AVRIL, de Gérald Hustache-Mathieu (France-2006) : ...et dès lors, ils furent nonnes !

Publié le par Dr Devo


Photo : "Structure de la Loose = Enjeu de la Win (ça n'empêche pas les sentiments)"
par Dr Devo, version recadrée maheureusement...
C'était le seul moyen que ça tienne dans la page !


Avril (Sophie Quinton) est une jeune femme qui, toute sa vie, a été élevée dans un couvent de bonnes sœurs perdu dans une belle vallée des Alpes. Ce sont les sœurs qui l’ont recueillie alors qu'elle était encore bébé, et ce sont elles qui l'ont élevée. Elle s'apprête à prononcer ses vœux définitifs et à sortir de fait de son noviciat. Le rituel de la Communauté exige qu'elle passe une semaine dans une petite chapelle excentrée, semaine durant laquelle elle sera seule avec Dieu et devra repeindre les murs de l'édifice. Travail et méditation. Une sœur plus âgée, Miou-Miou, trouve dommage que l'on puisse s'engager sans avoir connu le monde extérieur. Elle apprend à Avril un secret étonnant : lorsqu'elle fut recueillie, elle avait un frère jumeau qui fut de son côté envoyé dans un orphelinat jésuite. Avril décide de tricher et quitte la chapelle et sa méditation pour aller retrouver ce frère dont elle ne sait rien. En route, elle fait la connaissance d'un jeune homme (Nicolas Devauchelle) qui se propose de l'aider dans sa quête...
 
Drôle d'entame pour ce nouveau film de Gérald Hustache-Mathieu. Après PEAU DE VACHE et LA CHATTE ANDALOUSE (superbe titre), nous voilà dans un bien étrange contexte. C'est d'ailleurs là que le film trouve sa mesure, ses points les plus intéressants. Il est en effet assez déroutant d'être plongé d'entrée de jeu dans cette atmosphère monacale, décrite de façon plutôt personnelle. Malgré la présence forte d'un décorum de circonstance, Hustache-Mathieu place en quelques touches une ambiance à mi-chemin assez séduisante. Monastère hors du temps, chambres austères et presque symboliques, lieu de travail issu d'un autre âge, etc. C'est aussi là que la mise en scène est la plus originale, s'articulant sur des plans détachés, privilégiant des ellipses descriptives qui nous font entrer dans le film sans préambule, mais, curieusement, avec une dramaturgie très marquée. Peu de sons, la plupart naturels, mais régulièrement perturbés par d'autres sons off répétitifs. Ambiance feutrée, pourrait-on dire, certes, mais aussi une ambiance assez rêcheet froide. La juxtaposition de la forme classique de l'exposition et de cette austérité simplement marquée place joliment le film entre deux chaises, de manière plutôt surprenante et agréable. On sait d'emblée que le réalisateur bâtira son film avec une franchise certaine, sans frime, sans emphase. Le personnage d’Avril, qu'on croirait pourtant sortie d'un roman caricatural (sur le papier du moins), prend du coup une ampleur simple et naturelle de bon aloi. Ce paradoxe (sujet un peu énorme et sobriété en ellipses très légères, soutenues par une mise en scène dépouillée mais très agréable) est également nourri par des dialogues assez écrits, pas complètement naturels, dont les comédiennes s'emparent facilement. Ainsi, la première scène de Sophie Quinton (un réveil au petit matin) illustre parfaitement la chose. On se dit que le trait est grossier (prière ostentatoire jusqu'à la naïveté), et dans le même temps, Quinton impose son rythme et son jeu décalé, soutenue en cela par le texte, finalement pas si réaliste que ça. Voilà qui représente bien cette première partie. Ensuite, nous découvrons, toujours dans la même tonalité, les us stricts de la Communauté (là encore, pas forcément exagérés, et même gérés avec un naturel non forcé : ces sœurs sont peut-être sévères, mais elles ne semblent pas être des cousines du personnel hospitalier de VOL AU-DESSUS D'UN NID DE COUCOU, brèche dans laquelle nombre de réalisateurs se seraient engouffrés la bave aux lèvres !). Et petit à petit, le film finit par se positionner tranquillement dans une certaine froideur, à laquelle vient se mêler une douceur certaine. Et là encore, c'est le dialogue et le jeu des actrices qui vient jouer le trouble jeu, fort agréablement, rendant l'atmosphère globale antinaturelle et personnelle, dans laquelle on percevrait presque des effluves un peu fantastiques, un peu surréalistes (je grossis le trait). Avec une certaine modestie, donc, et avec un parti-pris discret mais présent, Hustache-Mathieu nous fait donc rentrer habilement dans un sujet qu'on pourrait légitimement trouver un peu fort de café, si j'ose dire, et cela même en n'étant pas mal intentionné ! Bien.
 
Évidemment, le film s'articule aussi sur un changement de ton, ou plutôt sur un changement de contexte. Avril sort en cachette du couvent à la recherche de son frère. Preuve que la première partie fonctionne bien, on est agréablement surpris là aussi par la sortie dans le Monde. On se sent assez largement déstabilisé, sentiment renforcé par l'improbable rencontre entre Sophie Quinton, dont le personnage est forcément un peu âpre et cruche (socialement parlant, bien sûr), et Nicolas Duvauchelle, jeune homme bien fait, tatoué comme un loulou (qu'il n'est pas, du reste). Il fallait oser faire se rencontrer ces deux-là. Là aussi, à ce moment critique de la rencontre, le réalisateur y va franco : la curiosité et la fascination à venir sont déjà là, on le sent presque venir avec ses gros sabots, et c'est peut être, curieusement, par l'incongruité du dispositif scénaristique, par l'énormité feutrée de la situation, que la chose fonctionne. Il y a là une franchise nette qui sert nettement le projet globalement. Hustache-Mathieu n'a pas peur, en quelque sorte (ou alors il ne se pose pas la question, ce qui serait encore mieux !), de déployer des situations un peu cucul sur les bords, du moins sur le papier. En un mot, il assume son sujet ! Ça nous vaut une paire de scènes agréables (l'autoradio, notamment), et une fin de transition assez amusante, quoique anodine, dans la courte scène auxiliaire chez le Jésuite (qui balance des informations assez hallucinantes sur le Couvent avec un ton presque ironique ou débonnaire), scène dont on aurait pu se passer mais qui est bien jouée, et qui fait surtout office de soupape, dans le sens où elle est un peu plus loufoque que le reste et permet de faire la césure avec ce qui va suivre – dans le même temps, elle replace le film sur une voie un peu plus concrète et raccourcit la partie "voyage" du film, évacuant le road movie, ce qui est tout à fait bien vu.
 
Vient enfin la partie camarguaise et la découverte du frère (Clément Sibony), soit le gros du film. Et là, il me semble qu'on revient très largement en terrain connu, sans doute parce que les personnages sont carrément plus marqués et bien plus symboliques (frangin gay avec son amant, thébaïde camarguaise de rêve en forme de cabane du pêcheur, le phare, le centre aéré, n'en jetez plus !). Il est certes assez logique que l'on perde effectivement cette étrange ambiance de départ. Le film avance franco, annonce la couleur clairement, et de ce fait, on ne pouvait effectivement pas rester sur la même tonalité. Le film suppose au contraire qu'il soit possible de se nourrir de ces deux atmosphères antinomiques (Carmargue contre Couvent).
 
Il n'empêche, c'est là que la mise en scène trouve ses limites, ou plutôt qu'elle les révèle. AVRIL se veut un film franc, simple et soigné, ce qu'il est sans nul doute. Mais nos sentiments sont mêlés et le sont de plus en plus au fil de la progression du récit. La photo est dans l’ensemble plutôt soignée, avec des pointes assez belles, ou qui démontrent du moins une application et un goût certains. Il s'agit des parties dans le couvent, bien sûr, mais aussi de la scène de (presque) nuit (crépusculaire ?) dans la voiture, les scènes de nuit dans le phare, et aussi quelques plans de dunes assez construits. Ça et là, régulièrement un cadrage fait avec soin, mais là encore, le cadrage fonctionne en général au coup par coup, au plan par plan. Il n'y a pas vraiment de mouvement qui se dégage du montage global. Les axes suivent tranquillement le découpage des dialogues, de même que le montage. Le cadre ne fait que décrire et montrer, sans organisation interne, sans parti-pris. Voilà qui est bien méchant, allez-vous dire ? Oui et non !
Et voilà ce qui fait pécher le film. Même si je peux me sentir assez éloigné du sujet, le film est une agréable surprise. Comme je viens de le dire, on sent indubitablement un soin technique, bien placé et de bon aloi. C’est en ce sens qu’AVRIL est de loin le plus intéressant et le plus attachant, et c'est là qu'il se démarque assez notablement du reste de la production art et essai française, qui ne jure généralement que par le scénario, les interprètes et le petit pathos des sentiments exposés dans des dialectiques d’ailleurs plus proches d'un roman Harlequin qu'autre chose, l'art et essai français se caractérisant à 95,47% du temps par le caractère gnangnan du développement des histoires – et encore, ne parlons pas de la narration... Hustache-Mathieu, Dieu soit loué, a d'autres ambitions, et lui au moins ne se contente pas de mettre son scénario sur support audiovisuel. En d'autres termes, il se pose régulièrement de vrais questions techniques, et même sans employer ce vilain mot, des questions de cinéma... Voir un réalisateur, jeune en plus, soigner quelque peu sa photo et son cadre, voilà qui le place de fait, et tant mieux, au-dessus du panier. C'est assez rare pour être souligné. En d'autres termes, si on compare AVRIL au PETIT LIEUTENANT, par exemple, il n'y a pas photo, comme on dit : Hustache-Mathieu, lui, fait du cinéma, tandis que Beauvois ne fait pas plus dans son film de cinéma qu'il ne fait d'opéra ou de BD. C'est triste, mais bon nombre de films européens n'ont aucune expression cinématographique !
Ceci dit, la partie camarguaise, et ce qui s'ensuit, déçoit, comme je le disais. Et justement parce qu'on y retrouve des traits de caractèreque la première partie du film avait justement tendance à contredire. On sent nettement dans cette deuxième partie (plus longue d'ailleurs) que le scénario reprend ses droits, fichtre, que la mise en scène est de fait beaucoup plus suiviste, beaucoup plus soumise, jusqu'à en perdre son caractère un peu personnel. C'est donc l'intrigue et l'histoire qui ont le dernier mot et qui embaument le film entier dans une atmosphère plus convenue, moins fragile, moins forte. Peut-être les personnages sont-ils plus clairs également. Que ce soit celui de Sibony et de son ami, ou encore l'émergence de la Mère Supérieur, malheureusement interprétée de manière plus frontale et presque caricaturale. Par contre, notons la formidable actrice qui joue la sœur la plus âgée du couvent, qu'on voit peu mais qui est formidable et permet de faire passer délicatement une scène qui aurait pu sombrer dans la caricature ! Excellent choix !
 
On suit donc cette première partie cinématographiquement plus banale du coin de l'œil. Non pas que la chose soit infamante, elle est simplement plus fade et émaillée par endroits de choses bien plus attendues, comme la scène où notre quatuor de héros chante du Christophe. Chanter un morceau de musique populaire est d’ailleurs devenu un véritable lieu commun dans notre cinéma art et essai, puisqu’on retrouve ce tic quasiment dans un film sur trois ! Il est difficile de comprendre pourquoi Hustache-Mathieu est tombé dans le panneau. C'est la seule faute de goût (qu'on aime ou pas Christophe), le seul moment caricatural de ce film qui ne l'est pas tellement. Cette volonté de faire comme les autres est étrange, d'autant plus que la scène de l'autoradio, ou mieux encore celle du mange-disque qui tombe en panne, suffisait largement sur ce thème. Là, on se retrouve avec cette reprise d’Aline dans un poncif battu et rebattu que le film aurait pu éviter. Il y a parfois quelques autres maladresses, moins graves, qui sont atténuées par un final curieusement étonnant. Dans la dernière séquence de la chapelle, outre "l'événement final" (dont je vous cacherai la teneur), Hustache-Mathieu ne se pose pas la question du ridicule ou du bon goût. Il y va franco de porc et assume son idée, naïve et symbolique, avec un entrain surprenant. Ne pas se poser la question du ridicule est très bon signe, et du coup, AVRIL se termine sur une note plutôt personnelle. Le film, même frileux, augure d'une volonté de faire du cinéma, modeste certes, pas forcément iconoclaste, mais vraiment présente. Le film n'aurait pu être que l'illustration de la note d'intention du dossier de presse, surtout que le sujet s'y prêtait. L'écueil n'est pas tout à fait évité, mais il y a dans AVRIL une vraie tentative de faire du bon travail, ou du moins de mettre les mains dans le cambouis.
Enfin, notons aussi la plutôt belle tenue du casting, pas toujours égal, mais bien défendu par une Sophie Quinton (vue dans QUI A TUÉ BAMBI ?) engagée et volontaire, et par Miou-Miou, décidément très en forme, précise et assumant complètement son rôle, avec force et sobriété, là aussi très loin des effets de pathos exacerbés qu'on aurait pu craindre. AVRIL doit donc beaucoup à ses deux interprètes principales. Reste à espérer que Hustache-Mathieu, qui devrait changer de registre pour son prochain film et aller lorgner du côté du thriller sombre, lâche un peu la bride et développe les qualités timides mais certaines présentes dans AVRIL, qu’il utilise aussi avec force le montage comme levier de mise scène, car c'est quand même ici le point faible du film. Petit film, oui, mais film de cinéma quand même, et plutôt bien défendu par ses deux principales actrices, AVRIL, malgré ses défauts, se place quand même au dessus de la mêlée.
 
Dr Devo
 
Article initialement paru dans la Revue du Cinéma n°3 (août/septembre 2006).
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Publié dans Corpus Filmi

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dasola 13/02/2007 11:19

J'ai vu le film à sa sortie, je l'ai beaucoup aimé. Cela aurait pu être ridicule, mais le metteur en scène s'en tire avec beaucoup de finesse. Les comédiens, Sophie Quinton et Miou Miou, sont excellents. J'attends la sortie DVD