BORAT, LEÇONS CULTURELLES SUR L'AMÉRIQUE AU PROFIT GLORIEUSE NATION KAZAKHSTAN, de Larry Charles (USA, 2006) : souriez, vous êtes filmés.

Publié le par Dr Devo

[photo: "Always Pay the Bill (On Time)" par Dr Devo]
Chers Focaliens,
 
C'est parti pour un autre tour de piste. Et aujourd'hui, on met les pieds dans la boue, et on dirait que ça gêne comme disait le poète... Je ne sais pas si vous avez écouté l'émission de Radio Campus à laquelle je participais hier (elle devrait être téléchargeable là dans la journée). Si vous jetez une oreille aux cinq dernières minutes de l'émission, vous allez voir ce qui m'est "tombé dessus". Un vrai cas d'école ! Alors que je pensais que le film n'allait pas poser problème, je m'aperçois que BORAT, LEÇONS CULTURELLES SUR L'AMÉRIQUE AU PROFIT GLORIEUSE NATION KAZAKHSTAN déclenche sans que je m'en rende vraiment compte (et donc j'ai foncé dans le panneau avec bonne humeur !), une grosse polémique dont je suis moi-même à l'origine ! Pour moi, la cause était entendue, mais apparemment, le reste du Monde (mon dieu, qu'ai-je fait ? Qu'est-ce que vous avez fait, pauvres fous ??? Cf. LA PLANÈTE DES SINGES) n'est absolument pas d'accord... Bon, mettons un peu d'ordre, et reprenons tout ça...
 
Borat est journaliste kazakh, position prestigieuse dans son pays qui lui vaut d'habiter dans une (vieille) maison en dur avec sa mère et sa sœur (une des meilleures prostituées du pays, comme 'l’attestent les prix qu'elle a reçus. Le ministre de l'information envoie Borat aux États-unis. Il y a en effet urgence. Le Kazakhstan souffre d'une image rétrograde, et la mission de Borat consistera à se renseigner sur les principaux aspects de la vie américaine, afin d'importer les traits de caractère de ce pays qui sont synonymes d'une nation moderne. Et il y a du boulot ! Le village de Borat ressemble à un village roumain (je fais exprès) des années 40 (on a l'impression que l'électricité a été branchée hier soir !). Ce film (BORAT, LEÇONS CULTURELLES...) est donc le reportage que réalise Borat en chemin depuis son départ du Kazakhstan jusqu'au nombreux périples qui l'attendent sur place. Entre les USA et Borat, le choc est violent. Franc du collier et outrageusement premier degré (et donc sans un gramme d'humour), Borat est un personnage naïf mais issu de son milieu "kazakh". Il est homophobe, considère que la femme est un objet soumis à l'homme, et surtout est profondément raciste, notamment envers les communautés gitanes et juives considérées comme dangereuses, et dont le film suggère que le pogrom les concernant est une fête traditionnelle ! Borat débarque à New York. Il passe sa première nuit à regarder la télé américaine, et tombe amoureux d'un personnage de série télé. Borat décide alors de délocaliser son reportage et d'aller en Californie pour demander en mariage celle qu'il aime : Pamela Anderson !
Borat croise alors les visages les plus "représentatifs " des USA : féministes, gays, étudiants en route pour le Spring Break, juifs bien sûr, ploucs du Middle West, et fous de la messe de la bible-belt, entre autres... Le choc est énorme, des deux côtés !
 
Et voilà ! On comprend vite l'étrange statut de ce film, ouvertement tourné vers la grosse farce autour du personnage créé par Sacha Baron Cohen, qui a ici orchestré avec son équipe une opération de marketing sublime, visant à faire passer le film pour une pochade de débutant, alors que tout le monde dans l'équipe a de l'expérience... Larry Charles, le réalisateur, est un metteur en scène et un producteur télé qui a fait ses preuves. Le film est produit par Jay Roach (réalisateur des AUSTIN POWERS), et le tout a été bien aidé par Matt Stone et Trey Parker, célébrissimes (et talentueux) créateurs de SOUTH PARK, TEAM AMERICA ou de l'excellent CANNIBAL : THE MUSICAL, comédie musicale anthropophage comme son nom l'indique. Bref, c'est bien foutu. Voilà des mois qu'on nous vend le petit machin bourré de talent et venu de nulle part avec un projet ultra-iconoclaste. Voilà des mois que même en France, on nous prépare au buzz du siècle en nous disant que ce film est culte partout et déclenche des scandales partout où il passe. Au final, on s'aperçoit que le film, largement distribué aux USA (par une major donc, bien sûr !), n'est sorti là-bas que deux semaines avant la France ou quelque chose comme ça ! Borat vient sur les plateaux de télé comme un personnage réel, donne des conférences de presse pour le film, etc. Les médias adorent, c'est génial, cet hurluberlu est superbe !
Et voilà, les amis, par la force de la communication, comment, profitant du sujet en trompe-l'œil (qui irait sérieusement faire une parodie sur le Kazakhstan ?), voilà comment le film BORAT..., loin d'être un petit film, s'impose comme le coup de génie marketing du siècle ! C'est absolument drôle et même désopilant ! Et on aimerait qu'un reportage ait été fait sur les coulisses du plan com' ! Toujours est-il que c'est de bonne guerre. Sacha Baron Cohen et son équipe ont su s'imposer dans les médias et jouer avec ! Les médias, au moins en Europe, trop contents d'avoir trouvé la perle rare, se sont précipités sur le kazakh !
 
Ouvrons le moteur. Le film étant sensé être un reportage, le dispositif va avec. Filmage en pellicule mais sans cadre (bien plus laid qu'un reportage). Le son ne fait aucun effort (hormis quelques musiques dramatiques qui interviennent comme dans une B.O. classique). La photo est très laide, mais le point de départ est clair : tant que ça imite le style reportage et que les personnages sont dans le champ, ça passe ! Donc, ami esthète, passe ton chemin, ici ce n'est pas le problème. On va le voir, le montage aussi est très mécanique, et n'offre pas beaucoup de jeu, contrairement, par exemple, à un vrai documentaire sensationnel, grand-père de BORAT et de tellement de films (quoi qu'on en dise et quoi que soit en train de devenir son réalisateur), j'ai nommé ROGER ET MOI de Michael Moore. Ici, le montage, connaît pas, enfin pas de façon signifiante. Il apparaîtra comme une monstre marin, ça et là, et principalement à deux occasions : lors de la formidable réunion pentecôtiste, seul moment vraiment beau du film (je sais, c'est pas le but, comme je viens de le dire, mais n'empêche, je le note !), et lors des effets de scénarisation autour de la quête de Borat !
 
Et c'est sur ce dernier point que le film me gêne le plus, et semble quelque peu louper sa vocation. Enfin, disons pour être précis que BORAT restera une potacherie plus moins sympathique, selon les sensibilités, mais qu'il ne sortira jamais des rails de la petite plaisanterie. On était prévenu, me disais-je en projection, lorsque je tombe sur cette scène religieuse où le voile se lève sur quelque chose de bien plus troublant et intéressant ! Le premier problème pour moi tient à une chose simple. Certes, on est dans la plaisanterie et dans le pseudo "tournage à l'arrachée", mais je pense qu'en termes de "direction artistique" (c'est-à-dire dans le dispositif de filmage, de repérages, de costumes, etc.), il aurait été bien plus intéressant que le film ait au moins la "qualité reportage" d'un reportage télé par exemple. Là, on est en dessous (impression évidemment relevée par le gonflage en 35mm), notamment dans le cadre, plus proche de ce genre dont nous parlons souvent sur Matière Focale : le Camescopage de Tata Jeannette. Avec un niveau de réalisation un peu plus élevé, le trouble aurait été plus riche, à l'image de la séquence pentecôtiste (qui décidément agit comme un révélateur de ce que le film n'est pas mais aurait pu être !).
Deuxième écueil, le scénario. Le film étant tout sauf un reportage, il est effectivement scénarisé de A à Z (quatre scénaristes !). Et je trouve que ces gens, même dans une perspective potache, n'ont vraiment pas fait le bon choix stratégique en termes d'écriture. Ils ont en effet décidé de donner un fil rouge au film ! Quelle erreur ! Ce fil est rouge comme le maillot de Pamela Anderson, qui joue ici son propre rôle. Le film sera donc téléguidé par cette quête, qui d'ailleurs précipitera le personnage de Borat dans un désespoir artificiel et hollywoodien sans aucun intérêt, et qui plombe largement le dernier tiers du film, qui se déroule comme un long fleuve tranquille. Quel dommage, donc. Nos amis humoristes sont courageux, mais pas téméraires. Plutôt que d'y aller à fond et de pousser le délire jusqu'au bout, en créant véritablement un ovni cinématographique, ils ont préféré jouer la carte de la structure, afin de ne pas perdre un public (pourtant acquis d'avance) qui a l’habitude qu'on lui balise grossièrement et au stabilo atomique tous ses films ! Dommage ; le film se prive d'une certaine liberté, y compris dans la tête du spectateur qui sait que quoi qu'il arrive, Borat explore une Amérique de fiction (voilà qui éloigne la frontière poétique et troublante entre caricature américaine et Amérique vue sur un ton polémique ou triste), et que le récit ne débordera jamais, ne sortira jamais de ses gonds. La folie du film sera très limitée, se dit-on, et forcément, ça ne manque pas d'arriver. [Je note d'ailleurs que la tristesse mélodramatique du film se concentre sur le personnage de Borat lui-même, et pas sur les USA, ce qui aurait été plus riche ; Borat a déjà son heure de trouble chez les pentecôtistes, répéter son spleen est inutile et ne peut donner que l’impression d'une écriture laborieuse.] La charge ironique en pâtit, et du coup, BORAT révèle un visage plus attendu d'une contestation très à la mode en ce moment (et qui fait fureur même) des USA, qu'on flagelle ou auto-flagelle à qui mieux-mieux, car c'est la mode, le chic absolu, à tel point que ça en devient suspect et désagréable (une extrême vaut l'autre, et dans les deux cas, glorification béate ou détestation uniforme, on est dans la caricature attendue !). [C'est sur cette détestation que fonctionnent tous les odieux mélos du moment : COLLISION, BABEL, etc. Dans tous les cas, ces paroles contestataires ont un doigté éléphantesque absolument comparable à un TOP GUN, INDEPENDENCE DAY et autres grosses américaneries. Tout cela, c'est le même processus, et on peut quand même dire que BORAT est un peu plus fin que ça, même s'il emprunte les mêmes pistes.]
 
[Un plan assez beau vient déchirer le film en deux : il s’agit d’une prostituée sans doute, qui jaillit de la nuit et s’approche de la camionnette de Borat, en train de rouler… Seul moment très noir de tout le film. Là aussi le voile se soulève vers quelque chose de bien plus troublant…]
Ceci dit, même sans ça, j’aurais eu du mal, si j’ose dire. Justement BORAT souffre d’un drôle de syndrome : le manque de rythme. Car le montage, sans être lent, est assez monotone. Pas de saillie, pas particulièrement signifiant, on assiste à un bout à bout qui peut infléchir les esprits les plus motivés et les plonger dans une atmosphère laborieuse qui freine pas mal le potentiel comique du film.
 
Et justement, puisqu’on en parle, et j’aurais pu commencer par là, est-ce qu’on rit ? BORAT appartient à cette famille plutôt sympathique de comiques absolument outranciers et d’un mauvais goût absolument franc et ostentatoire, chose à laquelle, personnellement, j’adhèrerais volontiers. Les scènes les plus folles se succèdent, soit sur des modes très écrits (l’épisode du conseiller en humour, très bon passage), soit sur un autre mode écrit aussi, qui consiste à bâtir un solide canevas et à laisser la performance live et l’improvisation faire le reste. C’est ce modèle qui prédomine. Larry Charles utilise alors les gens dans leur propre rôle ou presque, et je pense, pousse le vice jusqu’à utiliser de vrais acteurs. Tout cela est très mélangé et fonctionne plutôt, dans le sens où la surenchère finit par ne plus exister à force d’être constante. Finalement, la scène la plus outrancière est celle de Borat nu avec son producteur à l’hôtel, scène filmée « intra-muros » c'est-à-dire sans la participation au monde extérieur. Le personnage de Borat me semble très bien joué. Je pense que Sacha Baron Cohen est plus qu’à l’aise dans son personnage, et qu’il sait parfaitement ce qui va permettre de le rendre touchant ou au contraire particulièrement craspec (souvent des trucs en rapport avec le génital, le poil et le sexe, si vous me permettez l’expression !). Ceci posé, j’ai une objection à soumettre, Votre Honneur. Si Cohen maîtrise parfaitement son sujet, je trouve que son personnage est de loin très monocorde, ou alors, est-ce son interprétation justement, dans le sens où le personnage gonflé à bloc réserve peu d’ambiguïté et de débrayage. Du coup, on est en territoire balisé. Une séquence commence, et on suit tranquillement son déroulé scénaristique et interprétatif, sans se poser de questions. Or, le rire à l’écran, c’est quand même la surprise, le surprenant, et surtout l’impression qu’à tout moment le sol peut se dérober sous les pieds, cette sensation que la liberté d’action et le potentiel de folie du film et/ou du personnage ne pourra jamais être stoppée. Voilà ce qui rend un film comique irrésistible. [Et à mon avis, voilà pourquoi les acteurs très drôles sont souvent considérés comme des mecs très beaux ou sexy ! Ils sont complètement imprévisibles, et on ne sait jamais ce qui va se passer dans la seconde d’après !] Ici, en ce qui me concerne, et je crois que là-dessus, les appréciations changeront énormément d’une personne à l’autre, le ton est trop monotone et l’interprétation, aussi bonne soit-elle, me paraît trop prévisible. Du coup, je ris assez peu, découvrant le potentiel comique du film plus comme une construction rationnelle, intellectuelle, qu’artistique ou esthétique. [Le rire est une esthétique, je pense… Le débat est lancé en tout cas.]
En résumé, le film aurait gagné à être plus construit esthétiquement, quitte bien sûr à garder dans cette esthétique justement un aspect clairement déglingue. Là, en toute état de cause, il n’y a pas eu d’effort, à part un ou deux passage plus montés (introduction kazakh et passage pentecôtiste !). Le premier écueil me semble la scénarisation de l’intrigue sentimentale, clairement hors-sujet et bridant le potentiel du film dont on sait désormais qu’il ne déviera pas d’un pouce d’un modus operandi hollywoodien (à sa manière !). En choisissant le fil rouge, les scénaristes et/ou le réalisateur ont privilégié la sécurité, et se sont refusés à donner uns structure plus folle et plus personnelle au film. Paradoxalement, la sensation en salles est celle d’une suite de sketches qui se déploient en un long fleuve tranquille. De plus, l’interprétation, clairement branchée sur le mode de la répétition et, plus grave à mes yeux, sur celui de l’absence de rythme (fût-il frénétique), empêche tout débrayage et réduit là aussi le potentiel d’action et de liberté du métrage.
 
Dommage. Car le film, très méchant, contenait de vrais éléments dérangeants (antisémitisme notamment, mais aussi rapport aux extrémismes, opposés qui s’attirent, etc.) dont sont souvent tirés de vraies bonnes idées, comme le lâcher de juifs, qui interroge beaucoup le spectateur riche occidental, non seulement sur l’antisémitisme lui-même, exprimé ici avec un outrancier premier degré, « dans la fiction » bien sûr… (ne me faites pas dire que Sacha Baron Cohen est antisémite, car ça n’est pas le cas, bien entendu). Ce passage est troublant, car il nous renvoie notre propre folklore à la figure, c’était une bonne idée. Le systématisme du rythme se retrouve dans le systématisme des gags, qui souvent répètent une situation qu’on a déjà vue. Exception monumentale parce que mieux montée et avec plus de figurants actifs (le monteur a choisi de mettre en avant des actions de figurants qui pourraient être des actions de Borat, comme ces gens qui courent les bras écartés en hurlant !), la scène pentecôtiste donc, avec laquelle je vous casse les pieds depuis des lustres. La communion entre Borat et les USA est réelle. La religion relie vraiment les gens. Le personnage prend alors un drôle de tour. L’aspect clownesque est moins évident, la situation est hénaurme, mais il se passe quelque chose dans la fiction : une mise en parallèle, un point commun dans un univers qui n’était que celui des antagonismes. De plus, cette scène est la seule, à peu près, où l’on n’est pas sûr que ces gens soient fanatiques ! Ces gens peuvent être, mais le saura-t-on, des personnes absolument pas intégristes. [Alors que de tous les travers dénoncés des USA dans le film, c’est l’intégrisme qui est le plus mis en avant : à propos des armes, à propos du puritanisme, à propos de l’antisémitisme des étudiants, etc.]. Dans cette scène de fièvre religieuse, outre le fait que la scénarisation se voit de manière franche et au premier degré, le personnage de Borat existe ! En live, pourrait-on dire. Et miracle des miracles, c’est dans cette scène que les gens ont l’air normal.
Mes collègues de la radio, hier, suggéraient que ces gens étaient intégristes. Est-ce dit dans le film ? Si ces pentecôtistes avaient été noirs, aurait-on dit la même chose ? Ces gens expriment une foi de transe musicale, exubérante, qu’on s’attendrait, à travers nos yeux européens, à voir plutôt dans une église de Harlem ! Mais c’est en fait un trait des églises évangéliques aussi ! Que ceux parmi vous, gentils lecteurs, qui ont la télé par Internet regardent dix minutes de la chaîne GOD TV… Vous verrez que la théâtralisation et la liberté de mouvement des cérémonies religieuses américaines n’est pas une marque de communauté ethnique. En d’autres termes, cette communauté religieuse qui nous paraît complètement folle me semble être simplement évangéliste. C’est troublant, je trouve, que ce soient eux dans le film qui soient les plus modérés et les moins violents. Le vendeur de voiture qui vend son 4x4 malgré le fait qu’il sache qu’elle va être utilisée pour un pogrom, et qui exprime donc la supériorité du commerce libéral sur le reste, est un exemple de dérèglement. Le vendeur d’arme est aussi stigmatisé. Mais pas ces croyants ! Voilà qui rend la scène ambiguë, au sens noble du terme (avec un enjeu et une alternative, donc) certes, mais assez belle du coup. Le vrai passage intégriste du film, c’est le vieux papy cow-boy qui parle à Borat avant le rodéo… Vous me permettrez d’opposer les deux scènes.
Dans cette scène, BORAT montre ce qu’il aurait pu être : une machine de guerre comique, un rouleau compresseur, mais avec des contradictions superbes et sur lesquelles il est assez difficile de mettre le doigt. Malheureusement, le film préfère la dénonciation et l’auto-flagellation du peuple américain, souvent dépeint de manière prévisible, attendue (complètement dans le sens des clichés du genre en vogue en ce moment, voir là aussi BABEL). Là, le film loupe le coche et l’ouverture vers une générosité totale et qui aurait été génératrice de plus de drôlerie, et de questionnements. Ce que désigne d’ailleurs, je crois, l’origine étymologique du mot « ironie », si ma mémoire est bonne.
 
Enfin, je voudrais revenir sur la polémique qui m’a opposé à mes camarades de radio, et à Sacha Baron Cohen en quelque sorte. Je maintiens ce que j’ai dit ! Ce film est une totale fiction. Les gens sont prévenus qu’ils sont filmés et qu’ils vont rencontrer un personnage. C’est montré à plusieurs endroits du film, notamment sur certains plans de coupe du rodéo, et c’est dit au moins une fois de manière symbolique et appuyée - belle idée d’ailleurs : le personnage de Borat entre aux USA lorsqu’il a regardé, bien avant Pamela Anderson, la série (excellente d’ailleurs pour qui n’a jamais vu la VF) MARIÉS, DEUX ENFANTS. Dans ce passage court, mes collègues critiques de radio auraient dû voir la réaction du personnage de Borat (ou au moins celle de Sacha Baron Cohen) : c’est le seul moment où il est grave et concentré ! C’est dit, en plus de l’incise de montage ! Cela ne fait aucun doute. Évidemment, Sacha Baron Cohen prétend le contraire ! C’est le thème du film ! C’est un reportage, d’ailleurs on voit le logo du gouvernement Kazakh ! C’est de la caméra in vivo, d’ailleurs il y a quatre scénaristes ! Et c’est forcément un personnage réel que ce Borat, pendant qu’on y est ! Non, soyons sérieux, et réfléchissez, chers collègues, là-dessus. Non seulement Sacha Baron Cohen fait la promotion du film en tant que Borat, mais lorsqu’il va faire un plateau de télé pour défendre le film, il exige par contrat de disposer d’un prompteur sur lequel il reçoit des propositions de réponses aux questions qui lui sont posées, et ce en direct, prompteur alimenté par les trois autres auteurs ! Alors, que dit Sacha Baron Cohen quand on lui pose la question ? « Bien sûr que c’est du documentaire, et que personne n’était prévenu parmi les figurants. » Il n’allait pas dire le contraire.
 
Ceci dit, donc, il y a dans le film assez de traces pour voir que certaines scènes sont improvisées, mais dans un canevas très écrit, et avec des gens qui « jouent » leur propre rôle. C’est même montré, pour ainsi dire : il n’y a pas une scène, même dans la scène religieuse, où l’on ne voit pas un intervenant éclater de rire ou sortir ostensiblement de son interprétation ! Et puis, pourquoi pensez-vous que cette scène soit introduite de manière si sérieuse, si justement ce n’est pas un bidonnage complet… Je vous laisse réfléchir là-dessus.
 
Le débat avec les collègues après l’émission a été très intéressant. Mes camarades craignaient, et certains spectateurs aussi d’ailleurs, que le film soit mal interprété. [ « Il faut apporter son cerveau si on va voir le film » disait un des collègues.] Voilà qui m’amène à faire deux remarques.
 
D’abord je constate que les critiques, de plus en plus, se sentent très concernés par la réaction du public. D’un côté, on justifie les procédés narratifs les plus lénifiants et manipulateurs des derniers films politiques (INDIGÈNES, WORLD TRADE CENTER…) en disant, et cela s’est notamment entendu sur l’antenne de Radio Campus : « C’est normal d’emprunter une forme simple et naïve, on s’adresse quand même au grand public ! » Ceci est dit sans rire, bien entendu et au premier degré. Je sais que ce genre de réflexion est légion, aussi chez les spectateurs cinéphiles (et souvent chez les amateurs d’art et essai), mais que c’est condescendant ! Une fois de plus, le critique ne se considère par comme un spectateur (violation de la charte Devo de la critique, dont on voit précisément hic et nunc comme elle est salutaire), mais en plus, il sait ce qui est bon pour le peuple, relayant ainsi les clichés et les caricatures les plus grossières des metteurs en scène vis à vis du grand public, dont on voit comment ils le considèrent dans les faits, loin des grandes manifestations de lèche-bottage, genre oscars, césars et autres interviews ou manifestations officielles. En un mot, voilà qui me semble complètement condescendant envers le Grand Public et le Public tout court, toujours désignés comme potentiellement mal-comprenants. [D’où la nécessité humaniste de considérer le public comme une élite, quitte à le perdre, et faire ainsi le pari de son intelligence, chose qui se concrétise assez souvent… pour peu qu’on lui en laisse la chance, ce qui arrive assez peu ! (Autre exemple récent : l’affaire MUPPETS TV !)
Plutôt que de s’inquiéter de savoir si le public, forcément plus inculte que nous, et plus bête fondamentalement car moins au courant que nous, professionnels, va mal comprendre le film et sombrer dans le rire raciste, commençons par nous rappeler les grandes bavures journalistiques. Par exemple, la semaine dernière, la presse unanime pour nous dire que SHORTBUS est un film délicat et humaniste, alors même que c’est quasiment (c’est involontaire je pense, et du coup c’est pas très grave et très drôle) un film à la dialectique totalitaire !). Rappelons que ce sont des critiques pros qui, en masse, disaient à l’époque de la sortie de ses films que les métrages de Sergio Leone, ça n’était pas du cinéma et que c’était de la merde pour les masses ! Rappelons que ce sont les mêmes critiques qui, en masse, faisaient des hommages émus dans les cinémathèques à ce même Sergio Leone, une fois celui-ci décédé… Etc., Etc. Deuxième remarque : au lieu de s’inquiéter de la mauvaise réception, pas avérée du tout, de la scène de lâcher de juifs (chers focaliens, si vous la voyez, vous allez halluciner ! Comment peut-on penser une minute que la scène soit prise dans un premier degré raciste, que ce soit seulement possible, en masse ?), je conseille à mes collègues de revoir deux films. Le premier est le HAMBURGER FILM SANDWICH de John Landis, avec ce célèbre gag où un cascadeur trompe-la-mort d’Hollywood présente sa nouvelle cascade : traiter une bande de noirs de « sales nègres » en plein ghetto black ! Le public devait être plus intelligent, je suppose, dans les années 70… Ensuite, revoir le très beau et très drôle GUERRE ET AMOUR de Woody Allen, alors considéré comme un amuseur public et connu aux USA pour son travail de music-hall. Revoir cette scène où Woody feuillette un album photo avec son grand-père : « Tu vois, là, c’est un juif polonais, on le reconnaît bien à ses cornes… Le juif russe, lui, a des rayures…». Qu’est-ce qui a pu changer de tellement fondamental entre les années 70 et les années 2000 ?
Il faut plutôt voir, dans ce genre d’attitude condescendante de la critique et de certains spectateurs se considérant comme « avertis », de dangereux clichés qui mènent au fur et à mesure, par petites touches, vers un Politiquement Correct qu’on est tous prompt à dénoncer, sans nous rendre compte qu’un monde où l’erreur n’a plus de possibilité d’exister est un monde déjà totalitaire. Visons et encourageons plutôt ceux qui visent le meilleur et le plus complexe pour le public, grand ou petit, si tant est que ces deux notions existent encore de nos jours. Essayons plutôt de laisser la liberté aux gens de voir ce qu’ils voient dans les films ou ailleurs. Ce que j’espère avoir fait dans cet article. [Lorsque j’affirme par exemple que le film tient plus de Groland que de la Caméra Cachée, contre la déclaration même de l’auteur… Hé-hé ! étonnant, non ?]
 
Êtes-vous prêts à me croire ? En tout cas, vous n’y êtes pas obligés !
 
Humainement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Alfonse 29/11/2006 18:53

Même si je l'avais lu en entier, ce qui est peut etre le cas finalement, ma mémoire et ma concentration sont incapables de passer 5 min.Je reste (quasi-)persuader que la plupart des intervenants ne sont pas au courant que Borat est un personnage de fiction...Et le simple fait que ce soit, au moins si crédible, est déja une performance suffisante :)

Dr Devo 21/11/2006 18:00

Ha alphonse si tu avais lu l'article tu le saurais... ceci dit, bonne question et la réponse est non, bien entendu.

Alfonse 21/11/2006 17:43

Bon bah j'ai pas réussit a tout lire et j'ai même oublier ma question et mon commentaire, c'est malin...Quoiqu'il en soit, voila un film dont j'aimerai enormément voir le making of  !Est ce que le fait que le film soit plus mis en scene qu'il n'y paraisse en diminue la valeur ?

Dr Devo 21/11/2006 00:23

Ha oui moi aussi je préferre, c'est clair.
Sinon pour moi, STRIP-TEASE est clairement du doc, donc oui, c'est différent de Borat. la scène où Borat est tout seul devrait fonctionner malgré la caméra, mais en fait c'est une séquence, si attendue et si hollywoodienne que c'est ça qui choque, cette ambiance médiocre et sans surprise qui brise le projet du film!
 
Tom Green (dont je vais reparler bientôt) et son cancer des testicules, c'est quand même autre chose!
Dr Devo

Guillaume Massart 20/11/2006 17:38

Article passionnant, docteur, je vous rejoins sur tous les points.
Le filmn'est clairement pas le coup de genoux dans les couilles annoncé... Loin de là. Il y a des passages à se pisser dessus de rire (le combat nu dans la piaule est incroyable ) d'autres plus faibles (pas d'exemple précis... en fait, c'est dans la durée, dans la répétition, dans le scato fastoche, que ça s'épuise un peu, comme vous le soulignez, ça se perd dans les plis du drap froissé du montage) et surtout d'autres sous-exploités. Je trouve en effet que le film passe trop de temps à chercher le rire plutôt que la satire grinçante. Il y touche, bien sûr, régulièrement, mais paraît souvent s'arrêter juste avant d'être allé vraiment trop loin (le dîner, les cathos intégristes -- j'adore moi assi cette dernière scène mais quelque part je regrette qu'elle soit si courte...). Et c'est dommage, parce qu'il y aurait eu moyen de briser le rire, de pousser la chose plus loin et de foutre vraiment dans ce malaise qu'il atteint parfois, mais qui la plupart du temps me paraît forcé. En fait, on est plus dans le folklorique et c'est dommage. On sait bien qu'il y a ce genre de détraqués aux Etats-Unis, il y aurait sans doute moyen d'aller plus loin que juste les montrer. Pour parler de qqch de plus proche de nous: les bons épisodes de Strip-Tease sont ceux qui vont plus loin que le simple dévoilement de nos rednecks à nous. Ceux qui se contentent de pointer le doigt en se moquant s'autodétruisent -- du moins, c'est ce que je pense. Ceux, en revanche, qui nous renvoient à notre propre beaufitude, c'est ceux-là qui font vraiment rire jaune, qui foutent mal à l'aise... Je ne dis pas que Borat n'atteint jamais ça (d'autant qu'il a ce plus qu'est l'auto-dérision), mais je pense qu'il pourrait aller plus loin (surtout quand on sait, comme vous le rappelez, que Parker & Stone sont passés par là... on les sait capables d'aller plus loin).Ce n'est d'ailleurs pas anodin de penser à Strip-Tease (et ceci pour apporter de l'eau à votre moulin de la caméra cachée versus le scénario) : ce qui m'a le plus frappé dans l'aspect faux-docu de Borat, c'est l'acceptation de la "transparence" de la caméra. Personne ne semble la voir, on ne se pose jamais la question du qui filme ou du comment c'est filmé (ce qui pose d'ailleurs un problème bizarre: quand Borat se retrouve abandonné, il n'est en fait pas seul puisque quelqu'un le filme...). Le problème vient sans doute aussi de là: la caméra est tellement libre de ses mouvements, de ses plans, qu'on se demande sans cesse quand les acteurs sont connivents et quand ils sont piégés. C'est certainement pour ça que Le Marquis a pu entendre ce genre de remarques qui, une fois recontextualisées, sont peut-être moins douloureuses pour les oreilles. Par contre, il faudra effectivement m'expliquer le déferlement critique. Pourquoi ce film fait bander la presse et pas un autre? Souvenez-vous de critiques de Team America, par exemple... L'article de Télérama était édifiant de frilosité... On peut peut-être aussi se demander, en conséquence, si le film ne serait pas plus inoffensif que ce que la promo veut bien laisser entendre... Maintenant, je ne peux pas prétendre avoir passé un mauvais moment, mais j'avoue m'etre beaucoup plus poilé et avoir beaucoup plus halluciné devant la folie furieuse d'un Freddy Got Fingered, par exemple...