006 13:14

Ogami,Rassure-toi tu dis les choses absolument clairement et très bien qui plus est! Tout cela est fort juste. c'est un film bientôt touvhant. il sortirait bientôt sur les écrans, mais méufiance, ça fait déjà plusieurs fois qu'ils nous font le coup... On y croira quand il sera là!Dr devo.