MUPPETS TV, de Disney (Dachau Disco) : Kermit est mort, il bouge encore.

Publié le par Le Marquis

[Photo : "Kermit Spleen : Une deuxième mort", par Le Marquis]

Sortons quelques instants du cadre défini de l’Abécédaire, c’est inhabituel, je sais, mais parfois, il faut juste que ça sorte.

Vous vous en doutez probablement, le grand retour des Muppets, qui colonise les couvertures de programmes TV et accessoirement le créneau horaire de Vidéo Gag le dimanche après-midi, n’est pas étranger à cette digression, mais il vous faudra attendre la dernière partie de cet article pour avoir mon sentiment sur cette résurrection - mais je sais : vous me voyez venir...

 

 

 

La création de Jim Henson fête grosso modo ses trente ans cette année. Le Muppet Show, qu’on ne présente plus, est apparu en 1976 puis a prématurément fermé ses portes en 1981 ; Jim Henson avait le sentiment d’avoir mené en cinq saisons le projet à son terme et craignait en prolongeant l’expérience de voir le spectacle décliner et se banaliser. Malgré le succès de l’émission anglaise, le concept est donc abandonné, d’autant plus que Henson souhaite se consacrer pleinement au cinéma, en l’occurrence avec le très beau DARK CRYSTAL – sa carrière de metteur en scène sera hélas contrariée par l’échec cuisant de LABYRINTH, un film énormément sous-estimé. Mais si le Muppet Show, brillant divertissement aux invités de marque, qui ménageait d’ailleurs régulièrement une place à la découverte de marionnettistes de talent, a disparu, Jim Henson n’abandonne pas pour autant ses personnages, qu’il a déjà conviés en salles en 1979 avec THE MUPPET MOVIE et qu’il retrouvera par la suite à l’occasion de deux autres longs-métrages (THE GREAT MUPPET CAPER et THE MUPPETS TAKE MANHATTAN), sans compter deux émissions spéciales, l’excellent A MUPPET FAMILY CHRISTMAS, et THE MUPPETS AT WALT DISNEY WORLD en 1990, dernier projet auquel il sera associé avant son décès. Comme le titre l’indique clairement, les droits de distribution des Muppets venaient alors d’être acquis par la firme de Mickey, qui en profitait grassement pour se faire de la pub, ce qui a fait grincer les dents des fans les plus puristes.

Pourtant, cette transaction aura eu des effets plutôt bénéfiques. Brian Henson reprend le concept de son père (et les personnages auxquels il avait donné la vie), qu’il va prolonger avec un certain talent dans trois nouveaux longs-métrages conçus pour le grand écran, des films visuellement assez ambitieux, produits et dirigés avec une indéniable originalité, et un téléfilm sympathique mais moins percutant, ainsi qu’une nouvelle série télévisée, Muppets Tonight (1996-1998) – le résultat, injustement décrié par les fans hardcore, est très réussi mais ne rencontre pas le succès escompté : deux saisons et 22 épisodes plus tard, l’émission est mise au rancard.

En 2004, c’est la franchise elle-même qui est rachetée par Disney, et c’est vraiment là que les choses se gâtent – les pisse-vinaigre des années 90 risquent fort aujourd’hui de regretter Brian Henson ! La firme a conscience du potentiel commercial du show et de la popularité de ses personnages à travers le monde, mais elle souhaite en contrôler le ton et la confection, pas très portée sur l’humour insolent et l’irrévérence qui, contrairement à ce qu’ont persiflé les mauvaises langues, n’avaient pas été enterrées avec le grand Jim. Cette frilosité à l’égard du concept lui-même explique d’ailleurs peut-être le peu d’efforts que Disney aura consacré à faire véritablement distribuer les films (en France, seul le NOËL CHEZ LES MUPPETS, brillante relecture de Dickens, aura été vu en salles ; le DVD paru en France est du reste d’une qualité lamentable, et pour l’avoir vu sur grand écran, je peux vous confirmer que le film, recadré en 1.33, en souffre énormément). Après avoir produit un téléfilm inédit dans notre beau pays (une adaptation du Magicien d’Oz), Disney décide de franchiser le concept et de ramasser le pactole en vendant le concept à l’étranger ; et voilà donc que débarque sur TF1 le « Muppets TV » relooké et supervisé par Sébastien Cauet.

 

 

 

Deux mots avant de poursuivre sur la perception du Muppet Show en France. Je suis un peu agacé par la trop grande popularité de la version française. Oui, Roger Carel, Micheline Dax, Claire Nadeau & Cie ont fait un excellent travail, c’est vrai. Voix typées, caractéristiques, familières, attachantes. OK. Mais ceux qui la défendent aveuglément ont-ils jeté un œil à la VOST ? Lorsqu’on revoit aujourd’hui un vieil épisode du Muppet Show en VF, on réalise à quel point, d’une part, les traductions échouent souvent à restituer l’humour très anglais de l’émission, s’engouffrant avec plus ou moins de réussite dans le jeu de mots à deux balles sans rendre justice à des dialogues non-sensiques de très haute volée en anglais. D’autre part se pose le problème de la nature même de l’émission, en particulier la présence de célébrités : le fait qu’elles soient doublées (même lorsqu’elles sont françaises, n’est-ce pas Aznavour ?) fait perdre beaucoup de l’intérêt de leur présence, et s’effectue en outre en s’accompagnant de très gros problèmes de mixage sonore, qui nuisent considérablement à certaines prestations. Les passages chantés ne sont pas traduits – ils ne sont pas sous-titrés non plus, tant pis pour les gags et le parallèle avec les actions des Muppets – et lorsqu’un dialogue vient s’intercaler dans un passage musical (voir par exemple l’épisode avec Cléo Laine), l’atmosphère sonore est tout bonnement supprimée, remplacée par une version instrumentale du générique sur laquelle interviennent les doubleurs : l’effet est vraiment désastreux. Lorsqu’on a goûté à la version originale, on réalise qu’en plus des performances des voix originales (celles de Jim Henson ou d’un Frank Oz grandiose en Miss Piggy), supérieures aux (valeureux) efforts des acteurs français, c’est l’essentiel de l’humour et de l’atmosphère du spectacle qui part à la corbeille avec la VF. Respect, encore une fois, à Carel ou à Dax, mais au bout du compte, cette popularité est une vraie nuisance, qui semble légitimer le scandale des coffrets du Muppet Show édités en France dans leur seule version française, qui plus est dans des copies pas terribles, et dans le désordre le plus complet, alors qu’en Angleterre existe déjà un coffret de l’intégrale de la saison 1 en VOST. Et si l’émergence de ce lamentable « Muppets TV » laissait espérer une ré-évaluation du show original, c’est peine perdue, puisque la première de l’émission de Cauet s’accompagne d’une vente en kiosque des mêmes DVD, toujours en VF.

Ce qui explique sans doute des propos comme ceux de Cauet, qui dit avoir apprécié dans le Muppet Show les personnages, mais « pas trop les histoires et les chansons » - oui, vous comprenez, en France, nous n’avons pas cette culture, blablabla… Il doit être satisfait, car les personnages, c’est bien tout ce qui lui revient : des tas de chiffons éviscérés dans lesquels n’importe quel chaland va pouvoir glisser sa grosse paluche. Et après tout, rien d’autre ne subsiste à l’écran que des « personnages », à savoir des marionnettes confisquées à leurs animateurs respectifs, des enveloppes vides que l’animateur hype va pouvoir remplir avec ce qui fait sa propre personnalité – c’est dire à quel point le projet est excitant…

Les aménagements de programmes en eux-mêmes n’ont rien de nouveau : le 1 RUE SÉSAME français diffère énormément de l’original (Toccata n’a lui-même qu’une ressemblance lointaine avec le véritable Big Bird), et on se souvient de Michel Robin en maître de Croquette dans Fraggle Rock. Mais avec « Muppets TV », c’est l’entière responsabilité de la conception du show qui est marchandée, avec pour seul contrôle créatif une censure ponctuelle totalement absurde imposée par Disney : interdiction de mettre en scène un pastiche de président américain (alors qu’on se souvient encore du robot Nixon fou de Muppets Tonight), interdiction de montrer Kermit embrasser un invité (?????), quant aux plaisanteries sur la dyslexie d’un Muppet, elles sont bannies car connotées trop « maladie » ! Ce genre de censure visant naturellement à préserver l’image de marque politiquement correcte jusqu’au grotesque de la souris aux grandes oreilles, tout en pissant sur l’identité profonde de la création de Jim Henson – et quand on pense que le bon vieux barbu râlait contre un Bébête Show plagiaire, on n’ose imaginer ce qu’il penserait d’une telle entreprise de sape de ses personnages et de son univers, bien plus préjudiciable que l’inoffensive parodie crétine de Collaro & Roucas. Ce pastiche plagiaire ne pèse pas lourd, comparé à la dénaturation profonde, le viol dont sa création fait aujourd’hui l’objet.

 

 

 

Avant son décès, Charles Schultz, moins naïf, avait pris les mesures pour s’assurer que Snoopy et les Peanuts ne seraient jamais re-créés, sous quelque forme que ce soit. Il a eu bien du flair, sans quoi on pourrait parfaitement se retrouver aujourd’hui dans la même impasse, avec un « grand retour en fanfare » des Peanuts revus et sodomisés par l’auteur de Titeuf. Ceux qui ont jeté un œil sur la reprise française des sketches des Monty Python voient bien de quoi je parle. Car, dans l’absolu, il y a là un non-sens et un manque de respect à mes yeux profondément impardonnables. Frank Oz, Dave Goelz, Steve Whitmire, Bill Barretta, Jerry Nelson, Brian Henson, Kevin Clash incarnaient leur personnage, et chaque muppet avait une personnalité et des tics pensés et développés par chaque marionnettiste auquel un personnage était attribué. Lorsque l’animateur Richard Hunt est décédé, la plupart des personnages qu’il incarnait (dont le « va-chercher » Scooter ressuscité dimanche dernier) ont disparu avec lui. Simple respect de la part de l’équipe créative qui habitait la troupe et conférait son âme à cet univers.

La transaction de Disney marque très clairement la fin du Muppet Show, dont les personnages ne valent désormais pas davantage que des costumes de Dingo campés par des smicards exploités dans chaque camp de divertissement obligatoire où viennent s’entasser les petites têtes blondes. Peu importe qui leur donne la vie, peu importe leur personnalité, peu importent les dialogues qu’on leur prête, les marionnettes sont à l’écran et personne ne fera la différence, les « personnages » ont été achetés, c’est super cool, et s’agitent sur le petit écran, voilà un revival d’emballé, vive le tiroir-caisse.

 

 

 

Muppets TV est donc écrit et réalisé en France, supervisé par Cauet (l'adéquation créative est mise au rencard au profit de sa seule popularité). Rien à dire sur le travail de Cauet, figure médiatique dont je me contrefous – et qui espère naturellement une visite de Kermit sur le plateau de son émission du jeudi soir, les parois sont bien poreuses, pas vrai ? Quelqu’un devait s’y coller, c’est lui, il s'approprie logiquement le matériau pour faire ce qu'il fait déjà ailleurs, puisque ce sont ses auteurs de la « Méthode Cauet » et de « Cauet retourne à la TV » qui s’y collent. Mais est-ce vraiment compatible ? Si une petite poignée de gags font mouche, ça reste bien léger, et surtout très typé dans un humour très franco-français, qui singe laborieusement les gags de l’émission originale. Rien n’y fait. Les personnages familiers paraissent dévitalisés, vides, zombifiés, et la magie ne fonctionne pas une seconde.

Je vous renvoie ici à ce que je disais plus haut sur la perception du Muppet Show en France, puisque le problème se fait déjà sentir : le show est-il culturellement transposable en France, surtout quand des générations encensent la célèbre VF aux voix souvent percutantes mais aux traductions affligeantes – sans parler du montage sonore entre VF et VO, désastreux ?

À voir le résultat à l’écran dimanche dernier, proprement affligeant, le doute n’est hélas pas permis. Photo hideuse de plateau télé sur-éclairé ; direction artistique quasi absente avec de grossières erreurs de cadrage ; figuration quasi nulle ; marionnettes animées sans le moindre talent et parfois vraiment foireuses – non mais vous avez vu Clifford ? ; écriture trempée dans un humour français de prime time, truffé de références musicales exclusivement françaises, dont une « Muppets Academy » atterrante et pas drôle pour un sou, qui semble juste placée là pour faire de la pub à un programme semble-t-il déclinant. Le tout s’achève sur une énième promo d’Obispo et de son horrible dernier tube 80’s balancé en play-back dans une séquence affreusement statique et dénuée d’imagination, là où chaque artiste invité dans le Muppet Show réinventait son style pour l’émission, dotée il est vrai d’une véritable équipe de musiciens.

Comment, de toute façon, espérer égaler la longue expérience et le talent d’un Dave Goelz ? Est-ce seulement l'ambition du show ? Ah, non, j’oubliais, on s’en fout des histoires et des chansons, ce qu’on veut, c’est les personnages. Sauf qu’en l'état, on est plus au « Village dans les nuages » que dans les décors et l'univers familiers, manifestement partis en fumée.

On peut faiblement espérer une amélioration technique, sans trop y compter, mais les bases sont pourries, et l'émission donne véritablement le sentiment de la fin, d'un univers attachant commué en franchise, que nous voyons se déliter et s'éteindre sous nos yeux – et très franchement, l’admirateur sincère que je suis souhaiterait ne jamais voir les Muppets revenir que de les voir dépecés et empaillés de la sorte. Car même si, qui sait, d’autres bons films peuvent encore peut-être se produire aux Etats-Unis à l’avenir, on sait déjà par qui ils seront désormais doublés en France, et plus généralement, c’est l’image même des personnages qui est aujourd’hui piétinée, ridiculisée, infantilisée : quel attachement un spectateur qui passe va-t-il éprouver pour un Cauet affublé d’un Tatayé vert pomme ?

 

 

 

Si quelqu’un me parle encore une fois de la « magie Disney », je tue.

 

 

 

Article dédié aux Dingo & Minnie lubriques filmés à Disneyland, qui ont risqué leur place pour mettre en boîte des personnages depuis longtemps déjà animés d’une vie sinistre.

Publié dans Lucarnus Magica

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Dr Devo 14/09/2008 20:19

En principe, c'est Walt Disney ui a récupéré les Muppets, cher Rémy...Dr Devo. 

Ducastel Rémy 14/09/2008 19:15

Bonjour. Je suis moi aussi grand fan du Muppets Show.J'ai une question qui me brûle les lèvres: actuellement, quel pays, qui est propriétaire des Muppets ? Où sont-il ?

Emma Darcy 22/11/2006 23:17

Aaaaah.
C'est bien.
J'espère juste que l'achat des droits leur a coûté la peau des fesses.
Et n'y reviens pas, sale crapaud ! Haaa-Yaa !

Dr Devo 22/11/2006 19:15

Dieu est justice!

Dr Devo.

Amen.

Le Marquis 22/11/2006 19:04

Excellente nouvelle : l'émission de Cauet met la clef sous la porte en décembre après la diffusion des épisodes déjà tournés. Cauet prétexte une charge de travail trop importante (eh ben ! on ne peut pas dire que ça se soit vu !), et TF1 un audimat désastreux. En ce qui me concerne, la simple et franche nullité du programme me semble être une raison amplement suffisante.