CRAZY KUNG-FU de Stephen Chow (Chine, 2005) : Hommage à Florence Aubenas et son chauffeur Hussein

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Mes Anguilles sur vos Têtes" par Dr Devo)

Chers Gens,
 
On va en salles, on y retourne, dans la petite tombe de la salle de cinéma, et on y va avec une angoisse grandissante, car on sait bien que dans deux films, il ne restera plus que les nanards de fond de tiroirs, les nanards les pires, les subventionnés, les nanards de série A, les nanards installés avec pignon sur rue, genre Brigitte Roüan ou genre PAPA, dont la simple évocation peut faire frissonner dans le dos. Raccrochons, c'est une horreur, comme disait la poète...
 
Avant d'aller attaquer le bas du classement, sauf surprise(s), on se laisse aller volontiers à CRAZY KUNG FU, film évoqué il y a déjà plusieurs semaines, lorsque sa Sainteté votre Serviteur, lors d'un de ces chemins de croix artistiques dont il a le secret, avait vu la bande-annonce – en se demandant une fois de plus, et au risque de radoter (le radotage est-il la raison de la désertion de ce site ?) : mais qu'est-ce qui se passe dans la tête d'un professionnel du cinéma et du marketing (ou plutôt le contraire) lorsqu'il s'agit de nommer et de vendre son précieux film, acheté et reproduit à prix d'or, d'un patronyme aussi désastreux ? Les voies des saigneurs sont impénétrables, se dit-il, regrettant aussitôt amèrement cet effroyable jeu de mot, encore moins cher que le prix de la place grâce à sa carte illimitée, dont le coût effectif devient curieusement, et d'une certaine manière, rentable, soit 4.10 euros le film, ça commence à faire...
 
Dans un temps ancien et pourtant proche, le bon Docteur avait projeté SHAOLIN SOCCER, mais sans vraiment le regarder, à l'exception d'une séquence assez jolie, drôle, et surtout pleine de montage et d'ellipses qui lui avaient parues de bon aloi. La bande-annonce de CRAZY KUNG FU, en forme de mitraillette quand même, l'avait fait rigoler, dans la mesure où Beethoven martelait ses pas, preuve d'un effroyable mauvais goût lui aussi de bon aloi.
 
Le film raconte des choses sur la base d'un humour hong-kongais, sur fond de poilade cantonaise. Plat N°59, si j'en juge ma liste de films vus depuis fin février grâce à ma carte pathugmont illimitée. Ça se passe là-bas, en Chine, dans les années 30, tractions en avant, robes in the mood for petit cul, plat N°2046, je sais, c'est facile, mais bon. Le gang des haches, voyous super-fringués, raquette tous les quartiers sauf le quartier de la Porcherie, pâté de maison (si j'ose) dont le revenu par habitant est trop modeste pour espérer faire des affaires lucratives. Ce qui me fait penser que j'ai vu hier mon premier épisode des SOPRANOS, assez délicieux. Et pas seulement parce que le patronyme de la sympathique Eddie Falco me fait penser à Derrick, Beethoven justement (ah ! non, je me trompe, je me fais rouler si j'ose, c'est Mozart Amadeus) et à tous les autres KOMMISSAR allemand, du temps béni sans colonies qu'étaient les années 80 à jamais perdues, pour mon drame le plus grand et le plus poignant, et qui est aussi le vôtre quelquefois, aperçois-je au travers de vos commentaires (notamment sur la cruelle absence de Divine, voir ici). [Vous avez bu, docteur ? NdC]
Donc, un quartier pauvre, mais trop, qui jouit donc d'une relative tranquillité. Le héros (Stephen Chow himself, comment fait-il ?) et son buddy-partner, un gros chinois au visage doux et au comportement classique, sont deux petits "ploucs" (terme non-péjoratif qui veut dire comme vous et moi, comme l'a très bien compris le réalisateur Florent Emilio Siri, qui passait il y a quelques jours sur ce site pour me complimenter ! C'est le blog des stars ici !). Deux petits ploucs qui aimeraient bien être méchants, mais dont le ridicule global et les compétences ridicules empêchent la réalisation de ce rêve d'être gros bras. Ils arrivent malgré tout, par gaffes interposées, à attirer l'attention du gang des haches sur ce petit quartier pauvre. Et on découvre, ô stupeur, que derrière quelques habitants se cachent des experts en arts martiaux repentis ! Humilié, le gang embauche un tueur psychopathe qui fait peur aux tueurs à gages eux-mêmes. Le quartier doit être puni...
 
Pas vu SHAOLIN SOCCER donc, juste effleuré de manière plus construite et cinématographique que prévu, comme je disais plus haut. Bah, on y va, alors, à ce CRAZY KUNG FU ; quel titre, CRAZY KUNF FU, aussi prometteur que ce KARATE DOG (un chien qui fait du karaté et qui parle avec la voix de Chevy Chase) vu récemment chez le Marquis. Le jeu d'acteurs est résolument hong-kongais, une passion de jadis, donc relativement agréable, notamment parce que les personnages ont des tronches de cake de ploucs, nuance non péjorative donc, comme expliqué plus haut. Voir un tailleur homo, presque folle, se révéler être un maître aux mille et une saveurs du Wu Tan (sorte de karaté-kung-fu) est plutôt rigolo. Malgré tout, le film étant en VF, cela fait drôle de voir un film cantonnais doublé. Le décalage finit curieusement par fonctionner, sûrement parce que je crois que c'est le premier film de cette région que je vois en VF ! (Pas vu les Bruce Lee.) Acteurs relativement sympathiques donc, et on se dit que c'est pas plus con que SAHARA, que je devrais bien aller voir, oh ouiiiii, oh ouiii, mais j'ai du mal à m'y traîner. Continue comme ça, me dis-je.
Votre Docteur, à votre service, devo-lu et total, aime bien le foutraque et tire des fois (il est connu pour ça) des plaisirs réellement cinématographiques (pas des vues de l'esprit donc, mais de la vraie grammaire cinématographique dans les pires flacons) dans des films "faisandés", comme ils disent à l'Institut Drahomira, où il est connu pour ça, le docteur. Et pourtant... Ça va radoter, pas comme d'habitude, mais dans une sorte de variation, et les entrées vont encore chuter, ça va radoter sur les images de synthèse. Bon point : elles sont foutraques, jouent elles-mêmes et ouvertement la carte de la bricole, histoire d'en faire plus ! Bon point, pour deux raisons : uno, on ne détourne pas assez ces images de leur packaging obligatoire très laid (toutes les images de synthèse se ressemblent, et plus elles sont travaillées, plus elles sont laides) ; deuxio, on ne les traite pas avec assez de mépris, ce deuxio entraînant le uno et faisant, of course, que les films avec de la synthèse sont minables et atomisent le peu de jugeotte des "réalisateurs" qui les utilisent avec plaisir.
Pourtant, malgré les libertés loufoques prises avec ces images (c'est presque iconoclaste, de nos jours), Stephen Chow a du mal et patine, parce qu’après avoir fait le plus dur (c'est-à-dire se foutre de ces images), il ne s'en sort curieusement pas plus libre, bien au contraire. Et malgré certaines belles choses dans les combats, la synthèse tire trop vers une sorte de pré-adaptation inévitable (pour Chow et pour nous) de DRAGON BALL Z (oh ouiiiii, oh oui), et on ne trouve pas le soin dans les combats plus classiques. Le virus se transmet alors à l'ensemble du film, révélant comme je le disais que, sans en avoir l'air, Chow est autant esclave de ses effets que les autres. Il se passe de belles choses de temps en temps, et dans la mesure du raisonnable, mais elles sont gâchées 100 fois par une grammaire indigente : cadrage très laid (ce qui est étonnant, après avoir mis tant d'efforts dans les chorégraphies de combat, après avoir si bien choisi le casting d'athlètes, tous très beaux en mouvements...) où Chow bousille de belles captations par des plans moches, hésitants et pas composés. Et, dommage collatéral inévitable et beaucoup plus meurtrier pour les civils, pas de montage ou si peu, brisant ainsi la dynamique, le rythme et la fantaisie de l'histoire. Exit les ellipses devinées dans le peu de SHAOLIN SOCCER que j'avais vu. Laideur désormais apparente, et même si le film peut paraître relativement sympathique, ce n'est que mollement, et au bout d'un certain temps, on cesse de chercher le cinéma et on assiste au spectacle, comme à un concours de bodybuilding (comment dans PUMPING IRON II), en se disant : "c'est ça le muscle ? C’est ça des beaux mecs ?"
Tout devient gentiment mou et tiède, ce qui est un pêché, on le sait. Evidemment, on perd l'arrogance coloniale d'un MATRIX ou d'un STAR WARS III : LA REVANCHE DES SITH de George Lucas (ici Lycos, au pied !), on est dans la potacherie, sans doute un poil préférable et surtout plus amusante. Mais on reste quand même sur sa faim, on cherche un peu le cinéma, et ça c'est rageant, surtout parce que Chow avait fait le plus dur et avait fait ce que les autres avaient le plus de mal à faire : s'affranchir ! L'esclave préfère rester dans sa cage alors que la porte est ouverte, ce qui est toujours un peu étonnant. Est-ce ainsi que les Artistes vivent ? [Non mais c'est n'importe quoi...]
 
Et maintenant, comparons, même à la série B de Hong-Kong des années 90. Ben c'est moins bien ! Moins de spatialisation, moins de soucis de composition, etc. Même quand Hong-Kong déconnait sévère, on avait un joli cadre, on essayait un peu de montage, et si on était quelquefois, mais régulièrement, bluffé, c'était parce que les plans duraient un peu, sans ces cuts intempestifs et parkinsoniens qu'on retrouve ici, ce qui est, comme chacun le sait, une maladie occidentale. À la place de la composition, place au bersekisme, place à la convulsion. Dommage. Une belle occasion ratée.
 
On ne se mettra pas en colère, mais c'est gâché, je trouve, fut-ce un talent d'artisan, c'est gâché... Ce n’est pas arrogant, mais ce n'est pas ambitieux, et ce n'est pas "beau". Peut-on renoncer au Beau, même si on veut faire de la gaudriole ?
 
Poésie über alles guidera tes pas, Sleepy Head...
 
On comparera : KUNG POW : ENTER THE FIST, (j'adore ce titre), film débilosse mais superbe (sauf une séquence ratée, mais le reste est soufflant). C’est drôle, c'est plein d'effets spéciaux et c'est sublimement cinématographique. C'est Beau. Tiens, c'est américain... Il n'y a pas photo. Tentez l'expérience, voyez les deux films dans la même semaine, et venez me raconter. DRAGON BALL, LE FILM existe, et c’est très bien comme ça.
 
Je vous embrase tous, je vous fais des bisous un peu gratteurs (barbe de deux jours). Je suis bien là, hein, je suis bien, dans mon costume bordeaux et or. Demain, encore de nouvelles aventures.
 
Gentiment Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : message perso au Marquis.
"Marquis, j'ai vu 25 minutes du TURKISH STAR WARS, et c'est bien au-dessus de nos espérances, de très loin. Le montage rappelle furieusement mes propres films (notamment dans le rapport son / image), voir le premier. Je suis excessivement jaloux. C'est étrangement diégétique, ça fonctionne complètement. La voix-off est la meilleure du monde : elle nous noie sous les infos, souvent incompréhensibles ou contradictoires, à la manière d'un bon (évidemment) Robbe-Grillet. Nous devons voir ce film ensemble, et donc j'ai arrêté. Je vous enverrai quand même le DVD en début de semaine prochaine. Don't worry. Bizoos Guainbère !"
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Pierrot 11/06/2005 21:35

Allez-vous nous parler de Brigitte Roüan, cher docteur? c'est un film que je trouve affreux mais j'aimerai avoir votre avis sur le sujet...

Dr Devo 11/06/2005 18:02

C'est la question que je redoutais, même si j'entends le mot, mais en même temps ça tombe bien car demain on parle des intellos au cinéma ET de sexe (encore!!???). On va donc digétiser à mort, et le reponse à la question sera donnée. la valeur du mot dans cet article était essentiellment de frimer et de se la péter, mais je ne me défilerais pas, j'assumerais et je repondrais dans l'article de demain.

Bisous.

Dr Devo.

Emma Darcy 11/06/2005 16:37

Diégétique, c'est ce qui fait maigrir, non ?

MAYDRICK 11/06/2005 14:24

Coucou à tous.
Le film que tu recherche Fab c'est PRISES DE BEC A HONG-KONG ou CHICKEN AND DUCK TALK ou titre original : GAI TUP AAP GONG.
Cher Dr. Dévo, pouvez-vous nous éclairer sur le sens du mot diégétique. Comme définition et replacé dans le contexte de votre phrase. J'avoue que mon Petit Larousse m'a laché sur ce coup-là.
Merci.

Cyrano 11/06/2005 14:17

Ben, y'a bien le Festin Chinois de Tsui Hark, bien barré et à base d'affrontements culinaires entre chefs rivaux, une galerie de situations et personnages pittoresques...