LE LANGAGE EST UN VIRUS: l'étrange façon d'écrire de Vila-Matas

Publié le par Dr Devo

Jouvenceaux, Jouvencelles,

 

 

 

 

 

Pendant que notre joli manifeste pour améliorer le cinéma mondial provoque de belles réactions (voir mon article d'il y a 2 jours, et lire les commentaires superbes que vous m'avez laissé...), et avant d'y revenir et de l'améliorer, offrons-nous un instant délicieux, pas très splendouillet mais délicieux, avec l'écrivain Enrique Vila-Matas dont je ne sais quasiment rien sinon qu'il est espagnol et vivant.

 

 

 

 

 

Le bonhomme avait déjà commis "Bartleby et Cie" , d'après le "Bartleby" de Herman Melville qui lui-même inspira un film de John Huston. Ce "Bartleby et Cie", dont je trouve qu'il est vraiment très chic (sans que je sache dire pourquoi) de prononcer la dernière voyelle "-bi" et non "-baille" comme tout gentleman phonétiquement éduqué le sait (je ferai un de ces quatre un article sur la phonétique des mots étrangers et français car ça me paraît intéressant), ce livre donc, que je n'ai pas lu dans son entier, est de fort bonne facture m'a-t-on dit de source sûre, à l'instar de son modèle Melvillien.

 

 

Je viens d'achever la lecture de "Etrange Façon de Vivre" de ce mystérieux Enrique Vila-Matas, et pendant la lecture je me réjouissais à l'avance du splendouillet article que j'allais pouvoir vous offrir sur ce blog, rêvant déjà à quelques formulations qui forceraient l'admiration de tous.  Mais, maintenant que nous sommes entre nous et que le livre a rejoint le rayon anorexique des livres "déjà-lus" de ma bibliothèque, et bien, maintenant  je fais moins le malin, et je ne sais vraiment pas 1) par où commencer, 2) comment faire passer le message.

 

 

 

 

 

"Etrange Façon de Vivre", raconte la journée, du réveil au pathétique repas du soir, d'un écrivain espagnol, bien occupé les autres jours de l'année à parachever sa fresque romanesque en trois tomes (il en est déjà au deuxième) sur les "gens d'en bas" qui composent l'univers de la rue et du quartier où il habite. Il ne s'intéresse donc qu'à ces petites gens, au destin souvent cruel, plus ou moins gentiment d'ailleurs, et cherche par cette trilogie à dépeindre une fresque lyrique MAIS réaliste. Le problème de la journée racontée dans ce roman, c'est qu'il doit faire le soir même une conférence sur "la structure mythique du héros". Et donc, il a la journée pour travailler son allocution. Le livre, à la première personne bien sûr, suit les divagations du personnage-auteur, à savoir la préparation (mentale uniquement!) de la conférence du soir, des réflexions sur sa vie de famille partagée entre sa femme dont on n'arrive pas vraiment à savoir s'il ne l'aime pas ou si elle l'agace seulement, son fils quasi-autiste qu'il n'aime pas et sa maîtresse. Le jour commence par son fils qui regarde le lustre dans la chambre de ses parents au réveil, chose exceptionnelle, car il ne regarde jamais les gens en face et s'obstine d'habitude à regarder de vagues points de fuite sur le sol. Suit le départ de sa femme  et de son fils, respectivement au travail et à l'école, départ au cours duquel ils feront tout, de façon tacite, pour marquer l'énervement qu'ils éprouvent devant la situation de notre héros écrivain qui lui passe ses journées à la maison. A peine ceux-ci partis, que le romancier découvre sous sa porte un mot de sa maîtresse, avec qui il a refusé récemment de partir pour toujours (si jamais elle en est capable, car c'est une maîtresse qui consomme beaucoup d'amants!). Elle lui apprend qu'elle sera là, ce soir à la conférence, et que simple spectatrice, elle ne dira rien, mais ce sera alors la dernière fois qu'il la verra pendant 5 ans. Cinq ans, c'est long, et notre écrivain désespéré, va orienter sa conférence afin qu'elle exprime, certes, son analyse littéraire, mais aussi qu'elle parle, tacitement, par sous-entendus, à sa fougueuse amante! Pour cela, c'est sûr, il faut envoyer balader la "structure mythologique du héros" pour la remplacer par une analyse  sur l'écrivain en tant qu'espion! (ouais, ouais, bien sûr!). Car, notre héros est un espion depuis toujours, un espion de la vie et un espion de lui-même, et il est persuadé qu'écrire c'est espionner.

 

 

Evidemment, il n'y a rien de pire que quelqu'un qui, pour parler d'un livre qu'il a lu, vous raconte l'histoire et rien que ça. C'est comme parler d'un film qu'en évoquant le scénario: ça n'a que peu d'intérêt. Oui, mais, d'un autre côté, le deuxième paragraphe de cet article vous donne une idée assez précise du style de Vila-Matas. C'est simple, il fait le contraire! C'est une écriture assez épurée, et même plus probablement triviale, pas tout à fait sèche. L'intérêt du livre est qu'il n'est quasiment pas réaliste ou naturaliste. On s'aperçoit très vite que les scènes se contaminent entre elle, et que certains éléments d'histoire voyagent allégrement d'un récit à un autre, à l'image du personnage de l'écrivain réel Graham Greene, qui fait une apparition dans ce livre, suivie bientôt d'une anecdote avec un dénommé Hugo Greene, personnage qui finit par devenir à la fin du livre, un autre personnage Hugo Boca ou quelque chose comme ça. Tout n'est que glissements, superpositions, divagations, pas seulement sur le thème des personnages, mais aussi dans les styles, les émotions qui contaminent sans cesse des chapelets d'histoires supposées être hermétiques entre elle. C'est le Double tapisse ce court roman en toile de fond, le hante et le transforme. Le summum étant atteint dans une scène en flash-back où l'auteur se souvient du jour où il a rencontré un espion véritable mais pas trop convaincant (qui explique d'ailleurs qu'il s'est fait virer de ses fonctions à vitesse grand V). L'homme passablement saoul raconte son parcours d'agent secret (et hop, histoire dans l'histoire) et le héros, surnommé Cyrano à cause de son énorme nez, commence à trouver, tout en écoutant le soulard, que le nez de celui-ci ressemble de plus en plus dangereusement au sien.. et ce, juste avant que le témoignage de l'ivrogne ne porte sur la terreur qu'a eu celui-ci en s'apercevant que la première personne qu'il devait espionner dans ses nouvelles fonctions lui ressemblait de plus en plus, allant jusqu'à porter les mêmes vêtements! Etc, etc... Jeu de poupées russes absurdes puisqu'elles ne s'emboîtent, très visiblement, pas les unes dans les autres et qu'on les force à le faire. Le flou envahit le roman. On apprend à la moitié du livre que la maîtresse du pauvre héros, cette maîtresse qui est le moteur même du livre (et de la conférence qu'il doit donner!) est la sœur de sa femme, élément qui aurait dû être dévoilé tout de suite dans un roman réaliste digne de ce nom! Evidement, ça change pas mal de choses... A moins que le statut de cette maîtresse n'ait changé en cours de route. Après tout, notre écrivain passe son temps, en prenant ses notes mentales pour la conférence, à fantasmer. Alors pourquoi son esprit tordu ne déformerait-il pas les données les plus objectivement vérifiables! Et lorsqu'on se rend compte que ce récit écrit à la première personne, est écrit bien des années après, on en viendrait presque à croire, comme le dit judicieusement le journaliste cité en quatrième de couverture, que cette conférence n'existe sans doute pas. Même si, au cours de celle-ci, la vie du romancier pourrait changer du tout au tout, son enjeu étant aussi de choisir entre sa femme et sa maîtresse !

 

 

 

 

 

Je m'aperçois que ces enchevêtrements de possibles rapprochent "Etrange Façon de Vivre" de son lointain cousin "La Reprise", dernier roman d'Alain Robbe-Grillet. Ce dernier est un baroque, et les deux styles sont, au final, différents. Rien à voir ici avec le maelström impressionniste du pape du Nouveau Roman (oh, l'originale périphrase! Où vais-je chercher tout ça?). Il y a même reprise (haha!)  complète du récit de l'espion, dont je parlais tout à l'heure, dans la scène du train de "La Reprise". Je suis bête, j'aurais dû y penser auparavant. Il y a bien sûr de multiples autres enjeux dans ce livre, et n'allez pas croire que je vous ai défloré l'essentiel de l'intrigue. Très loin de là. Estimez que vous n'avez entendu parler ici que d'un petit pour cent du roman. Car je n'ai pas parlé de la Sentimentalité, de la perte de la Foi, du Changement de style (opéré par le héros découvrant que le réalisme de ces livres est une impasse) qui sont les trois voûtes de ce roman... La richesse essentielle est encore intacte à l'intérieur de ces pages... Tout est à découvrir, et d'ailleurs je vous ai sans doute menti...

 

 

 

 

 

C'est en poche.

 

 

Il vous salue.

 

 

 

 

 

Dr Devo

 

 

(chanson de la semaine : "I Can't Get Behind That!" de William Shatner)

 

 

 

 

 

 

Publié dans Ethicus Universalis

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