L'ANNULAIRE, de Diane Bertrand (France, 2005) : Initiation de Nicole Kidman Nue au (pinguins in) bondage !

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Motor Vixen Chaos Entropy" par Dr Devo)

Chères secrétaires, Chers Patrons,
Oh ben oui, tiens, et si on choisissait le film à voir selon les horaires du cinéma ? Pourquoi pas ? Nous fîmes donc ainsi. Descendu un peu tôt en ville, on a choisi parmi les films qui passaient en premier, pas trop tard pour raccourcir le temps d'attente. Trois films passaient à la même heure. BABY-SITTOR, la comédie Disney avec Vin Diesel dont nous avions déjà parlé lorsque nous en avions vu la fabuleuse bande-annonce ("Girls, they want to have fun"). Le nombre insupportable de gamins dans le hall nous en dissuada aussi sec, et l'option préférable pour voir ce film semble être le lundi ou le mardi après-midi, quand la marmaille est sous contrôle éducatif. Restait L'ANNULAIRE ou TRAVAUX : ON SAIT QUAND ÇA COMMENCE de Brigitte Roüan, le film maudit contre lequel on joue la montre, malgré les sincères injonctions de Pierrot (voir rubrique liens) qui aurait bien vu un compagnon de souffrance en ma noble personne. L'ANNULAIRE fut choisi sans grande hésitation, malgré la bande-annonce éminemment moins riche que celle de BABY-SITTOR.
Une jeune femme (Olga Kurylenko) travaille sur une chaîne de fabrication de boisson gazeuse. Il fait chaud, ça travaille dur, et Olga se coupe un doigt en ramassant une bouteille vide cassée. Sang, malaise, infirmerie, grosse panique. Plus tard, on retrouve Olga sur un port. Au fait, on ne sait pas où on est. Tout le monde parle français, avec un accent quelquefois, ça ressemble un peu aux Pays-Bas, mais en même temps pas vraiment. C'est un no man's land, un pays diégétique, un mélange. Fin de la parenthèse. On retrouve donc Olga qui erre sur un port à la recherche de travail. Elle finit par débarquer dans un minuscule hôtel, malheureusement complet. Le patron, touché par la jeune fille, lui propose de partager une chambre avec un mec, un marin. Olga accepte. Elle ne verra jamais son colocataire de marin, ses horaires étant incompatibles (il travaille quand elle dort, et réciproquement).
Olga finit par trouver du travail dans une étrange bâtisse un peu délabrée, se révélant être en fait un ancien pensionnat de jeunes filles. Son patron, c'est Marc Barbé. Elle sera sa secrétaire. Barbé tient en effet un étrange laboratoire où les gens amènent leur "spécimen" le plus précieux. Barbé les range dans des éprouvettes hermétiques, à l'abri du temps, les archive et les conserve. Les gens paient donc pour que cet étrange laboratoire conserve à jamais leur objet, dont ils ne peuvent se résoudre à se séparer mais qu'ils ne veulent pas garder. Les "spécimens" sont donc des objets éminemment précieux pour les dépositaires, une part de leur mémoire, de leur parcours et de leur vie. En les faisant archiver, ils savent que l'objet n'est pas perdu, qu’il existe et est traité avec soin. C'est peu, mais c'est beaucoup. Et Olga reçoit les clients, prépare l'archivage, enregistre l'objet et écoute l'histoire de l'objet et du client.
Petit à petit, un subtil jeu d'attirances se développe entre Barbé, l'étrange patron laborantin, et Olga, la timide secrétaire. Il lui offre des chaussures, point de départ à une liaison étrange et sensuelle...
On l'aura compris, ce n’est pas SIN CITY. Le film de Diane Bertrand (UN SAMEDI SUR LA TERRE en 1996, et pas mal de télé) est adapté d'un roman de Yoko Ogawa. Bien. Pari difficile que ce film basé entièrement sur la demi-teinte, sur le non-dit et sur l'absence plus que sur la présence. La narration, si elle est linéaire, ne marque pas les événements comme un suite de conséquences, mais plutôt comme un grand tout, une atmosphère qui change par petites touches, presque imperceptibles, presque fantastiques. Au cœur du film se développe l'étrange activité de ce laboratoire mystérieux qui archive le tout et le rien et dont la tâche est aussi dérisoire que primordiale, ainsi que la liaison érotique entre la patron (étrange monsieur, assez laconique) et sa secrétaire, un peu maladroite, un peu effrayée et un peu perdue.
Et comme dirait le Marquis lorsqu'il imite la réalisatrice et comédienne Marie-Claude Treilhou, avec tendresse et drôlerie : "Ohalala ! Je suis très embêtée…" Ben oui, messieurs dames, on est très embêté, et un peu dans tous les sens du terme. J'adore les univers en demi-teinte, j'adore les éclatements de narration et j'adore les rythmes subtils. Par exemple, j'adore le cinéma de Marguerite Duras, qui est pour moi un des génies du cinéma. (Les mails d'insultes sont à envoyer à : drdevo at matierefocale.com). Le cinéma "intello", c'est comme les films gore, tout pareil, ça ne me fait pas peur, j'ai assez de ventre pour digérer ça, merci.
Et c'est vrai, je suis très embêté avec ce film. Certes, le cinéma français est terriblement formaté, sans doute beaucoup plus que le cinéma américain. TRAVAUX : ON SAIT QUAND ÇA COMMENCE de Brigitte Roüan, ça sort tout de suite en grande pompe, sans aucun problème. Les comédies à trois balles fusent à un rythme fou, et tous les sujets se ressemblent. Au moins, L'ANNULAIRE prend ouvertement le parti-pris de quelque chose d'autre. C'est bien.
Par contre, il faut bien dire que c'est un échec quasi-total à mes yeux. On voit très bien le réseau de symboles et le réseau de sentiments, parfois contradictoires d'ailleurs (tant mieux !), qu'essaie de tisser Diane Bertrand. Fêlure au dessus de la porte dans le couloir, photos des jeunes filles du pensionnat, petit garçon se baladant étrangement dans le bâtiment, les deux anciennes pensionnaires qui refusent de partir une fois vieilles, l'emprisonnement de la musique dans le tube, symbolique (révélée d'ailleurs) de la salle d'eau, dialogue dans la chambre d'hôtel par objets interposés, etc.
Tout cela était sans doute dans le scénario. Bien. Malheureusement, en voyant le film, on a l'impression, justement, d'assister à la lecture fidèle de ce scénario, en images certes, et jamais, malgré une volonté ostentatoire et légitime de faire une mise en scène construite (paradoxe), on ne semble décoller des "intentions" contenues dans ce script. Il en résulte deux choses. Tout d'abord, un grand nombre d'intentions ne sont lisibles dans le film qu'à la lecture des symboles et des dialogues tels qu'ils on été écrits. Et puis un grand nombre d'indices ou d'éléments signifiants semblent sortir de nulle part en quelque sorte, et arrivent comme des cheveux sur la soupe. On finit toujours par découvrir pourquoi tel dialogue ou tel élément a été placé là. Mais on lit ces éléments à la lumière d'un "sens", et jamais à la lumière de la mise en scène. [Pour être plus clair, parce que là, je sens que je ne le suis pas : on imagine bien que le scénario de Diane Bertrand était très construit, sur un réseau d'intentions qui ne se traduisent jamais en termes de mise en scène, mais en termes scénaristiques justement, en un réseau de symboles et de choses signifiantes qui n'appartiennent qu'au scénario, et sans doute pas à la mise en scène. Des intentions "marquées", "écrites" mais hors du lieu de la mise en scène, puisque (justement) inscrites dans le scénario. Le scénario n'est pas du tout un livret, comme dans un opéra, ce n'est pas l'histoire du film, ni les intentions du film. Le scénario n'est rien d'autre qu'un outil, une espèce de base, de nomenclature pour pouvoir travailler avec des dizaines de techniciens et de collaborateurs. C'est un plan de travail, un outil de communication. Pour moi, un des plus gros mensonges des milieux du cinéma est ce mythe du scénario parfait, ou autrement dit : un bon film, c'est d'abord un bon scénario. C'est faux. C’est comme si on jugeait un opéra sur le livret : sans mise en scène, sans musique, sans décor, etc. Un opéra n'est pas bon si le texte des chants est chouette ! Ça n'a rien à voir. Il en va de même pour le scénario. Evidemment, on peut déjà trouver des germes de mise en scène dans le scénario, mais à mon avis pas autant qu'au montage ! D’ailleurs, le scénario ne s'écrit-il pas aussi au montage ? Il faudrait que le scénario redevienne un objet de communication. On en finirait avec les intentions sur papier, et surtout, on en finirait avec les canons de l'écriture. Car pourquoi croyez-vous que tous les films se ressemblent ? C'est parce que les canons de la "mise en scénario" sont très stricts. Imaginez un peu à quoi doit ressembler le scénario de I LOVE HUCKABEES ! Ou de l'ANNEE DERNIERE À MARIENBAD ! Il est évident que si les scénarios de ces films arrivaient aujourd'hui sur la table des producteurs français, personne ne les produirait ! La façon dont on sacralise le scénario dans la chaîne de production aujourd'hui en France (et même en Europe) est absolument scandaleuse.]
J'ai mis la charrue avant les bœufs. Au final, à la vision de ce film qu'on n’a pas du tout envie de détester, contrairement aux ignobles SŒURS FACHEES ou le truc avec Seigner et Parillaud dont j'ai fait un article ici et dont je ne me souviens déjà plus du titre, qui sont des films scandaleux. Malgré tout, la mise en scène de Diane Bertrand reste complètement stérile. Pour moi, le gros problème est celui du rythme. Non pas que je fasse grief au film d'avoir un rythme lent, mais plutôt d'être d'un rythme monotone, ce qui est très différent. Aucune scène ne fait saillie véritablement, à aucun moment une pierre ne dépasse de ce mur très lisse, uniforme pour ainsi dire, pierre qui pourrait nous servir de marchepied en quelque sorte (...pourrie, ma métaphore). Le fleuve est étonnement tranquille. C'est très surprenant. Il y a un peu de son, plutôt agréable des fois, un peu gênant par moments (la technique du bourdon qu'on retrouve dans beaucoup de films en ce moment, LEMMING par exemple). Je n'aime pas trop la lumière, mais elle ne me gêne pas. C'est sur l'échelle de plans et sur le montage que je serais plus sévère. Pas de rupture, pas de relief, tout est au même niveau. Je crois qu'il n'y a que deux plans qui m'ont surpris. Le premier en plan rapproché sur Olga et une fille qui doit prend le bac avec elle (soudainement un plan rapproché en extérieur, ça fait rupture), et le plan sur la pute qui regarde Olga à travers la vitrine (mais peut-être est-ce à cause du visage étrange de l'actrice ? Non, je crois que le plan dure un peu plus que de raison, ce qui est charmant). Voilà, c'est tout. Le reste se déroule sur un rythme égal.
Il y a aussi énormément de gros plans. Et là, désolé, je ne suis pas d'accord avec le mythe européen selon lequel plus on fait un plan serré, plus on est prêt de l'émotion des personnages. Je trouve ça absolument faux. Malheureusement, c'est souvent ici l'option choisie, et ça me semble particulièrement gênant pour les scènes érotiques qui nous propulsent du coup à des années-lumière de l'action, comme si on regardait tout ça de loin, par une lorgnette, ou sur un écran radar. [L'émotion des personnages est d'abord une question de mise en scène et donc d'échelle de plans justement. Imposer systématiquement le gros plan, en plus d'enfermer le spectateur dans ses habitudes, est au contraire une négation de l'émotion.]
Evidemment, sans faire de vagues, sans créer des mouvements dans le montage et dans le rythme, le film est complètement atone. On se dit que c'est peut-être le fait de ne pas rentrer dans l'érotisme du film qui nous coupe l'herbe sous les pieds. Privés de rythme, même minimaliste, on assiste au déroulé du film, à la captation du tournage. On finit par regarder un réseau de symboles vides, impossibles à ressentir, et que n'arrive pas à combler le jeu d'acteur, malgré la présence judicieuse d’Edith Scob et de Marc Barbé. On ne peut sans doute pas faire un film sur des intentions, et devant ce grand-tout / grand-rien, on se demande bien comment un producteur ou un collaborateur n'a pas fait une remarque quant au rythme du film, qui n'est qu'une vaste plaque lisse. Si le film était "sur rail" dès la pré-production, on s'étonne que personne n'ait voulu ou réussi ou pensé à créer quelques incidents au montage. Et il est très étonnant de voir un film aussi atone, non pas par rapport au reste de la production française, mais atone pour lui-même.
Le cinéma ne se fait-il pas dans le montage et dans la mise en scène, c'est-à-dire dans la création d'un rythme interne au film ? Peut-on uniquement compter sur l'investissement personnel du spectateur ?
Je vous laisse réfléchir là-dessus. J'ai ma petite idée.
 
Patiemment Vôtre,
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Walsong 12/06/2005 22:51

Je connais ce "Parsifal" mais seulement par les articles (je n'ai jamais pu le visionner comme bien d'autres d'ailleurs)
J'attends que tu me balance plus d'info avec impatiente.
Merci à bientôt

walsong 12/06/2005 22:23

Superbe article, fin et "aiguisé" dirais-je.
Bonne soirée

Dr Devo 12/06/2005 13:02

J'y cours tout de suite, cher Pierrot!

Pierrot 12/06/2005 12:57

Eh, eh! rien à voir avec ce film que je n'ai pas vu, que je n'irai pas voir ("un samedi sur terre" m'avait plutôt ennyé) et qui n'est d'ailleurs pas sorti chez moi mais un petit questionnaire vous attend sur mon blog, cher docteur...