BLED NUMBER ONE, de Rabah Ameur-Zaïmeche (France, 2006) : L’appel du terre à terre…

Publié le par Dr Devo

[Photo : Adrienne Shelly, pas totalement oubliée, par le Marquis]

C'est au lendemain du Palmarès de Cannes que l'on rencontre Rabah Ameur-Zaïmeche, alors même que le film INDIGÈNES, qui concourait pour l'Algérie, a raflé le prix d'interprétation masculine, bizarrement attribué de manière collégiale.
BLED NUMBER ONE se passe également en Algérie, mais inverse les codes et regarde son petit monde par l'autre bout de la lorgnette, s'essayant à une vision du pays par la petite bande, et par bien des manières, par rebonds successifs.
 
Kamel (Rabah Ameur-Zaïmeche, également acteur principal de son propre film, donc) revient en Algérie après avoir été expulsé (?) de France, où il a connu un parcours difficile. Il arrive dans un petit village. Il y retrouve Bouzid (Abel Jefry, très bon) et la vie tranquille de cette région éloignée. Le portrait se noircit lorsque Louisa, sœur de Bouzid, revient à son tour au village avec son fils, après avoir quitté son mari. Pour la mère de Louisa, les choses sont très claires : revenir en laissant le mari derrière n'est pas quelque chose qui se fait, et voilà qui ne peut qu'apporter ragots et déshonneur sur toute la famille. Peu de temps après, Bouzid manque de se faire lyncher par un groupe de jeunes musulmans intégristes qui essaient de faire la loi dans le bled à travers une vision aussi radicale que stupide de l'Islam, jugeant notamment que la cigarette et les jeux de dominos qui animent la vie du café local ne sont pas convenables ! Kamel découvre alors que la vie du village n'est pas aussi tranquille que ça, et que sous la fraternité réelle et chaleureuse de la communauté, une réalité plus ambiguë et plus noire est tapie dans l'ombre. Il découvre les contradictions individuelles et les enjeux collectifs d'une petite société qui, encore aujourd'hui, souffre et se perd...
 
La projection commence, et on se dit immédiatement qu'on le voir venir, Rabah Ameur-Zaïmeche, avec ses gros souliers fabriqués dans le pur cinéma "à message" que nous propose si souvent, beaucoup trop souvent même, le cinéma art et essai actuel. En reprenant son personnage de Kamel, déjà héros de son précédent film WESH WESH, Ameur-Zaïmeche construit un projet qui, malgré la clarté (ambiguë, on le verra) de son sujet, essaie, enfin, de sortir des chemins battus.
Tournage à l'arrachée, équipe légère, caméra numérique et recherche d'une captation spontanée : les principes et les dispositifs de mise en scène promettent, semble-t-il, un traitement qui relève à la fois de la fiction, bien sûr, mais également du documentaire, un portrait en marche d’une Algérie contemporaine. Le montage favorise les instants de rencontre, les moments de pause, les événements graves ou anodins qui paraissent suspendus et sans importance. Tu la sens, la caméra-vérité-stylo qui monte ? Tu la sens, la montée de cinéma scolaire ? Voilà qui peut faire peur, ce genre de projet ayant déjà été abordé des dizaines de fois, et ressemblant tellement aux canons du cinéma d'auteur français et européen.
 
Heureusement, les choses sont plus complexes. Dieu merci. À l'instar de son personnage, Rabah Ameur-Zaïmeche semble avoir les fesses entre deux sièges, mais cinématographiquement parlant cette fois. Le dispositif privilégie effectivement, comme chez certains collègues se réclamant du cinéma-vérité (notion floue et paradoxale), l'énergie captée, le dynamisme du tournage et l'enregistrement de synergies entre les interprètes, cette dernière notion étant recherchée comme le Graal par les auteurs, et dont, une fois en salle, on ne retrouve généralement presque rien, sinon de "meilleures intentions", une volonté sur le papier.
 
Ameur-Zaïmeche, dont on suppose à tort qu'il est sans doute nourri à ce cinéma-là ( puisqu’il avouera au contraire aller très peu au cinéma pour voir les productions actuelles), fait les choses de biais. On est très étonné dans un premier temps de voir que le rythme langoureux et calme de l’introduction du film ne déraillera pas par la suite, et ce, même dans les moments les plus ouvertement dramatiques (l'agression sauvage de Bouzid, la "reprise en main" violente de Louisa, etc.) : premier point sur lequel le film surprend et commence même à faire son bout de chemin de manière complètement individuelle. Ameur-Zaïmeche se détache du peloton et n'en fait finalement qu'à sa tête, ce qui semble du reste lui ressembler – tant mieux. Le réalisateur ne braquera quasiment jamais son regard en dehors du village, sauf pour deux trouées inattendues plus loin dans le récit. Comme son personnage, il est là, il observe, se tient dans la place, mais regarde les gens et les chose de trois-quarts.
C'est le point le plus intéressant du film. Là où on attendait les poncifs et, il faut bien le dire, le cours magistral, Ameur-Zaïmeche fait autre chose. Il regarde ce qui se passe dans le territoire qu'il a délimité (le village, puis la famille), et ne va pas chercher ailleurs, que ce soit une vérité édifiante (dont rien ne nous dirait si elle est justifiée), ou des analyses complètes et définitives. Non pas que le réalisateur occulte ces pistes si souvent empruntées à des fins d'originalité. Pas du tout. Ce qui l'intéresse, c'est le parcours individuel, et on pourrait dire mieux encore : ce sont les actes individuels. C'est le choix le plus perspicace, et de loin, du métrage.
Plutôt que de nous faire un portrait de groupe, la peinture d’une société, plutôt que de nous resservir un "film sur…" et donc un film définitif, Ameur-Zaïmeche compte les points, rassemble des évidences qui révèlent curieusement une réalité nuancée, et même très ambiguë. Si le groupe de jeunes fanatiques religieux paraît presque relever du fantastique (les voir débarquer sur place comme des chiens dans un jeu de quilles est assez bizarre), les autres personnages ne font partie d'aucun camp et n'illustrent le plus souvent aucune idée théorique. L'amitié, le sens du partage de Bouzid sont réels, sa foi ne semble pas déborder constamment hors de lui-même avec violence, loin de là, mais il se révèle par contre d'un conservatisme dangereux pour ce qui relève de la question de la Famille et des mœurs. La petite scène où, après une assignation à résidence forcée de la part de sa propre famille, Louisa déambule de nuit dans les rues du village est particulièrement symbolique. Les gens du village, tout à fait affables et cordiaux, ne font aucun cas d'elle, sinon pour la railler, et en loucedéen plus.
Pas de héros, donc. Pas de anti-héros non plus. Pas de frime ostentatoire qui consisterait à hurler au mégaphone soit la douleur du pays, soit une analyse exhaustive. Par ce biais, Ameur-Zaïmeche évite deux écueils. Notamment celui qui consiste à analyser l’origine des maux, « monstration » des maux et de leurs conséquences (façon de faire que certains diront, non sans raison, « à la Ken Loach ») véritable topos, répétons-le, du cinéma art et essai européen – qui de toute manière est bien parti pour ne jurer que par le social, sans souci de cinéma – et que le cinéaste « bien intentionné » conclue généralement par une ouverture, comme un lycéen ouvre scolairement sa thématique de manière édifiante en conclusion d’une dissertation. Rien de tel dans BLED NUMBER ONE, où ce plan « origines, déploiement et conséquences de l’événement » est absent. C’est un bon choix, bien sûr, dans le sens où le réalisateur, en montrant des actes individuels sans les expliciter, évite d’une part certaines lourdeurs narratives, et évite surtout d’autre part tout « explicationnisme » ou volonté de donner une leçon de morale à trois francs, pour mieux se concentrer sur le mystère de chacun, et sur ce qu’il y a de plus intéressant dans des paysages aussi troublés : l’acte et les contradictions individuels. Pas de point A menant vers un point B et dégringolant dans l’inévitable point C, ce dernier étant souvent dans ces films le plus énervant, car généralement énoncé sur le ton de « je vous l’avais bien dit ». Deuxième rebond heureux de ce refus : Ameur-Zaïmeche évite le portrait définitif, la vérité unique.
 
Et notre homme enfonce le clou dans quelques percées qui lui tiennent à cœur, des trouées comme je le disais, au cours desquelles le film change un peu de visage, et où s’instaure surtout un climat hétérogène qui fait respirer le film. Il s’agit tout d’abord de l’apparition on et off, dans le cadre et hors cadre (la fin du film) du musicien Rodolphe Burger, qui vient jouer face à la caméra sa participation de la musique du film. Moment un peu fantastique, absolument gratuit et non justifié, un peu figé dans la pause cependant (satané plan séquence !), mais qui surprend, Burger, comme le dit le réalisateur, « semblant sortir du bob orange du héros ». Enfin, un deuxième moment vient aérer le film, et rend compte encore une fois, mais de manière presque hors-cadre, hors narration, du travail de captation documentaire : le passage à l’hôpital psychiatrique, qui tient très visiblement à cœur au réalisateur. Là, le réel jaillit de manière complètement impromptue, certains éléments malades s’imposant de force dans le récit, ce qui rendra le retour à la fiction plus sombre encore, sans retour, idée énoncée plus qu’elle ne se ressent, mais qui fonctionne quelque peu.
 
Ameur-Zaïmeche fait donc son film dans son coin, avec une certaine sécheresse théorique de bon aloi. Tant mieux, la leçon de catéchisme est évitée, pour une fois.
Malheureusement, le réalisateur finit aussi par se faire piéger par certaines « bonnes intentions », pour reprendre le terme que j’utilisais à propos de ces réalisateurs à thèse et donneurs de leçon. Car, une fois cet écueil évité (et sans se poser la question, de manière naturelle, Ameur-Zaïmeche déclarant « avoir horreur des films qui prennent le spectateur par la main, viennent les coucher et les border », le metteur en scène montre aussi les limites de son film. Elles sont d’abord théoriques. En tant que bon coupeur de cheveux en quatre, il me faut poser la question suivante : l’invitation du réel dans la fiction, sans prévenir (ou en prévenant d’ailleurs), est-elle une question de cinéma pertinente ? Sans doute pas. C’est une question qui appartient plus à la première catégorie de cinéastes dont nous parlions, et qui ne devrait pas concerner, semble-t-il, Rabah Ameur-Zaïmeche. C’est le type de questions qui font que, bien souvent, les films ne sont pas mus par des velléités de mise en scène, mais par une exploitation princière et omnipotente du Fond, du Sujet. C’est le cancer du cinéma européen actuel, et même, pourrait on dire, du cinéma indépendant. Prenez un dossier de presse, ou lisez des interviews de réalisateurs, et vous serez stupéfaits du nombre de déclarations unanimes concernant « la question du regard » et la « question du réel », toutes deux toujours intimement liées. C’est une question stupide, dont on se demande quelle peut en être la pertinence après avoir connu des cinéastes comme Godard, Peter Watkins ou John Cassavetes (lui-même considéré à tort comme un grand « captateur », ce qui est d’une phénoménale bêtise, l’Américain faisant tout le contraire). Trois noms différents pour trois approches complètement hétérogènes, certes. Mais voilà qui a le mérite de poser la question, de remettre cette « obligation de réel » sur le tapis.
BELD NUMBER ONE évite les principaux pièges mais rend finalement lui aussi son tribu au Réel et à la captation lors du tournage. La fiction doit alors presque s’arrêter, marquer le pas et laisser la prioritéau message. Si dans le film, cela peut parfois donner des choses fort sympathiques, voire assez étonnantes (les femmes de l’hôpital), voilà qui déséquilibre un peu le film (pas grave), mais qui surtout le remet sur les rails de thématiques de modus operandi dont on pensait justement s’être débarrassé. In fine, on a presque l’impression que son metteur en scène s’excuse d’avoir fait une fiction, cherche un équilibre dont le film n’a absolument pas besoin, le cinéma étant une expérience sensuelle. Du coup, la trouée fantastique de Burger, ou encore cette fascination pour la terre tout simplement, perdent de leur aspect mystérieux et sensuel, justement. C’est la fiction qui semble en fait s’insérer dans le réel. Le film énonce certes plus de choses sur le papier par ce procédé, mais il perd en sensations, en autonomie et en expression strictement cinématographique.
 
Et c’est justement sur le plan de la mise en scène stricto sensu que le film est largement moins convaincant. Celle-ci semble en effet privilégier la narration, et rendre claire, capter, encore une fois, l’histoire qui se filme sous nos yeux, pourrait-on dire. Il manque alors à BLED NUMBER ONE l’essentiel, à savoir une voie qui s’exprime par les outils et le langage propres au cinéma. Or, de manière un peu surprenante, et même si l’on voit régulièrement plus infamant, on reste justement sur sa faim. Le montage ne développe que peu de sens, les jeux sur le son sont absents (malgré, encore une fois, le passage de Burger, dont l’enregistrement est assez joli). L’utilisation de l’échelle de plans et des axes est également soumise à la narration. C’est vraiment dommage. On sent chez Ameur-Zaïmeche une espèce de timidité à l’idée de vouloir rendre son cadre beau, à illuminer son film d’un montage signifiant et pas seulement soumis à la trame scénaristique. Refus du beau ? Peur du baroque ? Peur du lyrisme ? Quel dommage, en tout cas. Les éléments mélodramatiques nombreux du film paraissent du coup bien naïfs, ou plutôt bien maladroits, et les enjeux individuels deviennent paradoxalement très théoriques, conceptuels en quelque sorte. On ressort donc de BLED NUMBER ONE avec une impression de rendez-vous manqué. Le plus dur semblait être fait, mais la captation sur le tournage a pris le dessus, ainsi peut-être que la volonté de réel (quoique, là-dessus, seul Ameur-Zaïmeche pourrait répondre). Le scénario devient alors l’élément maître, la Voie à suivre, révélant ses éléments les plus caricaturaux, éléments qui, dans le cadre d’une mise en scène resserrée, auraient pu passer comme une lettre à la poste. Le cinéma est un processus de re-création puis de création, et on ne peut souhaiter à Rabah Ameur-Zaïmeche que de retourner très vite aux affaires, et de se lancer à corps perdu dans le cadrage et le montage, de trouver un rythme (ici complètement absent) et un point de vue qui soit aussi cinématographique. Car bizarrement, et en ayant évité le principal écueil (le « justificationnisme »!), Ameur-Zaïmeche obtient un résultat proche des « autres » confrères, un film plus fade que ses propres intentions, moins personnel. C’est encore le Scénario qui est aux commandes, et on ne peut qu’attendre sincèrement d’Ameur-Zaïmeche qu’il reprenne les commandes du navire. Car sans volonté esthétique forte et sans point de vue sur la mise en scène, le cinéma se perd. Ameur-Zaïmeche annonce qu’il veut pour son prochain métrage faire un film d’aventures à costumes, sans renoncer à ses préoccupations et à son observation de l’individu, tout en dressant le portrait d’un personnage historique qui fut un Robin des Bois libertaire au XVIIe ! Voilà une bonne nouvelle, et peut-être l’opportunité pour Ameur-Zaïmeche de casser le moule et de reprendre les affaires en main.
BLED NUMBER ONE, bien que sincère, c’est évident, et bien qu’il soit plus mature que ses concurrents, pèche par timidité (au moins…), par manque de mise en scène et donc de rythme. Le résultat, trop fade, sans beaucoup d’expression cinématographique propre, donne l’impression d’un rendez-vous manqué.
 
Dr Devo
 
Article initialement paru dans la Revue du Cinéma n°3 (août/septembre 2006)
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Publié dans Corpus Filmi

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Monsieur Cre 09/11/2006 17:11

Moi qui viens à peine de découvrir Hal Hartley et de voir TRUST ME, je n'en reviens pas non plus...

Dr Devo 06/11/2006 01:15

Merci, Marquis pour cette photo! je n'en reviens toujours pas...Dr Devo