Le Rouge Est Mis : un autre regard sur le film A NIGHT TO DISMEMBER, de Doris Wishman (USA-1983) par Vierasouto

Publié le par Vierasouto

[Photo : "Camembert" par Dr Devo, d'après une image du film LE DAHLIA NOIR de Brian DePalma]

 

AVANT-PROPOS
Ah, enfin le samedi et son flot de bonnes nouvelles ! Tout d’abord, sachez que je serai ce samedi sur l’antenne de
Radio Campus, à Lille, de 14 à 15h, dans l’émission LES AVENTURIERS…, et ça devrait donner car j’ai vu du film à polémique. Et comme je suis pas très bon une fois sur deux, cette semaine, ce sera l’émission grandiose. Vous pouvez m’écouter ainsi que mes petits camarades aventuriers sur le site de Radio Campus en direct, et aussi en téléchargeant l’émission en podcast sur le site du Quotidien du Cinéma dès demain dimanche (page de téléchargement : ici).
Sinon, je rappelle que le concours fabuleux et triple pour gagner des Revues du Cinéma (numéro entièrement composé par l'équipe de de Matière Focale et consacré au cinéma français : ça dépote !) est toujours d’actualité. Il s’agit de faire des pitchs et des aillequoux (spécialité japonaise et focalienne qui devrait révolutionner le monde de la critique !). Pour savoir comment jouer, je vous renvoie à
cet article, qui dans sa deuxième partie explique comment jouer !
Voilà pour les affaires courantes. Sinon, je suis très heureux d’accueillir Vierasouto, glorieuse blogmeistresse du site
CINEMANIAC. Viera est une lectrice attentive de Matière Focale. Nos deux sites se ressemblent assez peu, ce qui n’est absolument pas grave, mais il n’empêche que Viera a fait preuve d’un immense courage et d’une malice certaine en acceptant mon invitation qui s’adressait à vous tous, chers lecteurs. Il y a quelques temps je vous parlais de A NIGHT TO DISMEMBER, film très bizarre de Doris Wishman. J’ai proposé à tous les lecteurs une expérience que j’avais déjà proposée pour le film MAC ET MOI (auquel j’ai consacré deux splendouillets articles : ici et ici). L’expérience consiste à voir le film et à venir faire un article de forme libre (on est pas obligé de faire une critique canonique) sur Matière Focale, et ainsi constituer une base de témoignages très personnels sur ces films hors catégorie. Pour MAC ET MOI, deux ans après les faits, c’est un échec, personne n’a répondu à l’appel ! Mais quelques jours après mon article sur A NIGHT TO DISMEMBER, Vierasouto, elle, prend son courage à deux mains (et vous allez voir que l’expression n’est pas galvaudée !), voit le film et fait ce bel article qui propose un éclairage différent sur le film de Wishman, dont je me réjouis qu’il soit vu par d’autres personnes que des aficionados du fantastique (dont je fais partie). Merci encore à Viera ! Et n’oubliez pas : l’invitation reste ouverte, aussi bien sur MAC ET MOI que sur A NIGHT TO DISMEMBER… Qui veut tenter une expérience étrange et complètement focalienne ?
Dr Devo



Pour annoncer la couleur, affligée du syndrome Marnie, je n’aime pas le rouge et je ne regarde jamais de films d’horreur, j’en suis même arrivée à faire un petit complexe, d’ailleurs le Marquis ne me l’a pas envoyé répondre « petite nature », il a dit… Je m’en vais donc, vexée, enchérir sur ebay sur la merveille exhumée par MF (lire le billet du Dr D) : «A Night to dismember» (1983), on trouve facilement le dvd en zone 1, et, soit dit en passant, personne ne me dispute mon enchère… Ce petit prologue pour expliquer que l’avis qui va suivre est le fruit de l’observation d’un Candide au pays des haches sanguinolentes et que je suis bien incapable de situer ce film dans une perspective de tel ou tel mouvement de cinéastes d’horreur et tout le bla-bla…

Ce qui me frappe dans ce film, c’est l’absence de suspense, les agressions sont balisées et ritualisées à ce point qu’on peut anticiper les massacres et les pré-zapper, si j’ose dire, ce que je ne me suis pas privée de faire pour me débarrasser du rouge… Mais c’est sans doute le cas de tous les films de ce genre, quand, férue de polars et de thrillers à chercher le pourquoi du comment, je débarque dans un monde de passages à l’acte exhibitionnistes apparemment gratuits…

Néanmoins, les impressions que me laissent ce film sont à peu près le contraire de ce qui est montré à l’écran : on sent une sorte d’ingénuité à montrer l’horreur, ce n’est d’ailleurs par l’horreur qui est filmée mais la représentation de l’horreur, comme vue de l’extérieur. Une tornade de pulsions sanguinaires affecterait les sujets comme une épidémie qu’on n’essayerait même pas d’endiguer, les victimes et leur entourage voyant arriver la catastrophe telle une fatalité à laquelle ils sont obligés de se soumettre, impuissants à se défendre.

Ce parti pris de représentation, conscient ou pas, implique une théâtralité des personnages, des lieux et des situations où tout serait montré que d’habitude on veut cacher : les acteurs sont pointés en train de jouer, les décors montrés comme tels, et, curiosité scénaristique, les situations n’obéissent à aucune logique que celle de la fin justifiant les moyens, un objectif : faire gicler le sang, comme dans les pornos le sperme, point barre. Pour l’un, le facteur sonne à la porte et culbute la nympho de service dans la scène suivante, pour l’autre, n’importe qui prend une douche, des pas, une hache dans l’ombre et les têtes tombent ! Naturellement, je caricature mais pas tant que ça…

Dans cette « Night to dismember », on va loin dans le décalage avec la réalité en faisant jouer les acteurs comme dans un film muet chorégraphié sur la voix off du narrateur, pire, quand les acteurs se disent enfin deux phrases, ce ne sont pas eux qui parlent mais une voix plaquée par dessus, plutôt simple, comme venue d’un autre film. La prépondérance de la musique est difficilement compréhensible, perçue comme banale mais allant paradoxalement la plupart du temps dans le sens inverse de la marche plutôt que ce à quoi on s’attendrait d’augmenter l’angoisse chez le spectateur.

Deux frères dans la famille Kent avec chacun deux filles. Le frère Kent 1 va voir sa famille décimée : ses deux filles d’entre-tuent et sa femme est assassinée dans sa baignoire dans la foulée. Au tout début du film, une jeune femme s’apprête à prendre son bain, le corps maigre avec des tâches dans le dos, relevant ses cheveux teints en jaune roux en chignon, l’actrice a quelque chose de misérable et crade, une tête de victime sur mesure dont la mort la soulagerait de son pénible séjour sur cette terre. Soudain, on filme une paire de pieds avec des ongles pas soignés, trop longs, pas vernis, à noter que pendant tout le film, la menace est symbolisée par les pieds et je cherche encore pourquoi... Puis, l’ombre d’une arme blanche sur un mur. Dans les scènes suivantes, la séquence sera identique : un individu seul, des pieds, une arme, un carnage. Avec une variante : l’individu se sentant pris au piège dans une pièce va se mettre en danger non pas en y restant mais en sortant justement de cette pièce pour aller dans la suivante vérifier que tout va bien…

Revenons à l’histoire avec les déboires du frère Kent 2 : Adam Kent, la cinquantaine adipeuse, calvitie et moustache agressive, est flanqué d’une épouse à mise en plis et de deux filles Vicky et X. La une du journal local annonce que Vicky Kent vient d’être relâchée de son asile mais, comme dit l’accroche du DVD, est-elle vraiment guérie? Cinq ans auparavant, Vicky Kent avait assassiné deux jeunes gens qui jouaient dans un cimetière, ambiance... Flash-back sur le drame : devant l’imminence d’une agression (plan de pieds dans l’herbe) ces deux-là s’étaient précipité dans une cave, sans doute pour devancer l’appel d’être massacrés plus vite…

Vicky sort donc de l’asile, portant à son bras un immense sac à main rouge sang, et monte en voiture avec ses parents. Sur la banquette arrière, Vicky, dont la voix off dit qu’elle supporte mal de retrouver l’air libre, est prise de vertiges que la réalisatrice montre en faisant basculer les images un peu n’importe comment pourvu que ça tourne comme après une cuite. De retour dans l’appartement familial sinistre, décor tout blanc avec moquette et abat-jour rouge, canapé zébré en fausse fourrure, Vicky retrouve sa chambre où il manque une photo sur un mur… Sa sœur, qui complote pour la faire retourner à l’asile, a un petit ami (celui de la photo manquante) aimé de Vicky (pas très bien compris si elle aime le petit ami de sa sœur ou si c’est ex le sien que sa sœur aime).

Pour revenir une minute à l’histoire du frère Kent 1, avant d’être poignardée dans sa baignoire, son épouse est présentée comme ravissante à forte poitrine (tombant à la taille mais passons…) débordant d’une blouse ouverte rouge à pois blancs. Après avoir assassiné les deux jeunes gens du cimetière et sans doute sa jolie tante, quand Vicky reviendra en ville cinq années plus tard reprendre du service dans le maniement de la hache, elle portera un t.shirt imprimé en sens inverse : blanc à pois rouges… Coquetterie de la réalisatrice dont on note l’application à parsemer son film de codes et de symboles alors qu’au point où on en est…

Une scène très années 70 vient se greffer dans le film, par rapport au reste, c’est encore la plus cohérente avec une tentative de poésie : le détective vient voir Vicky qui le séduit en exécutant un strip-tease faisant virevolter son jupon dont le tissu occupe tout l’écran, puis, elle s’affale sur un siège et son image se brouille… S’en suit un rêve érotique éveillé représenté par deux corps emmêlés qui passent par plusieurs couleurs et finissent par le rouge, évidemment… Mais entre-temps, les draps deviennent de l’eau et l’eau des draps, comme une tentative de purification par une sexualité harmonieuse condamnée : Vicky se relève et on vérifie que la culotte est assortie à son soutien-gorge rouge, touchante obstination à soigner les détails…

L’étonnement que provoque de genre de films, c’est l’acceptation des personnages de se faire massacrer, les victimes, incapables de se défendre, sont quasiment consentantes quand elles ne se mettent pas carrément en situation de se faire agresser. On admet la toute puissance du meurtrier par l’entremise de l’arme blanche, l’objet phallique par excellence, qui immobilise la proie pétrifiée, entre peur et désir, entre sexe et mort.
Pour le cas qui nous occupe, la surprise vient au moins autant de la forme que du fond : comment expliquer cette surenchère du spectacle (décors ostensiblement exposés, acteurs exhibés comme jouant la comédie) autrement que par l’anémie du budget ne laissant pas d’autre alternative que de tirer parti des carences? Que ce choix soit ou non prémédité, secret de fabrication, on obtient au final un film punk avant la lettre : puisqu’on n’a pas les moyens, soyons pire que tout…

En conclusion, ce film, désarmant d’obstination à faire du cinéma sans en avoir les moyens, touche par son côté artisanal et sa bonne volonté à fignoler des détails quand l’essentiel ne tient pas debout. Le sujet du film pourrait être (comme sans doute dans tous les films du genre) la ritualisation de la violence présentée comme une cérémonie, un mal inéluctable, une conversion des pulsions libidinales en instincts meurtriers irrépressibles, les vamps retrouvant leur étymologie de vampires… Cependant, la propension à bâcler l’intrigue et à faire fi de la logique narrative, sans parler de l’interprétation de fortune, nous souffle confusément que le sujet de « A night to dismember » ne serait peut-être qu’un prétexte à faire un cinéma pictural (une toile)… Le scénario étant le cadet des soucis de la réalisatrice, visiblement immergée durablement dans ses phobies et ses fantasmes, ce film castré sur la castration, comme dirait l’autre…, ressemble à un cauchemar cathartique duquel le spectateur sort avec une impression d’effraction dans les affaires privées de Doris W.

Vierasouto.

Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 22/11/2006 23:11

Mmmm. Merci pour ton commentaire Ludo, je n'avais jamais vraiment eu le détail sur les raisons de ces extraits de ZOMBIE et ce qu'il pouvait vouloir y mettre, je ne suis pas très surpris. Je ne doute pas par ailleurs que Brisseau soit quelqu'un d'intéressant, mais un point de vue aussi étroit et enragé, pour ne pas dire imbécile, sur la représentation de la violence à l'écran me semble d'autant plus curieux venant de sa part...

Dr Devo 22/11/2006 21:13

Cher Ludo, vous le feriez alors tres plaisir. Signalons egalement que dans le Hors Serie de la REVUE DU CINEMA actuellement en kiosque et consacré au cinéma français, numéro entiérement fait par l'équipe de Matière Focale (hormis l'immonde couverture et le bestial intitulé heureusemnt largement contredit par les auteurs!) qu'on y trouve une jolie et longue interview de Brisseau! Ansi qu'e l'interview la plus géniale du monde, celle de bruno Dumont par moi-même! (génial grâce à Dumont, of course).
 
Dr devo.

Ludo 22/11/2006 21:01

Cher Marquis, à propos de Brisseau et de son intervention lors de l'emission (peu passionnante en effet) de Taddei, il tenait des propos similaires dans son interview dans le dernier PANIC. Quand on lui demande si l'extrait de Zombie avait un sens et si il aimait le film, il repond qu'il n'y voit qu'une vulgaire boucherie sadique. Ca me rappelle un peu le jugement de Moretti sur le film de McNaughton. Cela dit, l'entretien de Brisseau dans Panic est nettement plus interressante que son intervention télé.
 
Cher Devo, belle idée de rendre ainsi hommage au film de Wishman. Peut-étre qu'un jour je vous adresserai aussi un article.
 
LUDO

Le Marquis 19/11/2006 14:00

N'ayant moi-même pas vu le film, je ne suis pas en mesure de me prononcer, mais cet article est intéressant et me semble faire preuve de beaucoup d'intuition.Allons, allons, j'espère ne pas trop vous avoir vexée. J'ai abordé le cinéma sous l'angle presque exclusif du cinéma fantastique dans mes vertes années. J'adorais avoir peur, et ma méconnaissance des codes du genre faisait de moi un bien bon public, absolument terrifié par des films comme les VENDREDI 13, que je peux difficilement envisager aujourd'hui autrement que comme des comédies qui s'ignorent. L'appréhension de l'image choc (qui en réalité n'était presque jamais au rendez-vous) en somme, le tout-venant du cinéma d'épouvante se résumant souvent à n'être qu'une apologie de l'attente, le spectateur néophyte ayant surtout peur d'avoir peur. A force d'en voir, en plus d'ouvrir largement les portes à d'autres cinémas, je me suis habitué à ces effets de manche, au point qu'il est devenu très rare qu'un film m'impressionne véritablement. Hormis les quelques périodes fastes du cinéma gore, le fantastique est en réalité bien moins démonstratif qu'on pourrait le croire. Je suis tombé il y a quelques jours sur une émission de TV à laquelle étaient conviés Costes, Gaspar Noé et Jean-Claude Brisseau ; les trois m'ont à vrai dire franchement déçu, mais je retiens surtout les propos de Brisseau, qui ne partageait pas le point de vue sur le plateau et affirmait que la violence était bien moins taboue aujourd'hui que le sexe, se lançant brusquement dans une description saugrenue des sévices à ses yeux usuels et communément acceptés du cinéma d'épouvante. Pas très convaincant, car les séquences décrites, imaginées par le bonhomme que l'on sentait d'ailleurs assez méprisant, évoquaient surtout un cinéma bis italien quasiment disparu au milieu des années 80, très loin de la grande timidité du genre depuis ces vingt dernières années - un positionnement maladroit et d'assez mauvaise foi qui m'a fait mieux comprendre la malhonnêteté du cinéaste dans DE BRUIT ET DE FUREUR lorsqu'il dénonce cette violence en montrant sur un écran de TV un montage des effets les plus crus et les plus démonstratifs de ZOMBIE, qui est pourtant tout sauf un métrage gratuit et vide de sens, y compris social.Je suis en tout cas très curieux de découvrir A NIGHT TO DISMEMBER. Vierasouto, je vous recommande vivement d'enchaîner sur le film HALLOWEEN de John Carpenter : je jure ne pas vous faire une mauvaise blague en vous promettant, sur un plan graphique, un film d'une grande retenue et d'une réelle sobriété ; et, sur la base d'un sujet on ne peut plus minimaliste, c'est encore une autre approche, qui d'une part parvient à conférer au récit une surprenante ampleur dans sa dernière ligne droite, et d'autre part met en avant un art de la mise en scène extrêmement rigoureux et intelligent - une maîtrise formelle qui pourrait répondre à l'approche "punk" du film de Doris Wishman.