Pourquoi le Cinéma ?

Publié le par Dr Devo

[Photo: "Essai de préparation de casting pour un biopic
sur le groupe MANOWAR par Martin Scorsese" par Dr Devo]
 
AVANT-PROPOS
Cet article a été écrit pour le N°3 de LA REVUE DU CINEMA qui consacrait un dossier spécial au thème "Pourquoi Le Cinéma ?" (si si !). Il reprend deux articles déjà parus sur Matière Focale. Vous trouverez donc les éléments inédits sur cette page et les parties déjà parues sous forme de liens afin que nos lecteurs les plus récents puissent y accéder et se noyer de plaisir ! [Et puis sinon l'article présent aurait été trop long aux yeux de notre hébergeur ! 12 pages, c'est trop long !]
Pourquoi le Cinéma ?
 
Euh…
 
Après moult tergiversations, il a bien fallu se rendre à l'évidence, le problème n'était pas de savoir si la question était pertinente ou non, mais bel et bien d'y répondre le plus justement possible. Car après tout, voilà qui nous renvoyait, avec une certaine beauté et aussi une certaine idiotie, dans le sens dostoïevskien du terme, bien entendu, à la fameuse théorie Steedienne : "Faire les choses désinvoltes avec le plus grand sérieux, et faire les choses les plus sérieuses avec désinvolture." Si la question de départ renvoie à ce fameux axiome anglais, il n'y avait dès lors plus de doute possible : la dite question était de la plus grande importance. Fallait-il pour cela avoir recours à une infinité de surréalistes ?
 
Notre premier problème face à cette question idiote et difficile est donc résolu : il faut y répondre avec la plus grande précision possible. Dans la simplicité de son énonciation, nous remarquons qu'elle s'adresse à un public extrêmement varié, et encore mieux à nous tous. La première directive que nous avons à adopter est donc de prendre résolument le parti d'y répondre pour tous. On essaiera alors de faire en sorte que les réflexions qui vont suivre soit aussi intelligibles pour le professionnel de la Profession que pour l'expert-comptable, et que l'ouvrier, l'enfant, la femme au foyer puissent également y trouver leur compte.
 
Je note déjà quelque chose d'important. Répondre à cette question, c'est se poser la question suivante : "pourquoi nous l'a-t-on posée ?" Par un étrange mécanisme de conséquences, on remarquera que cette question du "Pourquoi" a immédiatement été suivie du "Comment". En conclusion, on ne saurait répondre au pourquoi du sujet sans le transformer en comment. Les deux sont liés, et je vous prie de garder cela à l'esprit.
 
Ainsi, la volonté de l'exposé suivant est de se montrer précis, mais aussi accessible. Mais encore plus, on le voudrait exhaustif, ce qui, vous dites-vous, semble difficile dans le cadre d'une revue de cinéma où, par définition, si la question a définitivement sa place, l'espace investi est forcément limité, et pas qu'un peu. Néanmoins, nous pensons pouvoir faire le tour de la question efficacement dans l'espace imparti. C'est pourquoi nous avons sélectionné un certain nombre de thématiques dont la disposition et l'évolution parallèles permettent non seulement de répondre aux premières grandes questions qui viennent à l'esprit une fois le problème posé, mais peuvent également être intrinsèquement assez riches pour pouvoir répondre, à la lumière de ces réflexions, à d'autres questions qui ne seront pas traitées directement dans ces pages, faute d'espace. Ainsi, comme le psaume, le credo ou les dix commandements permettent au Chrétien déboussolé de retrouver son nord magnétique et spirituel, les chapitres ici abordés serviront aussi de code-source, en quelque sorte, un Digest comme diraient les Anglo-saxons, permettant de trouver suffisamment de pistes pour répondre à une question plus précise.
 
Maintenant que les présentations sont faites et les points de méthodologie précisés, entrons dans le vif du sujet, si vous le voulez bien.
 
CHAPITRE 1 : Pourquoi l’invention du cinéma ?
 
Très bonne question, par laquelle il semble logique de commencer. Certains esprits facétieux, et d'autres moins bien intentionnés, vous gageront sur la vie de leur génitrice que le cinéma fut inventé au XVIIème ou au XVIIIème (il faudrait savoir, d'ailleurs), grâce au ancêtres des flip-books de notre enfance. Bon. Soyons sérieux. Il y aura toujours un vieillard ou un jeune loup dans les parages pour vous expliquer que le jazz fut inventé par Jean-Sébastien Bach.
 
Une revue telle que celle que vous tenez entre les mains n'ira pas, même si c'est très chic, alimenter des hypothèses aussi farfelues. Si le flip-book est l'ancêtre du cinéma, alors on se méprend bien, et ce n'est pas ce procédé qu'il faut désigner comme "inventeur", mais notre œil lui-même, pendant qu'on y est. De la même manière, le hip-hop ne trouve pas son origine dans la musique baroque, bien que les deux soit liés par leur moyen d'expression – enfin, en théorie – et ce n'est pas non plus la voix qui a inventé lesdeux. La persistance rétinienne n'est elle-même pour rien dans l'invention. Autre mythe régulièrement dispensé dans nos écoles : le cinéma a été inventé par Balzac, puisque c'est lui qui a le plus utilisé, et de quelle manière, une espèce "d'échelle des plans" dans ses introductions descriptives. Je sais, ça fait rire. Mais il n'empêche que je l'ai entendu au moins trois fois pendant ma scolarité, dont deux fois en terminale !
Mais puisque nous sommes à ces légendes urbaines, concentrons-nous sur l’une des plus répandues, et l’une de celles qui sont les plus crédibles.
Le cinéma aurait été inventé par les frères Lumière ! N'existe-t-il pas un musée qui leur est dédié en France et qu'on appelle Musée du Cinéma ? Un grand réalisateur comme l'Américain Woody Allen ne s'y est-il pas rendu lors d'un récent passage en France, déclarant dans une prononciation et une syntaxe approximatives toute l'émotion qu'il ressentait devant ceux qui avaient inventé l'Art auquel il a consacré quasiment toute sa vie ?
Certes. Nous mettons là le doigt sur un paradoxe certain. Il y a d'un côté l'histoire du cinéma, de l'autre le cinéma lui-même, et nous le verrons plus loin, curieusement, l'un ne se confond pas toujours avec l'autre.
Il ne s'agit pas là de dire que les Lumière n'ont aucune voix dans le chapitre qui nous concerne, ce n'est pas tout à fait vrai. Mais, encore une fois, soyons justes et rigoureux. Les Lumière ont effectivement inventé la machine ‘cinématographe’, c'est-à-dire le rigoureux assemblage qui permet de capter puis de projeter des images en mouvement. Bien sûr, ils ont effectué des essais suite à cette découverte. De la même manière que les scientifiques, lorsqu'ils eurent entre les mains les premiers microscopes modernes, firent passer tous les objets de la vie quotidienne sous la précieuse lentille (une goutte de lait, un bout de laine, un poil de l'avant-bras), les Lumière ont largement utilisé leur invention. Et hop ! La sortie de l'usine, et hop ! Le cheval qui sort du village, etc. Bien fiers d'eux-mêmes, et qui ne l'aurait pas été à leur place, les deux frères ont montré leurs films à la population médusée. Et il y avait de quoi… En découvrant le phénomène, les gens s'écartaient pour ne pas se faire écraser par le train dans la gare de la Ciotat ! [C'est une réaction très humaine. Un ami qui a aujourd'hui une cinquantaine d'années me racontait la réaction d'une de ses aïeules, possiblement son arrière-grand-mère, lorsqu'on alluma pour la première fois dans son living-room un poste de télé. La vieille aurait déclaré devant un journal d'informations : "Mais qu'est-ce que ces gens-là font dans mon salon ?"]
 
Malgré tout, les frères Lumière étaient aussi bornés qu’ils étaient fiers, et pour eux, la conclusion était formelle : le cinématographe était un procédé mort-né duquel rien ne devait jamais sortir, un phénomène de foire et rien de plus. Comment considérer dès lors qu'ils sont les inventeurs du Cinéma ? Soyons sérieux, là aussi. Si vous tenez absolument à mettre un nom sur l'invention, alors choisissez Méliès. Georges Méliès garda la tête froide. Personnalité très sérieuse mais extrêmement désinvolte, Méliès fit rapidement l'estimation de la nouvelle invention, et la rapprocha tout de suite de son ancêtre, l'appareil photo. Le cinématographe était un appareil d'enregistrement photographique génial, et fort de son expérience dans le domaine des spectacles comme dans celui de la photo, il vit l'incroyable monde qui s'ouvrait à lui. Il utilisa à fond le montage, les trucages et les procédés narratifs tous plus fous les uns que les autres. Ça y est, c'était fait, le cinéma était né. Les Lumière ont inventé le film de vacances, Vidéogag ou le home-movie, comme vous voulez, mais ils n'ont pas inventé le Cinéma. Le cinéma, c'est Méliès.
 
CHAPITRE 2 : Pourquoi le Cinéma serait-il forcément un Art ? (La difficile question de la définition du Cinéma).
 
On pourrait s'attendre à ce que cette question ne figure pas dans ce dossier. Néanmoins, il faut bien admettre qu'elle est fondamentale pour quiconque voudrait se poser la question du Pourquoi. Une bonne définition n'a jamais fait de mal, d'autant plus qu'elle va nous permettre de mettre en avant quelques savants paradoxes dont nous avons le secret.
 
Lorsque je regarde le journal télévisé, est-ce du cinéma ? Lorsque je filme le mariage de ma Tata Jeannette, est-ce du cinéma ? Et lorsque j'assiste à un diaporama sonorisé, est-ce du cinéma ?
 
Bon, mettons de l'ordre. Le mariage de la Tata ne fait pas office de cinéma. Non pas parce que c’est un vrai mariage qui est filmé, ni parce que le Cinéma de Mariage n'existe pas. (J'ai récemment vu un superbe moyen-métrage de l'énigmatique réalisateur underground français, Jean-Christophe Sanchez, intitulé CARRÉMENT AUTRE CHOSE, et qui est d'une splendeur phénoménale, comme en témoignent les images que vous trouverez sur ce site). Si on peut faire un film sublime à partir d'un mariage, alors pourquoi les millions de français qui ont en leur possession un caméscope ou une caméra super-huit ne font-ils pas de cinéma ? Oui, je sais, c'est assez à la mode dans les Institutions s'occupant du 7ème Art ou encore dans la presse spécialisée de dire que là aussi, il y a des pistes à explorer pour le Cinéma, et que les films (les vrais) devraient pouvoir se nourrir de cette forme d'expression, c'est certain.
 
Bon, soyons clairs, là aussi, c'est un mensonge, nous allons le voir. Pour l'instant, on serait tenté de dire que le Cinéma, c'est tout bêtement, et pourquoi pas d'ailleurs, le résultat de l'impression de pellicules par voie d'utilisation de la machine des frères Lumière.
C'est un argument fort réfutable. D'abord, nous l'avons vu, les frères Lumière, très bons techniciens puisqu'ils inventèrent la machine, n'ont jamais fait de cinéma, puisqu'ils ont fait ce que 10 millions de français font de nos jours : ils ont simplement filmé l'anniversaire de Tata Jeannette ! (Ils n'ont pas fait de cinéma pour une autre raison, mais je vais y venir.) De plus, ne prend-on pas plaisir à regarder un film à la télévision, c'est-à-dire sur un support complètement différent du vrai support de diffusion (la pellicule 35mm) et ayant un rendu monstrueux en termes de son (le grain du son, sa propagation) et d'image (le grain de l'image et son étalonnage). Cette différence se creuse encore depuis l'arrivée du DVD, dont on s'aperçoit souvent que la photo et le son, même si vous avez un home-cinéma dernier cri, sont complètement différents de ce que vous avez vu en salles. De plus, évoquons au hasard la série CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR. Voilà une série dont un grand nombre de réalisateurs furent aussi en salles des cinéastes hors pair (Roy Ward Baker, par exemple). Et en plus, même chez soi en charentaises, même sur un petit écran minuscule, ne prend-on pas un plaisir analogue à celui qu'on a devant un bon film de cinéma lorsque nous regardons un chouette épisode de la dite série ? Vous baissez les yeux et vous avouez d'une voix enfantine : "Oui !" Et vous avez raison, n'ayez pas honte ! Pour avoir vu un épisode excellent projeté (en vidéo) lors d'un festival, je peux vous assurer que c'était bien là une formidable expérience de cinéma, parmi les plus jouissives que j'ai connues.
 
On le voit, l’utilisation de pellicule et de caméras 35mm, quelque peu mise à mal par l’utilisation grandissante de la vidéo Haute-Définition et par la promesse future d’un parc de salles où les projections ne se feront qu’au format numérique (adieu la pellicule), ne suffit pas à définir cet art. L’endroit de la diffusion non plus, d’ailleurs. On peut regarder des programmes de télévision (rares, il est vrai), qui sont, dans leur mode de fabrication et de narration ou dans le langage utilisé, des films de cinéma.
 
Enregistrer et utiliser des sons et des images, quel que soit le support, ne suffit pas non plus. Ce serait donc, par voie de conséquences, et parce que tous les autres moyens sont épuisés, dans le langage de l’image qu’il faudrait, bien sûr, chercher la définition. Après réflexion, nous sommes arrivés à cette conclusion.
 
Le cinéma se définit par l’utilisation de sons et d’images disparates que l’on assemble dans un but de narration ou de dis-narration. Ces sons et ses images disparates sont collés entre eux dans un ensemble qui rendra le produit fini non pas homogène, mais lui-même disparate et artificiel. Ainsi, on peut considérer qu’il y a cinéma lorsqu’il y a MONTAGE. Faire du cinéma, c’est construire un ensemble d’images et de sons de manière absurde et arbitraire afin de créer un sens qui ne puisse se comprendre QUE par l’utilisation des points de montage eux-mêmes, c'est-à-dire par l’assemblage inter-dépendant de ces différents éléments.
 
On l’a compris, le cinéma, c’est le montage, et c’est le sens créé par le montage, en dehors des éléments verbaux qui pourraient amener à expliciter ce que l’on voit à l’image (ce que fait le journal télévisé, par exemple). Le sens se fait dans l’architecture unissant les divers éléments qui la composent, et ne peut justement, et paradoxalement, se construire que dans leur juxtaposition gratuite. Il y a là assez d’éléments pour faire du cinéma. On pourra cependant compliquer la donne en utilisant dans cette expression basique un jeu plus complexe d’éléments secondaires qui viendront compléter/contredire cette architecture, à savoir : l’utilisation de l’échelle de plans conçue comme élément signifiant, jeu d’axes, jeu de cadrages, et photographie. On notera que si l’on veut faire un ensemble cohérent, le choix du cadrage, du type de plans et des axes constitue déjà un élément de montage, mystérieusement pré-existant à l’opération de montage elle-même.
On voit bien dans cette définition que l’utilisation des sons et des images seules ne suffit pas, et que le montage, enfin, le montage digne de ce nom, doit pouvoir constituer lui-même une base de narration suffisante à la compréhension (ou mal-compréhension) du film lui-même. Là encore, il y a cinéma lorsque le montage arrive à faire sens par lui-même, c'est-à-dire sans avoir recours au langage parlé ou écrit, qui n’en est qu’un élément subalterne. De fait, un film dont les dialogues et les actions des comédiens seraient l’unique façon d’appréhender la narration, sans que le montage ou les choix de plans n’interviennent, ne peut être simplement pas considéré comme du cinéma, et s’apparente de façon beaucoup plus proche au Journal Télévisé, par exemple, ou au simple processus de captation.
 
Ce n’était pas si difficile, au final. Vous découvrez alors que les films des Lumière, qui ne sont que captation et qui excluent le montage, puisqu’il s’agit toujours de plans-séquences, ne peuvent être considérés raisonnablement comme étant du cinéma. Si l’on peut investir, par nostalgie ou parce que nous sommes le fruit de notre éducation, leurs films d’une émotion esthétique qui nous pousserait à y voir du cinéma, il faut bien admettre que c’est une complète vue de l’esprit, car l’utilisation même du médium en l’état (l’absence de montage) condamne ces films à n’être que de la photographie en mouvement. Il n’y a là aucune expression artistique. Je rajouterais même que la question de savoir si la démarche de faire ou de ne pas faire un travail à expression esthétique et artistique était volontaire ou non n’a aucune importance. Les faits sont là, intrinsèquement.
 
On notera également que la définition est forcément légitime, parce qu’elle permet d’envisager le cinéma comme un art indépendant (ce qui n’exclut pas l’interpénétration, via la musique par exemple), disposant de son langage et de ses outils propres. D’où la formidable invective de Peter Greenaway, qui résume avec humour le propos : « Si vous voulez raconter des histoires, écrivez un livre ! »
 
CHAPITRE 3 : Pourquoi faire du cinéma ? Pourquoi aller voir des films ?
 
C’est la question la plus difficile, et la plus absurde. À la première, nous pouvons répondre, « bon qu’à ça ». C’était la réponse que donnait Peckinpah, et bien d’autres. Je ne trouve pas de meilleure explication. On retrouve là la pertinence exprimée dans le chapitre précédent : le cinéma est un acte, par nature, hétérogène et absurde.
 
Quant à la deuxième question, elle pose problème. Alors que le cinéma est devenu un sport de luxe, comme qui dirait (avec des places honteusement onéreuses), il n’a jamais été aussi populaire. Que ce soit en salles ou sur le marché des DVD, la consommation de films ne s’est jamais aussi bien portée. Or, quand on recueille ici et là des témoignages de spectateurs (cinéphiles avertis compris), on s’aperçoit que ceux-ci, majoritairement, cherchent dans le cinéma un moyen de se divertir (fut-ce par de choses graves…), et/ou de se voir raconter des « histoires ». Rares sont ceux qui, au contraire, admettent qu’ils vont au cinéma pour chercher une émotion esthétique ou plastique EN PREMIER LIEU !
Fichtre ! Voilà qui ne nous aide pas. Car, me direz-vous, n’y aurait-il pas là une contradiction avec le chapitre suivant ? Bien sûr. Les conséquences de cet intérêt spécieux vis-à-vis du cinéma (l’amour des histoires, l’art verbal du Conte) ont conduit, je pense, aussi bien dans le circuit commercial que le circuit art et essai, à une uniformisation des codes de narration, bâtis principalement non sur l’Image, mais sur le Verbe, ainsi qu’à une volonté de plus en plus forte de faire des films dont les langages sonore et visuel ne se contredisent plus (encore une violation du chapitre précédent), et à une glorification du Comédien et du Réalisateur lui-même (sa personne), qui sont considérés comme les éléments les plus importants dans le processus créatif d’un film !
 
Et on constate, par voie de conséquence, que le Cinéma ne s’est jamais aussi bien porté, n’a jamais été aussi populaire (sans compter qu’il réunit les couches les plus opposées de la société, ce qui arrive de moins en moins ; l’ouvrier est assis à côté du cadre supérieur), en dépit du prix. Il n’y a jamais eu autant de films et autant de spectateurs ! Le cinéma étant le seul art qui, dès le début (et c’est là que se joue la différence), a aussi été une industrie, il est logique de se retrouver avec des films de moins en moins « cinématographiques », et de plus en plus uniformes, même dans le cinéma dit « d’auteur ». C’est pourquoi, il faut absolument remédier à ces pratiques d’affadissement, voire d’annihilation en masse du langage cinématographique. Pour sauvegarder cet art, il convient de prendre des mesures urgentes. Vous me permettrez donc d’ouvrir un appendice à cet article.
 
 
 
 
CHAPITRE 4 : Pourquoi écrire sur le cinéma ?
 
Il est évident que le cinéma, dès sa création, enfin, disons plutôt dès que se sont dégagées des formes artistiques et des formes de narration, a provoqué moult écrits. On n’a jamais cessé de noircir du papier sur le Cinéma. De plus, dans les premiers âges, le cinéma populaire a eu bien du mal à s’affranchir de la littérature.
Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, la popularité grandissante du médium. Il est absolument normal que le cinéma, en devenant un art de masse, ait engendré beaucoup de commentaires, pour des raisons critiques ou de promotion. En France, rien n’est plus pareil depuis la Nouvelle Vague, dont on peut dire beaucoup, mais qui fut une fracture historique indéniable. Et les gens qui l’ont construite, étrangement, furent critiques aussi bien que réalisateurs. De plus, en s’affranchissant et en devenant un art à part entière, le cinéma a engendré de nombreuses études, universitaires notamment. Pour toutes ces raisons très simples, une des activités principales autour du cinéma est l’écriture.
 
Il en résulte que certaines chapelles de spectateurs et différents cercles critiques se sont naturellement créés, et que le cinéma a engendré des formes quelquefois antagonistes. On constate également que l’écriture sur le cinéma, et c’est bien logique, suit l’appauvrissement des formes cinématographiques dont nous avons parlé, ainsi que la principale motivation du spectateur lambda : découvrir une histoire.
 
Poser la question de l’écriture sur le cinéma, bien souvent, c’est poser la question de la critique, activité étrange qui, à toute époque, fut également plus ou moins liée à la promotion des films. [Heureusement, le cinéma ayant acquis son indépendance et ayant fait l’objet d’études, ce carcan promotionnel n’est plus le seul, et le cinéma est aussi un peu sorti des pages spectacles.]
 
Comment faire de la critique ? C’est la question la plus difficile que nous aborderons ici. Et c’est une question délicate, les clivages entre spectateurs, les clivages entre critiques, et les clivages entre critiques et spectateurs étant souvent assez violents. Etant invité dans cette belle Revue du Cinéma à faire acte critique, j’en suis venu à la conclusion de devoir adopter un code de conduite que je vais vous présenter ci-dessous. Son but est à la fois de se tenir en dehors des guerres entre partisans de tel ou tel cinéma, et aussi de rendre compte de la manière la plus pertinente possible des spécificités mêmes du médium (voir plus haut). Enfin, cette charte nous incite à ne pas oublier que le cinéma est aussi un objet d’émotion (fut-elle intellectuelle) et de subjectivité, comme tout autre forme d’Art.
 
 
[Nota Bene :  Cliquez sur le titre pour ouvrir l'appendice. Certains points paraîtront peut-être redondants, mais en fait, il n'en est absolument rien. Quelques-uns sont reliés entre eux, mais développent à chaque fois un problème et une nuance différents. À l'instar de l’appendice SI J'ÉTAIS PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE..., cette charte en est à sa première version. Elle est donc amenée à évoluer.]
Dr Devo.
 

Publié dans Ethicus Universalis

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Dr Devo 04/12/2009 01:50


Chère Laetitia,

Techniquement et grosso modo, ce sont les frères Lumières qui ont inventé le cinéma, ou du moins son systéme d'enregistrement et de projection.


Dr Devo.


laetitia 03/12/2009 15:54


qui a inventer le cinéma ?? reponder moi vite sur ce site stp


Dr Devo 05/12/2006 21:35

Oui d'accord avec tout ça bien entendu, cher epiktete. Jarmush dit avoir decouvert le cinéma de ozu vraiment (ou Mizogushi, j'ai un doute maitenant) quand il les a vu à la télé japonnaise lors de déplacement dans les festivals et donc sans sous titre!
D'accord aussi sur le dialogue qui contredit ou qui ne redonde pas ou qui ne fait pas "une pause explicative en vue de comprendre le scéanrio papier".

Nous nous sommes compris, cher ami!

Salutations!

Dr devo

Epikt =^..^= 05/12/2006 21:12

Il y a quelques jours, une semaine peut-être, quelqu'un me sort à peu de chose près (libre traduction de l'anglais) "ce film est nul, y a pas d'histoire (ou si peu)" et j'ai eu un mal de chien à lui faire entrer dans le crane (je crains que cela ne soit vite ressorti, malheureusement) que bon Dieu de nom de Dieu faire du cinoche n'avait rien à voir avec raconter une histoire.On peut d'ailleurs se demander quel mode d'expression l'aurait (à voir avec la "chose") car contrairement à Greenaway je dirais de même "écrire un livre (un roman) n'a rien à voir avec raconter une histoire !" On voit bien là une contradiction, entre un certain nombre de moyens d'expression qu'on dit privilégiés à accueillir l'histoire, mais qui ne demandent qu'à s'extirper de ce carcan - et ne sont pleinement eux-même que quand ils s'en extirpent.Vlan.Autre chose, tu fais bien de définir le cinéma comme "montage" (dans sa conception étendue à cadre/échelle de plan + montage + son/musique + photo + patati-patata).Cinéma = "montage", j'aime, cela suppose qu'il y ait une vision, l'élaboration d'un language, pas tant sur ce qui est dit, mais sur comment cela est dit.Quelques nuances quand même en passant.Le "montage" devrait en effet être dans la plupart des cas suffisant à la "compréhension" de l'oeuvre. Amateur de cinéma de cinéma asiatique (je sais, c'est mal) il m'arrive parfois de devoir me farcir des films en VO non sous-titrés et bah quand un film est bon ça se voit, même quand on pipe que dalle si le type a dit "t'as de beaux yeux tu sais ?" ou "t'es trop bonne tu veux faire un tour dans ma R5 turbo ?" voir même "Je suis un vampire venu de la galaxie Véga."Je ne négligerais pas pour autant le "discours". Prenons comme exemple la voix-off, procédé souvent haïssable quand il fait doublon, qu'il n'est qu'assistanat lourdingue ou que dans le pire des cas il impose une signification à une image vide de sens (un procédé de journal télévisé en sorte). Mais il peut aussi introduire dans la narration (pas l'histoire, hein !) un nouveau point de vue, un décalage, en un mot la contradiction image/texte, le caractère disparate et artificiel dont tu parles : ainsi, dans le cas d'une image signifiante avec laquelle cohabite sans redondance un discours signifiant, ce dernier devient un élément de "montage".Un dernier point au sujet du plan séquence. Je ne sors pas le terme de ma ch'tite cervelle, mais je l'emprunte à une critique parlant du cinéma de Bélà Tarr (un type qui fait de loooongs plans séquences) : montage interne. Je suis d'ailleurs content de ne pas le sortir de ma ch'tite cervelle, parce que c'est un mot plutôt moche. Mais il évoque une idée qui me plait beaucoup, à savoir que ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de coupe qu'il n'y a pas "montage". Justement car le "montage" ce n'est pas simplement le montage (hum hum), mais aussi tout l'outillage suscité.(cependant loin de moi l'idée d'insinuer qu'on en trouve la moindre trace chez les Frères Lumière)Gros poutou à toiEpikt =^..^=