TRAVAUX, ON SAIT QUAND ÇA COMMENCE, de Brigitte Roüan (France, 2005) : Sois belle et thèse toi !

Publié le par Docteur Devo

(photo: " Elle s'évanouit aux Mariages" par Dr Devo)

 

Chers Collègues,
 
Tiens, c'est marrant, je pensais n'avoir vu aucun film de Brigitte Rouan, et en fait si, j'en avais déjà vu un dans ma jeunesse, son premier d'ailleurs : OUTREMER, vu dans ma jeunesse en 1990, et dont je me souviens assez nettement du sentiment d'ennui et de déjà-vu de cette autobiographie (ou comme telle) "coloniale" et sentimentale. Bah, ce n’est pas grave, et je vais vous dire, je suis content d'avoir vu TRAVAUX, ON SAIT QUAND ÇA COMMENCE, son nouveau film, parce que ça m'enlève un poids.
 
Paris, de nos jours. Carole Bouquet, femme divorcée, élevant avec dynamisme ses deux enfants adolescents, vit dans un grand appartement, assez énorme même, où passe régulièrement sa mère, une obsédée du Feng-shui. Carole est avocate, et assez militante même car elle défend presque toujours des personnes immigrées ou d’origine étrangère, particulièrement les sans-papiers, son combat de cœur, en essayant entre autres de dénoncer la façon dont ils sont honteusement logés dans Paris (dans des squats insalubres qu’ils paient un prix d’or). Avocate ultra efficace, c’est aussi une femme de charme hyperbookée, qui mène sa vie à 100 à l’heure et qui fait tourner bien des têtes ! Elle gagne le procès dans lequel elle défend un entrepreneur, Jean-Pierre Castaldi. Celui-ci, sous le charme de son « maître » (si j’ose), tombe amoureux de Carole. Ils passent une nuit ensemble, malgré l’aspect improbable de la liaison. Castaldi est un pot de colle, et au fil du temps, Carole n’arrive plus à s’en débarrasser. Pour le faire partir, elle décide sur un coup de tête d’engager des travaux dans son appartement, et fait appel à Marcial Di Fonzo Bo, architecte sud-américain qu’elle vient de faire naturaliser. Marcial saisit l’opportunité, lui dessine un projet immense (là où Carole voulait seulement quelques aménagements), et bientôt l’appartement se transforme en un vaste et chaotique chantier où Marcial ne fait travailler que des immigrés en situation irrégulière, tous hispanophones, mais pas chers. Le chantier tourne vite à la catastrophe, et Carole voit sa vie complètement déréglée…
 
Une comédie française ! Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas essayé. Ma méfiance naturelle me pousse à m’en éloigner le plus possible, bien sûr. Lancé à grand renfort de pub et avec une très bonne presse, on se méfie d’autant plus. Ces comédies ont la côte, marchent plutôt bien en salles, et en général, ce sont des catastrophes mémorables, dont on a largement déjà parlé ici.
 
Commençons par l’aspect le plus important, aux yeux de ce site du moins : la mise en scène. La lumière (dans la copie que j’ai vue au moins) est absolument grisouille et fadasse, anonyme au possible, et par conséquent pas belle, comme c’est le cas de beaucoup de films européens. RAS, en quelque sorte, la routine. Le cadrage est absolument désastreux, là aussi comme d’habitude, sans jamais exprimer la moindre volonté de faire quelque chose de beau ou qui ait de la gueule, et privilégiant l’information narrative bête et simple. De temps en temps, des plans sont encore plus laids que cette hypothèse déjà basse, comme par exemple celui où Carole Bouquet arrive pour la première fois devant le Palais de Justice, et où la caméra qui la suit en plan d’ensemble, panote pour finir en plan rapproché sur le fronton du Palais avec sa devise républicaine et ses drapeaux (tu le sens, le symbole qui monte ?). Là, le mouvement lui-même fait mal aux yeux, et le cadrage final, à l’arrivée, est d’une indigence complète. Quelle horreur ! Rappelons à nos amis réalisateurs qu’une belle lumière, c’est du luxe à peu de frais, et qu’investir dans un bon cadreur est une opération plus payante que de se ruiner dans un décor coûteux. Je passe. Le montage suit le mouvement général, strictement narratif, sans aucune volonté d’expression personnelle. Tous ces facteurs sont particulièrement pénibles lors des scènes de comédie musicale (ben ouais), censées, je suppose, amener un halo de fantaisie et de fantastique dans cette histoire terre à terre. Et lors de ces scènes, c’est la catastrophe. Outre les chorégraphies lamentables à trois francs six sous, ces scènes sont découpées n’importe comment sans aucun souci de rythme ou de fantaisie, et font penser à une série de mauvais rushes qu’on a essayé de sauver en catastrophe. On peut comparer avec les fabuleuses scènes dansées de PLUS PRES DU SOL (CQ2), le très beau film de Carole laure, et là, les amis, il n’y a pas photo ! La comédie musicale, c’est du découpage.
Le reste du temps, le montage permet de faire quelques minuscules ellipses aussi narratives que possibles, jamais particulièrement signifiantes ou personnelles. Le son, c’est pareil. La seule fantaisie consistant en une scène où l’on entend des rappels de dialogues importants en voix-off, histoire de bien insister sur le surmenage du personnage de Carole Laure que, de toute façon, on avait bien compris, et puis plus rien ! L’amateur de cinéma, à ce point de l’article, sait déjà que ce film est quasiment nul. Un film sans cadrage, sans son, sans montage, est-ce du cinéma ? L’amateur de Beau et de divertissement aura déjà, donc, passé son chemin.
 
Ce film est donc, une fois de plus, et c’est la grande maladie française, sinon européenne, un film de scénario, mondieumondieumondieu. Et puisque la réalisatrice mise là-dessus, on se permettra d’entrer dans le détail. Jusque-là, mes griefs contre TRAVAUX, ON SAIT QUAND ÇA COMMNENCE, sont à peu près les mêmes que ceux de TOUT POUR PLAIRE ou des SŒURS FACHEES. Et pourtant, TRAVAUX… réussit l’immense pari d’être encore plus antipathique, mais dans le fond cette fois. Le film est aussi, bien sûr, une espèce de métaphore sur l’immigration, source d’enrichissement de la France. Pour être bien clair, il ne s’agit pas ici pour moi de défendre ou, au contraire d’attaquer, ce parti pris qui ne parait à aucun moment scandaleux. Les commentaires qui vont suivre concernent plus Brigitte Rouan la réalisatrice, pas la femme,  et concernent plus le cinéma que le fond du discours. C’est, comme toutes les questions d’éthique, une question de forme ! Et oui !
Les pires clichés sont absolument tous utilisés. On est plein syndrome ELEPHANT MAN (très beau film au demeurant), syndrome dont je parlais il y a quelques jours dans mon article sur A DIRTY SHAME de John Waters. Elephant Man est un humain comme les autres. Et donc, ici, les immigrés sont des êtres humains comme les autres. Voilà qui nous rassure, et qui en dit plus sur la réalisatrice qui prononce cette phrase que sur les fait eux-mêmes. Rouan nous fait donc, dans ce film, le portrait d’une grande bourgeoise qui gagne extrêmement bien sa vie et vit dans un appartement absolument énorme, dont on ose à peine imaginer le prix, ne serait-ce qu’à la location. Les ouvriers immigrés, « clandestins » pour beaucoup, travaillent pour pas cher, mais super mal. (Ben oui, certains font ça pour s’en sortir : un d'eux est prof de maths notamment). Les immigrés ont tendance à naturellement arnaquer les gens, comme le montre la scène du loyer et surtout l’incroyable rapacité du personnage de Marcial l’architecte pour gonfler la note (personnage particulièrement antipathique qui parle espagnol comme un espagnol dans Tintin, c’est dire…). Les immigrés sont malins et sont très bons en matière de système D (un ouvrier noir vient en costume sur le chantier, sapé comme un prince, pour « éviter les contrôles d’identité »,  et la scène du squat « émouvant »). Les immigrés écoutent de la salsa ! Un des immigrés, le plus jeune d’ailleurs, et de loin celui qui fait le plus de conneries (il tourne notamment autour de la fille de Bouquet), est un ancien tueur à gages ! Les immigrés surchargent la facture des matières premières. Et finalement, dans l’appartement, les immigrés sont envahissants. Un des immigrés a quitté les rangs de la révolution marxiste parce qu’il a refusé de tuer un paysan qui n’avait pas payé l’impôt révolutionnaire ! [Voilà qui en dit beaucoup, là aussi !] Et surtout, ils bossent comme des sagouins, jusqu’au clash où Carole Laure les foutra à la porte, mais rassurez-vous, la scène d’après, il seront tous réconciliés à coup de salsa ! [Entre temps, ils ont tout cassé, comme les 3 Stooges, et ils ont même détruit la cuisine alors qu’il ne fallait pas, et ils ont brisé le miroir super-rare du 18ème siècle, et ils ont même mis le feu à l’appartement.]
Donc, d’un côté, il y a ça, et de l’autre, il y a une compensation sans limite, une vision angélique de la France comme grand melting-pot des cultures, une France de l’enrichissement mutuel, une France où l’Etat broie les gentils et où le méchant est bien français (Castaldi), et même gros, laid, inculte et vulgaire. [Il dénoncera les ouvriers à la police, une fois qu’il aura été éconduit par la belle !] La dernière séquence est particulièrement parlante. La mezzanine s’effondre lors de la crémaillère (ils bossent comme des cons ces étrangers décidément, on ne les a pas vus travailler une seule fois correctement), provoquant un immense dégât des eaux (à moins que ce ne soit métaphoriquement la police qui fasse s’effondrer la mezzanine, puisque cet effondrement a lieu pendant le contrôle des identités !). Dans la minute, tout le monde s’y met pour réparer les dégâts et recoller la mezzanine (comme quoi, quand ils veulent, et quand on travaille en communauté avec eux…). Puis fin du film, et finalement, c’était drôlement sympa, on est tous potes, qu’est-ce qu’on s’est enrichi en côtoyant et en défendant nos pauvres !
 
Comme on peut le voir, non seulement on est en pleine condescendance bourgeoisiste (les immigrés sont des gens comme les autres), mais, vous l’aurez compris, on est en face d’un film à thèse, et bougrement politique. On est en pleine gentillesse exotique, dans les clichés les  plus éculés, et dans les sentiments les meilleurs que je vous prie (ou vous somme) d’agréer, Monsieur. On se dit qu’après tout, Sardou aussi avait un regard tendre et sincère sur les colonies dans ses chansons. Ici c’est la même chose, mais de l’autre côté du spectre : artistique, bourgeois, et de gauche ! [Le fait que je sois de droite ou de gauche n’a aucune importance, les deux camps pouvant très bien s’entendre avec moi là-dessus !] Le syndrome Banania marche à fond. Soit. Si vous en êtes encore à vous dire que « les immigrés sont des gens comme les autres », c’est que vous n’êtes pas prêts à aller à leur rencontre, bien sûr. Une évidence posée comme telle, avec la force d’une conclusion suivant une longue démonstration en dit long, surtout sur celui qui la prononce, plus que sur l’énoncé lui-même.
 
On se dit au final que le film est logique. Comme dans tout le cinéma à thèse, on ressort complètement débecté et dégoûté. Parce qu’on est plus à l’école, et parce que ce qu’on veut voir, nous, c’est du cinéma, de l’Art ! Comme tous les cinéma à thèse, on en ressort écœuré par des conclusions qui n’apprennent rien à personne, qui n’ont plus d’enjeu et qui ne peuvent instruire que des enfants de cinq ans. Il y a des films qui expriment des idées, politiques notamment, mais avant tout, si ces films servent à quelque chose, ce n’est pas par leur contenu, mais d’abord par leur mise en scène. À ce sentimentalisme politique, il faut bien préférer encore une fois John Waters, par exemple, dont le cinéma se  propose de rassembler (dans son contexte) les puritains et les libéraux ensemble et de poser la question de l’Utopie, de travailler sur ce qui est déjà en train de se passer, d’être ensemble au sein d’un même film, sans servir la soupe à un clan ou à un autre. Ici c’est le contraire, c’est un cinéma bien-pensant où, comme chez les skinheads les plus extrémistes d’ailleurs, tu es avec nous OU contre nous. Ceux qui trouveront les propos du film naïfs ou bébêtes seront sûrement les méchants, et sont désignés comme tels, quasiment, dans le film. Avec nous ou contre nous, les opposants (pour des questions de forme, je le rappelle, et non de fond) se trouvent de fait éjectés du film. Chez Waters, tout le monde est ensemble et met les mains dans le moteur, sans aucune condescendance, et toujours avec générosité. Chez Rouan, on prêche uniquement les convaincus, on éloigne avec mépris les Autres et chacun reste chez soi. La Fraternité d’un côté (quitte à ce que tout le monde se bagarre un peu) et la Communauté de l’Autre (celle des français bourgeois et installés regardant en bas, comme dirait l’autre, avec la condescendance la plus extrême, s’adressant au peuple (nous) comme à un gamin de cinq ans). D’un coté de la mise en scène, et de l’autre, pas de cinéma mais de la thèse. Choisis dans ton camp camarade.
 
TRAVAUX… est un film soutenu et produit par Arte. TRAVAUX… a été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes (moi, j’aurais plutôt envoyé L’ANTIDOTE avec Clavier tant qu’à faire ; en plus, c’est un des co-scénaristes de TRAVAUX… qui a écrit ce film !). TRAVAUX… a été produit par le producteur indépendant récemment décédé Humbert Balsan (à ce sujet, lire ici).
 
C’est ça, le cinéma art et essai, et c’est ça, le cinéma français. C’est dégueulasse. Pas étonnant que notre pays ne produise quasiment que de la merde. Disons MERDE aux dealers.
 
Allez, demain, on parlera de cinéma.
 
Utopiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

zoso 27/06/2005 22:26

Pour le dire en moins de 200 lignes. C'est un film complêtement raté. Et pourtant ils s'y sont mis à plusieurs (scénaristes)!!

T. Winckler 17/06/2005 11:56

Merci pour votre commentaire. Je reprends - ici ( sur hors[-de]) - ce que j'avais commencé - ailleurs.
Je suis déjà venu plusieurs fois vous visiter... sans laisser de remarque. Votre "blog" manifeste un projet, une expression critique et du savoir ; très intéressant.

Pierrot 15/06/2005 07:46

Oui, j'ai lu les articles de Mr Mort et de Zohiloff. Excellents tous les deux...

Le Marquis 14/06/2005 23:29

Je ne sais pas où ils mettent le masque, mais je sais où ils peuvent mettre la plume. John Waters aurait certainement son idée là-dessus lui aussi.
Merci beaucoup, Lyex, donner envie de découvrir plein de films, c'est un très beau compliment !

Dr Devo 14/06/2005 23:07

Lyex,
merci de ta fidélité. va lire mon article "si j'étais président de la république", tu trouveras des choses qui risquent de te plaire! C'est en rubrique "ethicus universalis".

Pierrot,
je vois que nous sommes en effet plus que d'accord. On se sent moins seul c'est vrai. A ce sujet lis le dernier article de Mr mort qui se remet à poster! c'est carrément ça!

Dr Devo.