(photo: "Label Devo N°3" par Dr Devo)

Chers Focaliens, Chères Focaliennes,
 
Tiens, c'est marrant ça, et ça tombe bien, le Marquis avait DEUX SŒURS de Kim Jee-Woon  en réserve, film que j'avais loupé à sa sortie parce que je n'habitais pas alors dans une grande ville, ce qui dans ce genre de cas est rédhibitoire.
 
Et ça tombe bien, parce que nous avions vu l'année dernière TROIS HISTOIRES DE L'AU-DELÀ, un film qui compilait 3 moyens-métrages asiatiques assez différents les uns des autres. Il y avait un film thaïlandais complètement raté qui n'avait rien à faire là, un film hong-kongais relativement honnête et bien réalisé auquel je n'avais pas accroché, et le film de Kim Jee-Woon, « Memories », qui était d'une splendeur absolue avec pas grand chose. La claque et la classe.
 
Un petit mot pour vous dire que l'expérience a été renouvelée cette année avec TROIS EXTRÊMES que j'ai vu en salle. Le premier film de Fruit Chan est roublard, mais se regarde. (Dans ce film, on retrouve Jung-Ah Yum, l'actrice qui joue la belle-mère dans DEUX SŒURS ! Elle est vraiment très bonne.) Celui de Takashi Miike, je n'ai pas accroché du tout, même si on a vu réalisation plus mauvaise, et les quatre premières minutes du film réalisé par le metteur de OLD BOY, que j'aime moyennement (bien qu'il contienne de très belles choses), sont sublimes, mais le film part sur une autre piste, moins riche et moins bien mise en scène, jusqu'à l'indigence...
 
Bref, par l'odeur alléché, votre Docteur avait une envie furieuse de voir ces DEUX SŒURS. Le moyen-métrage de Kim Jee-Woon dans TROIS HISTOIRES... était si alléchant que j'étais bien curieux de voir comment la chose se déploierait en long format. Pas une seconde d'hésitation, donc.
 
Ça se passe de nos jours en Corée du Sud. Su-Mi et sa jeune sœur Su-Yon arrivent dans la maison de campagne de leur père, une demeure immense et magnifique, perdue au milieu de nulle part. La maman des deux filles est morte, et c'est leur belle-mère qui les accueille. Presque immédiatement, malgré les efforts de la belle-mère qui ne dureront d'ailleurs pas, ça se passe assez mal. Les deux sœurs sont très liées, et une nette animosité lie Su-Mi à sa belle mère, tandis que Su-Yon en a peur. La communication ne passe pas, et au fil des heures, la situation se dégrade et la belle-mère, toujours plus éloignée du Papa des deux filles avec qui elle fait chambre à part, sombre de nouveau assez vite dans sa dépression.
La première nuit, Su-Yon entend des bruits bizarres dans la maison, croit que quelqu’un essaye de pénétrer sa chambre et se réfugie dans le lit de  sa sœur, qui rêve que le fantôme d'une femme, très effrayant, arrive sur elle pour lui annoncer les premières règles de sa petite sœur. Effectivement, c'est le cas le lendemain matin. La deuxième journée voit l'ambiance se dégrader plus nettement. Su-Yon a des bleus sur les bras, la belle-mère est de plus en plus agressive, et Su-Mi reproche à son père de ne rien voir. Ce dernier, apathique et désespéré de voir que la communication ne marche plus avec personne, essaie pourtant de faire parler son aînée qui, pleine de reproches envers son géniteur, refuse et prend la décision de ne plus rien dire et d'essayer de protéger sa petite sœur des événements de plus en plus menaçants qui se passent dans la maison.
Un soir que le père reçoit son beau-frère et sa femme à manger, le repas se passe excessivement mal : la belle-mère perd pied, provoque un violent malaise chez la femme du frère, et celle-ci croit apercevoir une espèce de fantôme...
 
Il n'est pas facile de résumer la chose, tant ce film qui se déploie dans un style largement visuel où le scénario qui, en lui-même, n'est pas particulièrement signifiant, joue sur des sensations quasi-abstraites. Alors qu'il se déploie, il est difficile de mettre des mots sur l'histoire et de jauger de ce qui se passe. Les relations entre les personnages se dégradent vite, et sont parasitées  par différentes sensations ou "pressentiments", différentes perceptions qui rendent bien obscures les motivations des personnages et leurs interactions, laissant soupçonner des choses ou des comportements bien horribles. L'agressivité se transmet de personnage en personnage, et la peur également. Le passé est lourd de reproches, mais il est hors-film, avant que celui-ci ne démarre, nous empêchant, nous spectateurs, d'avoir un avis tranché bien sûr, mais aussi de comprendre pleinement ce qui est en train de se jouer entre ces trois femmes dont le passé commun est lourd de griefs, dont certains contradictoires.
Kim Jee-Woon construit très vite une architecture de film complètement bizarre, et nous ballade dans cette maison avec un prédicat singulier : on ne sait jamais de quoi le film parle, et quelle est sa tonalité réelle. Le film est ouvertement psychologique. Un drame familial est en train de se jouer là, c'est certain. Les premiers plans (arrivée des deux filles dans la maison au bord du lac), annoncent un film en forme de chronique. Puis les personnages se troublent et sont troublés par les comportements des autres et par leurs propres sensations. La mise en scène n'est donc pas forcément "réaliste", et distille un malaise très subjectif. Le spectateur habitué au cinéma asiatique sera encore plus troublé ! Il reconnaîtra certains tics des films art et essai, tics contredits par endroits par des morceaux de mise en scène (c'est bon mangez-en !) complètement iconoclastes et abstraits, tics eux-mêmes contredits par des éléments supposés fantastiques (fantastique occidental d'ailleurs, et pas asiatique : la première scène autour de la maison, à la fois bucolique et art-et-essai, est aussi, sans qu'on s'en rende compte, c'est-à-dire discrètement, sans musique, sans plan basculé et en plein jour, une présentation digne d'un film anglais de maison hantée ; ou encore la belle-mère, personnage ouvertement en chair et en os, qui se déplace comme un fantôme dans la première partie du film). Enfin, énième contrariété de style, le film, de temps en temps et alors que le sujet ne s'y prête pas du tout, emprunte même des éléments aux films fantastiques asiatiques, genre RING ou THE GRUDGE, dont il pille les références et les vide de toute substance. Il déplace les symboles et les modus operandi de ces films pour les désincarner de manière absurde, dans une histoire où ils n'ont rien à faire (flashs mentaux, télé allumée sur un écran neigeux, etc.). Le film devient alors de plus en plus abstrait et angoissant, ces emprunts nous promettant par leur artificialité que, non, ce ne sera pas un film fantastique, non, ce ne sera pas un film psychologique, non, ce ne sera pas un film social ! Le sol semble se dérober sous nos fauteuils de spectateurs, et une conviction s'installe dans cette ambiance à la fois pesante, cryptée et lyrique : tout peut arriver. La peur (et la tristesse) nous cloue sur place.
 
Ce qui frappe, c'est surtout la mise en scène. Tout est prétexte à la construction. Le décor est superbe, complètement construit, et la moindre couleur ou le moindre accessoire semblent avoir été choisis avec soin, pour décaler légèrement son atmosphère banale et la transformer en quelque chose de légèrement anti-naturaliste. Les maquillages et les coiffures sont remarquables. La photographie est belle à tomber. Bref, Kim Jee-Woon travaille sur tous les leviers, et il n'est pas manchot, le bonhomme !
C'est quasiment un festival de bonnes idées. Et une idée au moins par plan. Le film réaliste se défait progressivement, notamment par le son (cf. l'hallucinante première nuit de la petite sœur), l'image s'en détache progressivement, et sans qu'on y prenne garde, le film bascule dans une réalité autre, nous donnant très vite cette impression ultra-riche : on ne comprend rien, et tout est possible, presque de manière quantique. On comprend très vite qu’on n’aura pas un jeu à la Shyamalan, avec révélation et tout le toutim – une construction à la Colombo, comme dirait le Marquis, [les films de Shyamalan semblant systématiquement construits à partir de leur conclusion, souvent de façon assez mécanique, NdC]. Le rythme assez lent nous piège constamment, et notre souffle est souvent coupé. Les couches de  sensations et de compréhension face à cette histoire qui nous échappe se superposent en un mille-feuilles abstrait qui concerne les personnages (bon, il y a quatre personnages à l'écran, mais en fait, ils sont combien ?), la chronologie du film, la chronologie des personnages, les sentiments les plus contradictoires, la temporalité de la narration, etc. On sombre donc dans le film, on sombre sans y réfléchir dans le tourbillon de sensations et de sentiments, et dans notre propre investissement dans ce qui est en train de se passer. Car je crois qu'il est rare de voir un film qui nous implique autant (bien malgré nous en plus), et qui, inconsciemment, nous fait élaborer des pistes si bizarres. Plus que spectateurs, nous avons l'impression que notre regard a aussi son mot à dire, et Kim Jee-Woon va d'ailleurs réussir l'exploit de révéler son film (lui donner une explication, fabuleux paradoxe !) en même temps qu'il va le verrouiller dans l'abstraction ! Le film sera explicatif, peut-être, mais sa force d'abstraction et de subjectivité restera intacte, et ces explications ne vous serviront pas à grand-chose. Kim Jee-Woon réussit là la quadrature du cercle, notamment dans une série de fins pas forcément spectaculaires, pas du tout contradictoires, qui vont retourner le spectateur (et non pas le film, qui restera un trou noir jusqu'au bout) comme une crêpe, uniquement par la mise en scène, et pas par son scénario, s’inscrivant donc à l'opposé de tout ce qui se fait d'habitude, en Asie ou en Occident.
 
Dur de parler de ce film sans en révéler un détail, sans vous gâcher un plaisir. Il ne joue pas sur la révélation (pourtant présente, donc) mais sur les sensations, et parler de la mise en scène reviendrait souvent à vous priver  de belles sensations certes, et surtout à vous priver du plaisir de tisser des liens dans cette nébuleuse insoluble. Il faut savoir se laisser perdre, et surtout se laisser émouvoir pour une fois, pas seulement par les acteurs, mais par l'architecture sublime du film.
N'imaginez pas, comme beaucoup de gens, et encore une fois malgré l'avis des professionnels, que ce film soit compliqué, bourratif, et qu’il réclame une concentration folle. On y entre au contraire comme dans du beurre. Les qualités esthétiques du film sont hallucinantes et devraient convaincre tout le monde. Tout cela est quand même d'une grande beauté. Et l'abstraction du film est absolument délicieuse, se développant sans qu'on s'en rende compte. Il faut se laisser se noyer, s'abandonner au film, et ça se fait avec une énorme facilité. Il se pourrait même que le film soit aussi abstrait que grand public !
 
Evidemment, une bonne critique de ce film se devrait d'aller dans le détail, c'est-à-dire de décrypter quelques mouvements de mise en scène. Ce serait également imposer un avis péremptoire sur UNE vision du film, au détriment d'autres visions. Mon hypothèse de lecture, à mesure que le métrage se déployait, ne serait pas forcément la vôtre, et DEUX SŒURS est finalement le type même du film pour lequel vous devrez croire le "pauv' critique" sur parole.
Retenons simplement que ce film complexe et abstrait est un plaisir réel de tous les instants, qui devrait passionner même les personnes peu enclines à entrer dans des films très elliptiques, formidable paradoxe, et ce grâce à une mise en scène léchée, esthétiquement superbe, mais qui sait aussi expérimenter, faire des choses gratuites, s'empêchant en cela de devenir un objet de démonstration technique et narrative, et privilégiant toujours l'accident à la maîtrise.
 
Kim Jee-Woon est un très grand réalisateur, sur lequel il va falloir compter. On peut même dire qu'il dépasse assez largement ses collègues de la vague asiatique de ces dix dernières années (avec Kiyoshi Kurosawa sans doute, et Tsukamoto). Voir une telle liberté dans un cinéma asiatique qui tend, un peu mais sûrement, à se standardiser, est un miracle louable. Un des plus beaux paradoxes de ce film scotchant est qu'on ait l'impression, malgré cette grande réussite, que le bonhomme en a encore sous le pied, et largement ! Espérons que les distributeurs, peu enclins à distribuer des films aussi abstraits ou expérimentaux, continueront à nous proposer ses films. Croisons les doigts.
Il reste que ce film est le deuxième choc de l’année, ou le troisième, après celui de UZUMAKI, film qui lui n'avait pas eu la chance d'une distribution en salles.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS: Je n'ai pas parlé de l'interprétation. TOUS les acteurs sont phénoménaux. Exigez que votre médiathèque locale se procure ce film superbe !
 
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Mardi 7 juin 2005 2 07 /06 /Juin /2005 00:00

Publié dans : Corpus Analogia
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