A DIRTY SHAME, de John Waters (USA, 2004) : L'amour est un art, Soyez un Artiste !

Publié le par Docteur Devo

(photo: "With you in spirit, Mel..." par Dr Devo)

Chères Dames, Chers Sirs,
 
Ça tombe bien, les entrées de ce site étaient en train de chuter, mais tout va s'arranger maintenant.  
Amis hétéros, gays, bi, trans, translouloutres, Amis dont je ne pense pas à la catégorie, ou dont j'ignore même la catégorie, vieux et vieilles obsédés, gens chastes, puceaux et pucelles de France et d'ailleurs, gros moches, superbes athlètes, pin-ups, boudins, mannequins, grands, petits, maigres, adultes, ados, vieillards, français, européens, belges, fidèles ou libertins, approchez-vous, cet article vous intéresse au plus haut point, que vous le sachiez ou pas. Car aujourd'hui, nous parlons de A DIRTY SHAME, le nouveau film du grand John Waters. Et qui que vous soyez, ce film vous intéresse (potentiellement !).
 
On avait laissé l'ami John Waters très en forme avec CECIL B. DEMENTED, film superbe sur l'engagement en art, et avant lui PECKER, sympathique aussi. Il était temps que Waters revienne, car cinq ans c'est long, et on a besoin de John Waters. Après avoir parlé du cinéma dans CECIL B. DEMENTED, Waters continue sa rétrospective des sujets essentiels de la vie (comme le testament d'un vieux sage !), et aborde un chapitre essentiel : le sexe !
 
[Mange Google, mange... Tu les sens, les entrées qui montent ?]
 
Pour une fois, ça ne se passe pas à Baltimore mais pas loin, dans une petite ville pavillonnaire du New Jersey, juste à côté. Des alignements de maisons à n’en plus finir, avec leur petit splendouillet jardinet (« we want… a schwrebery ! »). Sylvia Stickles (Tracey Ullman) habite là, avec son Chris Isaak de mari. Sylvia semble en colère tout le temps. Il faut dire que la vie n’est pas facile. Elle travaille avec sa mère (Suzanne Shepperd) et son mari dans une supérette dont ils sont propriétaires. Et sa fille Caprice (Selma Blair) a des problèmes avec la justice. L’Etat a décidé de l’assigner à résidence, avec joli collier électronique assorti, pour outrages aux bonnes mœurs et exhibition. Il faut dire que Caprice a été incroyablement dotée par Mère Nature. Elle possède en effet une fabuleuse paire de seins, absolument phénoménaux, hors de toute proportion et complètement uniques dans l’Histoire de l’Humanité, ainsi qu’un talent et une passion dévorante pour le go-go dancing, discipline qu’elle considère comme un art. Sylvia est obligée de l’enfermer dans sa chambre, qu’elle cadenasse avec soin pour empêcher Caprice de sortir dehors, où elle provoque des émeutes, ou d’aller au go-go bar le plus proche où elle a acquis une renommée étonnante. La seule fois où la porte de la chambre s’ouvre, c’est quand sa mère lui apporte à manger !
Alors évidemment, Sylvia, femme bien sous tout rapport, est crevée, usée, lessivée par tous ces problèmes. Et sa vie de couple s’en ressent. Son mari Chris Isaak et elle n’ont plus de vie sexuelle. Et les nerfs de Sylvia, classiquement puritaine (sans exagération), sont mis rudement à l’épreuve car dans cette ville, la population se divise en deux : les « Normaux », comme Sylvia, et les autres qui, on ne sait pas trop bien pourquoi, sont très libres sexuellement, et affichent sans cesse leur envie de faire l’amour.
En allant au travail un matin, Sylvia a un accident (une camionnette passe et elle prend une planche qui dépasse du coffre en pleine tête). Après être tombée dans les pommes, Sylvia n’est plus la même ! Plus que libérée, elle quitte de fait le rang des Normaux pour libérer ses sens. Une soif insatiable de sexe la brûle de l’intérieur ! Un étrange dépanneur, Ray Ray (Johnny Knoxville) la repère immédiatement. Il est lui-même sex-addict (accro au sexe), et même plus que ça : pour lui, c’est évident, c’est une Révélation, Sylvia est le Messie Sexuel que lui et ses semblables attendaient depuis des lustres !
Rien ne sera plus jamais comme avant pour Sylvia, et petit à petit, la ville se divise et franchit le point (G sûrement !) de non-retour. Il va falloir que chacun choisisse son camps : Normaux ou sex-addicts !
La mère de Sylvia, vieille femme prude et puritaine à l’excès, décide de prendre en main (hey !) la Résistance en fédérant les rangs des Normaux…
 
Ben oui, les filles, ben oui, les gars, je vous avais prévenus, ça ne rigole pas. Et on pourrait même dire, c’est du lourd !
Comment décrire John Waters, notamment à notre jeune public qui n’aurait pas eu la chance de croiser son chemin ? Disons que le bonhomme, originaire de Baltimore, près de New York, est une figure populaire de la contre-culture US des années 60-70. Raide-dingue des milieux underground de l’époque, il a assez tôt réalisé des films, complètement indépendants bien sûr et tournés avec trois bouts de ficelle, qui mettent en fiction ce milieu de manière complètement extravagante. Les histoires tournent toujours autour de personnages de freaks sociaux, histoires complètement allumées et anti-réalistes où il s’agissait souvent de faire absolument tout ce qui ne se faisait pas (et qui ne se fait toujours pas d’ailleurs !) au cinéma. Car très tôt, par ses fréquentations, Waters a su que le cinéma mainstream, ce n’était pas pour lui, et qu’il fallait imposer autre chose. Ces films sont devenus peu à peu cultes. Il croise sur sa route le travesti Divine, sublime acteur et chanteur. C’est quasiment le coup de foudre. Ces deux-là ne seront séparés que par la mort. C’est Divine qui s’y colle, ô désespoir, à la fin des années 80. Ils n’auront entre-temps jamais cessé, ou presque, de travailler ensemble. Ils acquièrent tous les deux une aura culte, notamment grâce à PINK FLAMINGOS, où Divine, dans une scène désormais culte… Et puis non, si jamais vous n’aviez jamais entendu parler de ce célèbre film, voyez-le de toute urgence, et vous aurez la surprise de votre vie ! Je ne sais pas ce que vous avez vu au cinéma, mais je peux vous assurer que VOUS N’AVEZ JAMAIS VU RIEN DE TEL, jamais rien vu qui se rapproche un tant soit peu de cette fameuse scène de PINK FLAMINGOS. [Pour ceux qui veulent découvrir le fabuleux Divine, voyez LUST IN THE DUST, le western parodique de Paul Bartel, HAIRSPRAY de John Waters ou WANDA’S CAFE d’Alan Rudolph, un des rares films où il interprète un personnage masculin, ce qui vous prouvera que Divine était un grand bonhomme, en plus d’être très gros !]
Waters et Divine n’ont pas seulement enfreint tous les tabous dans leurs œuvres ! Ils avaient aussi un cerveau, et croyez-moi, le père Waters sait s’en servir.
 Waters est un des mecs les plus drôles de la terre, pour ne pas dire le plus drôle. Avec A DIRTY SHAME, il s’est fait plaisir, abordant de front le thème récurrent de beaucoup de ses films : le sexe ! [En fait, le vrai thème de Waters, c’est la marge. Mais très souvent, il ne dissocie pas les deux !]
Maintenant que vous avez lu le résumé du commencement du début de l’histoire, vous savez à peu près à quelle sauce vous allez être mangés ! Et bien, figurez-vous qu’en fait non, pas du tout, vous n’en avez pas la moindre idée ! Même dans vos pensées les plus délirantes, vous êtes bien en dessous de la réalité de ce film. Oubliez tout ce que vous avez connu au cinéma. Abandonnez vos repères l’espace de 90 minutes, parce que A DIRTY SHAME est un film que vous n’avez jamais vu !
On peut le dire sans détour : c’est sensationnel ! Certes, comme souvent, mais pas toujours chez Waters, on… J’ai oublié de vous dire un truc très important, surtout si vous faîtes des études de cinéma. Waters est le réalisateur qui a fait un film grand public en Odorama. Quand vous entriez en salle pour voir POLYESTER (très bon film), on vous remettait une petite planche de papier sur laquelle se trouvaient des pastilles à gratter. Pendant le film, régulièrement, un numéro apparaissait à l’écran, et vous saviez quelle pastille gratter. À chaque pastille, une odeur ! Et pas n’importe lesquelles : ça commence par une odeur de gaz (un des personnages tente de se suicider en début de film !), puis bien sûr vomi, caca et désodorisant d’intérieur Airwick ! Il y a quelques années, une bonne quinzaine déjà, Canal + avait… J’ai oublié de vous dire (sinon les jeunes ne vont pas comprendre) : à l’époque Canal + passait tous les films, TOUS ! Indépendants, inédits, connus, inconnus, undergrounds, etc. Tout passait sur Canal +. Vous saviez par exemple que si vous aviez laissé passer un film art et essai coréen au cinéma, un an plus tard vous le verriez sur Canal +. Ils passaient de tout, des films de tous les pays et de toutes les époques ! C’est sûr, maintenant, ça a changé : on ne passe plus qu’ASTERIX CONTRE CLEOPATRE, STAR WARS : LA MENACE FANTÔME et MATRIX. Mais il y a eu une époque où Canal était le pôle mondial de la cinéphilie, avec une rigueur et une exhaustivité bien plus grandes qu’aujourd’hui sur le câble ! Et des VO pour tous les films, et chaque mois, une bonne vingtaine de films à magnétoscoper !
J’en étais où ? Oui, et bien, à l’époque, Canal avait distribué les fameuses planchettes odorantes ! Et Dieu merci, quelques années plus tard, j’ai rencontré le Marquis qui était abonné et qui avait conservé l’objet dans un sac hermétiquement fermé. Il nous a donc montré le film, déjà très bien, mais en faisant passer les pastilles odorantes, et c’était délicieux ! Un grand souvenir ! Je sais qu’il l’a gardée, mais je me demande si les pastilles sentent encore… Marquis, si tu passes par-là, dis le nous dans les commentaires ! [Hélas ! Je dois maintenant faire les odeurs moi-même ! NdC]
 
Que disais-je avant d’être interrompu deux fois par moi-même ? 
Oui, certes, dans A DIRTY SHAME, comme souvent chez Waters, le mauvais goût le plus total est au rendez-vous, une peu comme dans LE CRIME FARPAIT dont nous parlions il y a peu, mais en 1000 fois meilleur et plus fort ! Mais ne me faîtes pas dire ce que je n’ai pas dit, le troisième trait de caractère de John Waters, c’est la classe ! Car il en faut, de la classe, pour parler comme John Waters des choses de mauvais goûts avec bon goût, sans quoi on nage en pleine vulgarité et en plein je-m’en-foutisme ! Et le délice n’en est que plus grand ; Waters est si intelligent et drôle et classe que ça frôle l’indécence. Il y a trois millions de gags dans ce film, et au cours de la séance, toutes les trente secondes, je me disais : « Cette phrase est géniale, il faut absolument que je la retienne. » Evidemment, A DIRTY SHAME est un festival, un feu d’artifice incessant, et il faut bien le dire, c’est tellement riche que je suis sûr que, si je revoyais le film aujourd’hui, j’aurais l’impression de redécouvrir encore des gags à profusion.
Une fois de plus, Waters pose la question de la norme, et de manière très incarnée derrière la gaudriole. En reprenant les codes de la Révélation religieuse, couplés à ceux du film fantastique (quand Sylvia entre dans le groupe des sex-addict, c’est quasiment comme si elle découvrait les us et coutumes et les sensations du monde des vampires ou des loups-garous), en reprenant ces codes, dis-je, c’est une fois de plus un film terriblement social que nous pond là le gourmand moustachu. Certes, il y a des situations énormes, des gags tractopelliques, et constamment on se dit : « non, il va pas oser faire ça », et constamment Waters ose, et rajoute un truc encore plus énorme à suivre ! Les défenseurs de la vertu dans le film sont en majorité des vieilles dames (mais toutes ne le sont pas !), et Waters s’amuse à les faire parler de manière à placer le plus d’insanités dans leurs bouches. Par exemple, la mère de Sylvia dit au facteur, en train de regarder des revues érotiques dans la supérette : « C’est honteux ! Vous feriez mieux de livrer le courrier plutôt que de vous branlez à tous les coins de rue ! » , ce à quoi une cliente très vieille répond : « Et encore, ça, ce n’est rien : je viens de croiser une femme qui était en train de s’enfoncer un godemiché dans le minou dans sa voiture ! » Et c’est comme ça tout le temps, ça ne s’arrête jamais. Waters prend un malin plaisir à décrire une nuée de comportements sexuels, avec une nette préférence pour les plus foufous, comme ces gays gros et poilus, tendance Teddy Bear, ou cette femme qui n’a de plaisir que si elle s’amuse avec la nourriture ! [Il y a des choses bien pires, mais que je vous laisse découvrir avec gourmandise !] Donc, bien sûr, il y a tout cela.
Et même plus, serions-nous tentés de dire. On croit voir l’animal arriver à trois mille kilomètres à l’avance. On sent que le film va être une ode à la liberté sexuelle, et sans doute à la tolérance. Et bien… non, pas tout à fait. L’ode à la tolérance est clairement illustrée dans le film par un jeune couple de yuppies, très sympas, qui devant les Normaux prônent le droit à la différence comme enrichissement mutuel, comme sceau du melting-pot le plus fécond (« Les lesbiennes ne sont pas du tout dégoûtantes, voyons, et elles font d’excellentes voisines ! »). Waters ne s’y trompe pas, et renvoie le couple dans ses 22 mètres ! La question de tolérer tel ou tel comportement déviant (sexe en groupe, bisexualité, sexe interracial, masturbation compulsive, sexualité régressive, nymphomanie, sexe dans les lieux publics, etc., rayez les mentions inutiles), cette question, dis-je, ne se pose pas. Ou plutôt, se la poser consiste à déplacer la question sur le terrain de la pire morale hollywoodienne. [Ça me fait penser à quelque chose. Quand j’étais petit, j’étais très choqué de la façon dont les gens comprenaient le beau ELEPHANT MAN de David Lynch. En gros, mes petits camarades, et leurs parents le plus souvent, comprenaient le film comme, justement, une ode à la tolérance dont la morale était : « Elephant Man, finalement, c’est un être humain comme les autres ! ». Cette conclusion m’a toujours fait froid dans le dos. Non ? Bon, ben remplacez le film de Lynch par un film qui se déroule dans les USA des années 50, et remplacez le terme « elephant man » par « les noirs ». Ça y est, vous avez pigé !]
Hollywood, reine des bons sentiments, a toujours fait dans les contre-vérités, à force de mièvrerie (et sans doute à force de volonté de soumettre tout le monde !). Waters est un adulte responsable et intelligent, comme nous tous, et il a dépassé tout ça depuis longtemps. La question qui se pose est plutôt de savoir ce qu’on fait, maintenant que nous nous sommes rendus compte que tous ces comportements existent ! Dans le tas, il y en a sûrement un qui vous rebute, ne serait-ce qu’un peu. Et le film de Waters n’a qu’un seul sujet : montrer que le panel des choix sexuels est immense, voire infini, et essayer de savoir comment on va faire pour accepter l’existence, et rien de plus, des comportements qui nous font froid dans le dos ou qui nous révulsent. [Car c’est aussi de répulsion qu’il s’agit. Sylvia, dans le film, a quand même du mal à faire face à ce jeune garçon qui ne prend son pied qu’en se frottant ou en léchant des choses sales (cendriers, poussières sur le plancher, etc.), ce qui est quand même quelque chose d’assez difficile à regarder en face !]
Pour ce faire, Waters, comme dans beaucoup de ses films (et c’est de plus en plus marqué avec le temps) nous propose une gigantesque Foire Au Gags, qui n’est rien d’autre qu’une sublime utopie ! Absolument comme, de la même manière, la fin de PECKER réduisait définitivement et à jamais la fracture sociale ! [Jacques, si tu nous écoutes…] Vous remarquerez d’ailleurs qu’il y a un sujet sur lequel Waters n’intervient pas, et pourtant Dieu sait qu’en matière de sexe, c’est important : le physique. On attendait beaucoup plus de gags sur les mensurations, l’endurance, la taille des pénis, sur la taille des seins idéals, sur l’esthétique parfaite des paires de fesses… Et bien non, on en parle, mais une seule fois : à travers l’immense et post-moderne paire de seins de Selma Blair, qui renvoie les actrices de Russ Meyer au placard, et largement en plus (le maquillage de Selma Blair est délicieusement primaire !), et quand la mère Selma lui dit : « Tiens, t’as du courrier du facteur ! Il t’envoie des photos de lui et il est sacrément membré ! » Et elle rajoute : « Ton père aussi d’ailleurs ! », ce qui confond de honte la belle Selma, qui pourtant, et c’est le moins que l’on puisse dire, n’est pas prude ! Tout ça pour dire que le physique est, dans le film, une variation des fantasmes et du plaisir, un détail qui ne doit pas cacher les enjeux principaux. Par là, CQFD, Waters montre bien qu’il est ouvertement dans le domaine de l’utopie, et d’ailleurs on se dit que c’est bien le seul réalisateur au monde à être dans ce cas !
Comme d’habitude, John Waters en profite aussi pour montrer avec précision l’incroyable sauvagerie de notre société (ou plutôt « l’incroyable sauvagerie de la société américaine » comme on dit chez les bien-pensants ; or on sait, quand on est lecteur de ce site, que c’est « chez nous, en Amérique ! »). Et là, ça fait très mal. Toutes les décisions se font par passages en force. Le pogrom n’est jamais loin, pour un oui ou pour un non. La justice ne se base que sur des prédicats qui favorisent le Fort et enfoncent le Faible. Dès qu’une tête dépasse dans une foule, on lui impose la camisole chimique (sublime scène que celle avec le Docteur). Et pendant la protestation puritaine, les puritains font de l’argent, tout comme les pornographes font de l’argent en faisant le contraire ! Et Waters, lui, est au milieu de cette foule hurlante et bondissante, imaginant la plus belle des utopies où le sexe délivrerait tout le monde, nous obligerait à nous assumer, nous rendrait adultes (les petites vieilles ressemblent à des fillettes, vous avez remarqué ?) et à prendre nos responsabilités affectives et sociales. Bref, le sexe comme le lieu de la Fraternité ! Amen !
 
Côté mise en scène, John Waters fait un pas en arrière, pour faire deux pas en avant. Le film se construit constamment sur deux principes. D’un côté, on frôle quasiment l’indigence. [Quoique, quand je vois des films comme ALEXANDRE, THE AVIATOR ou les fameuses SŒURS FACHEES, on est ici, quand même, avec une esthétique vulgaire, bien au-dessus des découpages désastreux d’un Scorsese, parce que justement, il y a aussi…] De l’autre côté, la mise en scène, dichotomique donc, est sublime ! J’hésite à vous dire pourquoi, afin de ne pas vous gâcher le plaisir. Disons que, tout au long du film, c’est un festival d’idées iconoclastes plus farfelues et sublimes les unes que les autres : jeux avec les sous-titres, avec les effets spéciaux (délicieusement 2D, comme dans I LOVE HUCKABEES), messages subliminaux, séquences oniriques fa-bu-leuses (comme dirait Alice Sapritch), image dans l’image (comme Greenaway ! D’ailleurs, une des déclinaisons de ce système, avec les marmottes, est une des choses les plus drôles que j’aie jamais vues au cinéma !), ça ne s’arrête jamais. Un tourbillon de plaisir pour le cinéphile ! Et d’une beauté certaine en plus ! Il y aurait énormément de choses à dire. Vous avez remarqué que, pour un film aussi drôle, je donne peu d’exemples de gags ou de situations hilarantes. Mais j’aimerais tellement que vous éprouviez le même plaisir que moi pendant la séance ! Vous me remercierez à genoux de n’avoir presque rien dévoilé !
 
Hommage aux acteurs. Ils sont sublimes. Tracey Ullman, actrice et conceptrice très pro à la télé aux USA (c’est dans son émission que sont nés LES SIMPSONS) est vraiment délicieuse et précise : un régal. Qui aurait eu le talent et la trempe de faire ça ici, de ce côté de l’atlantique ? Personne ! [Allez voir le Carole Bouquet, vous comprendrez !] Suzanne Shepperd, dans le rôle de la mère, est fabuleuse et vaut le déplacement à elle toute seule. Selma Blair, une des deux ou trois plus grandes actrices américaines actuelles (aperçue malheureusement dans un rôle de conne écrit par un scénariste méprisant dans EN BONNE COMPAGNIE). Elle est fabuleuse, une fois de plus. C’est une grande, et c’est la seule qui arrive un tant soit peu à la cheville de la maestria de Jason Schwartzman, l’acteur principal de RUSHMORE de Wes Anderson et de I LOVE HUCKABEES.
La révélation du film, c’est Johnny Knoxville, dans un rôle très loufoque mais diablement sérieux. L’ancien de JACKASS (qui ne doit pas encore réaliser que John Waters ait fait appel à lui !) est très bon, d’un charisme complètement fou, solaire. Là aussi, et contre toute attente, le bonhomme est très doué et ultra-précis. Si ce type-là ne tourne pas avec les plus grands sous peu, c’est que Dieu n’existe pas. Chris Isaak, déjà convaincant chez Lynch, est très bon dans un rôle à l’opposé de son statut de beau gosse ténébreux, avec en prime un bon coup de vieux qui n’enlève rien à sa performance.
Et puis il y a les habitués de John Waters, notamment Patricia Hearst (l’inventrice, malgré elle, du syndrome de Stockholm ! Véridique !), impeccable comme d’habitude, et Mink Stole, camarade de toujours de Waters elle aussi, et comment vous dire… Elle est en pleine forme ! Les figurants et seconds rôles sont eux aussi très bons, et vous verrez passer des têtes connues chez Waters (un bout du casting de CECIL B. DEMENTED au moins) ou connues ailleurs, je vous laisse découvrir qui ! D’ailleurs, mon gars, beau courage et belle fin de carrière ! Espérons qu’on te verra bientôt avec un rôle plus conséquent.
 
Je ne sais plus quoi dire pour vous convaincre d’aller voir ce film superbe, drôle, sexy, politique et intelligent, ce film qui, enfin, nous prend pour des adultes et pas pour des semi-mongoliens. John Waters, auteur au sens art et essai du terme, et chantre du cinéma du réel (voir plus haut) réussit tout ce que nous échouons en Europe. Un cinéma qui allie humour et critique sociale, un cinéma généreux qui donne sans compter, un cinéma qui vous grandit (hé ! hé !), sans pour autant sombrer dans la condescendance. Bref, un cinéma populaire pour l’Elite (c'est-à-dire Nous !), au sens noble du terme. John Waters réussit la quadrature du cercle européen.
Quand les USA produisent ça, nous produisons, BRICE DE NICE ou Tavernier (qui sont, chacun dans leur catégorie, des homologues). John Waters fait les deux en même temps, avec plus de courage, et surtout en faisant du Cinéma, lui ! Choisis ton camp, camarade !
 
Un dernier point : allez voir le film en VO,  sinon passez votre chemin. Mieux vaut le voir dans de bonnes conditions que doublé abominablement. Le plaisir n’en sera que meilleur quand vous aurez l’occasion de le voir en VO. Le travail des acteurs est trop précis pour supporter une VF.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : Dépêchez-vous d’aller voir le film. J’y suis allé hier, et la salle était quasiment vide. Le film va rester une semaine, ou deux à l’affiche, pas plus.  
Ha si, j’allais oublier… Si la BO ne vous fait pas pleurer de rire, j’arrête ce site et je deviens boucher-charcutier !
 
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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Le Marquis 13/06/2005 17:28

Le premier Waters fait toujours son petit effet. Pour moi, ça a été POLYESTER en odorama, très, très grand souvenir...

tronche de cinoche 13/06/2005 15:39

Merci pour cet articles sur le maitre Waters. J'avais l'intention d'en parler sur mon site, mais je n'ai pas encore eu l'occas' d'aler voir A Dirty Shame. Maintenant plus une hésitation!
Je me souviens la première fois que j'ai vu un film de John Waters (Cry Baby), je ne m'attendais pas du tout à ça. Au départ, à cause de la VF, j'étais très sceptique. Mais apres l'avoir vu en VO, j'ai completement changé d'avis, et c'est un tres bon pastiche des films des années 50.

Dr Devo 09/06/2005 22:44

Pierrot,
j'ai failli citer l'article de Télérama dans mon article. Mais comme je leur tape tout le temps desuus, j'ai omis.
et pourtant, il ose dire que ce film est un bon moyen d'organiser une partouze entre amis! Encore une fois, sur le plan cinematographique ils se sont plantés (le filmn'est pas érotique) et je crois qu'ils nont pas bien mesuré ce qu'ils disaient! Une erreur indistrielle en quelque sorte. du coup le télérama de cette semaine est un collector à garder absolument!

idéa,
ton jeu de mot m'a fait hurler. tu parles que j'ovule d'être dans tes liens! Je suis con-plétement d'acord Vivivit!
Le nonox,
mais oui tu as raison, en voilà un concept: la boucherie cinephile! On a se faire des rouilels en or!

Bisoux à tous!

dr Devo!

le nonox 09/06/2005 22:15

ah Dr Devo disséquant la barbaque de son oeil chaleureux et impitoyable, jonglant avec escalopes et entrecotes, dénichant des têtes de veau improbables et autres rillettes de serie B flamboyantes, ça aurait de la gueule et on se bousculerait dans sa boutique...
Pardon, le cinema avant tout.

Idéa 09/06/2005 22:01

Au fait j'ai oublier de te demander si tu ovulais faire parti de mes liens. Tiens moi au courant. Bisous