Chroniques de l’Abécédaire, épisode 12, première partie : une autopsie festive pratiquée sur l'île des femelles à problèmes a révélé dès le commencement un cœur interdit.

Publié le par Le Marquis

[Photo : "Sweet Ugly Lovely Tasty Sexy Trashy", Edith Massey dans FEMALE TROUBLE, par le Marquis]
Me voilà donc de retour après un article précédent secoué par les petites vaguelettes d’un fan de Truffaut si outré qu’on puisse dire ne pas s’y intéresser qu’il en a conclu que j’étais forcément un chômeur ! Les comportements des internautes, ici et ailleurs du reste, Matière Focale étant loin d’en avoir la primeur, pourrait même faire l’objet d’un article très intéressant dont l’idée me trotte dans la tête depuis quelques temps – à voir, peut-être trouverai-je le temps de m’y atteler aux prochaines vacances, ça pourrait être amusant… Pause conséquente après le départ du Docteur, comblée par une orgie de Muppets bienfaisante, évidemment destinée à me faire oublier la sinistre version de Cauet, heureusement avortée, mais qui aura tout de même fait son petit travail de sape ; la disparition de l’émission est une bonne nouvelle, mais les Muppets restent détenus dans les geôles de Disney (d’où le nom de la filiale, « Muppets Holding Company » ?). J’espère que les nouveaux ayant-droits y réfléchiront à deux fois avant de brader de la sorte la création de Jim Henson. Ou de Jim & Son : que Brian H. soit fisté comme Kermit l’a été par des mains malpropres si de nouveaux outrages nous sont imposés. Drôle de façon de « réaliser le rêve de son père », quoi qu’il en soit… Bref, l’incident est clos, et depuis, le visionnage méthodique et strictement réglementé a repris son cours, avec de très bonnes choses et d’autres bien moins bonnes, ce dont vous ne saurez rien tant que je n’aurai pas rattrapé mon retard léger mais conséquent, avec cette question qui reste en suspens : serai-je synchrone pour boucler le compte-rendu exhaustif de cette année 2006 fin décembre ? Avant de détailler cette douzième sélection, assez intéressante, dans le détail, le docteur me charge de vous rappeler au souvenir du concours actuellement proposé sur Matière Focale, toujours d’actualité, mais qui devrait prochainement clore les participations : il vous reste donc encore une semaine pour nous faire parvenir vos « piches » et / ou « aillequoux », c’est à vous de jouer. Que le docteur m’excuse de ne pas être plus précis, mais je suis attendu et il me faut me presser : tout complément d’information signé de sa main dans cette introduction sera le bienvenu. Allez, hop ! On attaque avec un film en A comme...
 
AUTOPSIE, de Michael Kriegsman (USA, 1999)
Lors d’une visite du Docteur Devo cet été, et parmi tous les films qu’il a choisi de visionner en ma compagnie, l’un des titres sélectionnés l’a été dans la sélection de l’Abécédaire dont je vous rends compte aujourd’hui. Il s’agissait d’AMOUR ET AMNÉSIE, comédie dramatique ni drôle, ni émouvante – mais copieusement racoleuse et passablement stupide, à tout prendre, je ne regrette pas de ne pas l’avoir vu tout seul ! Après le départ de mon invité, lorsqu’il a fallu combler le trou dans la sélection par un nouveau titre (j’ai depuis décidé que les films pré-sélectionnés visionnés hors du cadre de l’Abécédaire seraient tout de même chroniqués et non pas remplacés), il m’a paru logique de remplacer ce très mauvais film par un métrage à sa façon tout aussi redoutable, et mon choix s’est alors logiquement reporté sur ce AUTOPSY : THROUGH THE EYES OF DEATH’S DETECTIVES.
En achetant ce film de Michael Kriegsman parmi plusieurs autres acquisitions, je croyais en effet avoir affaire à un petit film d’horreur de série B du type ANATOMIE (mauvais, ça aussi) ou LE DENTISTE. Grosse surprise, pas spécialement plaisante, en cherchant des renseignements sur le métrage en question : il s’agissait en réalité d’un documentaire sur les médecins-légistes à l’ouvrage, complété de nombreuses séquences non simulées d’autopsies. Beurk. N’étant pas très motivé par un trip voyeuriste du genre FACE À LA MORT, classique putride de vidéo-clubs des années 80, j’avais jusqu’alors posé le DVD sur une étagère sans plus y toucher, et ce n’est que le dégoût, sur un autre registre, du machin interprété par Adam Sandler qui m’a incité à le remplacer par le disque paria, la complaisance mélo et niaise du film initialement prévu valant bien, après tout, quelques dissections entre amis.
Le documentaire se donne pour mission de faire tomber les préjugés et la méconnaissance autour de la profession de médecin-légiste, s’ouvrant d’ailleurs sur un micro-trottoir où le chaland qui passe, mal à l’aise, lâche quelques considérations sur la supposée personnalité morbide de ces professionnels, quand il ne croit pas que l’autopsie est « ce que font les femmes pour ralentir les effets du vieillissement » - elle est bien bonne, celle-là ! Par certains aspects, le documentaire est relativement intéressant, notamment lorsqu’il infirme l’idée selon laquelle les autopsies sont devenues très courantes (il semblerait en réalité que l’on en pratique trois fois moins que dans les années 50, ce que déplorent les professionnels interrogés, pour qui les causes de mortalité restent trop souvent supposées), ou quand il met en perspective la place de l’autopsie dans un contexte religieux et culturel. Mais pour qui ne voit pas les médecins-légistes comme des vampires morbides (et sur ce point, le film me semble quand même enfoncer quelques portes ouvertes), son acharnement à nous montrer les médecins-légistes comme des « êtres humains comme nous » (qui vivent en famille, adorent les montagnes russes ou consacrent leur temps libre à la peinture à l’huile) me semble un rien appuyé – le propos est bien plus intéressant lorsque ces personnes évoquent leur passion pour le métier, leurs premières difficultés, leurs propres limites, etc.
En parlant de limites, le documentaire effectue un choix curieux et pas forcément idiot en n’évacuant pas, sur un plan graphique, plusieurs séquences peu ragoûtantes autour desquelles se construisent fantasmes et préjugés, alors même que les scènes d’autopsies deviennent de plus en plus banales dans les films (et séries) de fiction. Je vous épargne le détail, mais les passages nous montrant les légistes en action, filmées sans complaisance mais sans fausse pudeur non plus, sont pour le moins explicites, et très probablement insupportables pour une majorité d’entre nous. Elles sont la (seule) force du documentaire, montrant ces actes médicaux pour ce qu’ils sont, et pour leur finalité.
Elles sont aussi, cependant, les grandes limites d’un film par ailleurs, c’est tout de même un problème, très platement réalisé et monté. D’une part, l’intérêt d’AUTOPSIE est très variable et réside surtout dans celui du sujet abordé, à la fois tabou et, dans la fiction, très prisé, Kriegsman échouant à prolonger la gravité, la pudeur, voire la répulsion des images filmées par une mise en scène adéquate, un peu comme si la nature des images captées par la caméra le privaient ou le dispensaient d’y apporter un véritable point de vue. D’autre part, mais vous vous en doutez déjà je suppose, et malgré les constantes précautions prises par le cinéaste pour échapper à ce travers et pour clarifier ses louables intentions (je ne mets d’ailleurs pas en doute sa sincérité), le film ne peut échapper totalement à des visées mercantiles et franchement veules dans la façon dont il est distribué et sera probablement visionné par certains.
De ce point de vue, l’édition DVD est particulièrement ambivalente. Complétée par un court making-of exposant la fascination, l’appréhension et le malaise de l’équipe de tournage, avec une certaine justesse du reste, le DVD est accompagné d’une jaquette qui présente des encarts avertissant le spectateur du contenu graphique du métrage, ce qui est pour le moins légitime. Légitimes, d’autres encarts le sont moins, ne le sont pas du tout même, avec leur côté bateleur de foire (« Attention ! Êtes-vous prêts à tout voir ? La visite peut commencer… »), qui misent le pactole sur le versant glauque, morbide et voyeuriste de la chose, seul véritable faux-pas de l’édition, mais c’est bien celui qui est le plus mis en exergue. Ambiguïté, quand tu nous tiens… Très honnêtement, je n’aurais probablement pas fait l’acquisition de ce film si je m’étais rendu compte de ce qu’il proposait. L’expérience m’aura répugné mais parfois fait réfléchir ; mais sur un plan cinématographique, encore une fois, c’est d’une frileuse neutralité, prudemment clinique et sans intérêt ; et il me paraît difficile d’en défendre l’exploitation qui, sous cette forme (DVD perdu dans le rayon épouvante, avec ses cartons racoleurs à deux balles), me semble franchement dégueulasse. Mais peut-être suis-je hypocrite, je ne sais pas.
 
B comme… BLOOD FEAST, de Herschell Gordon Lewis (USA, 1963)
Ce n’est pas sans soulagement que je laisse derrière moi ces éviscérations anatomiquement réalistes pour me tourner vers les bonnes vieilles tripes de mouton du père Herschell Gordon Lewis, inventeur du concept de film « gore » (et non pas de l’effet lui-même, puisque tout le monde connaît l’œil tranché du CHIEN ANDALOU de Buñuel) dont ce BLOOD FEAST est le tout premier représentant. Au programme donc, érotisme léger et gore très sommaire, mais assez décapant pour l’époque. H.G.Lewis a surtout le premier eu l’idée de creuser le filon avec complaisance dans le cadre du film d’horreur, faisant tomber les barrières du bon goût avec une manifeste bonne humeur. Le cinéaste, par ailleurs assez incapable il faut bien le dire, a su profiter de l’émergence du film d’exploitation, optant pour les effets sanglants afin de se distinguer des millions de nudies produits par un système qui se contrefichait bien du comité de censure américain, les films en question étant de toute façon exploités dans le réseau des salles X. Un versant très démonstratif qui allait peu à peu s’étendre à des œuvres plus ambitieuses (LA NUIT DES MORTS-VIVANTS), puis aux films de studios (on parle souvent de L’EXORCISTE, mais on pourrait également citer certains Peckinpah !)
Même si BLOOD FEAST est objectivement très mal écrit et encore moins bien mis en scène – les films suivants ne seront pas plus brillants, même si certains d’entre eux ont fait preuve de plus d’inventivité, comme le célèbre 2000 MANIACS, relecture gore de BRIGADOON (!), H.G.Lewis a sa place dans la petite histoire du cinéma, ne serait-ce que parce qu’il a le premier franchi le pas vers ce qu’une idée très galvaudée, encore très ancrée dans l’esprit des historiens du cinéma (qui font souvent de piètres cinéphiles, pour ce que j’en dis), considère comme un appauvrissement du genre fantastique, un stigmate de sa propre déréliction et de la dégénérescence des mythes et des codes narratifs du genre – voir par exemple les écrits, par ailleurs passionnants, d’un critique passéiste comme Gérard Lenne. En réalité, cet aspect soudain très permissif a permis au fantastique de se diversifier, de se démarquer d’une approche du fantastique dérivée des années 30 et qui n’avait jusqu’alors pas véritablement connu d’évolution – Lucio Fulci en est l’aboutissement le plus flagrant dans son étrange poésie de l’excès, mais chaque cinéaste œuvrant dans le fantastique a été influencé par cette liberté de ton et d’expression, l’investissant avec intelligence (PHANTASM), l’exploitant avec malice (RE-ANIMATOR) ou s’en démarquant consciemment (subtil, suggestif et trop méconnu LE CERCLE INFERNAL). Bien sûr, près de 45 après BLOOD FEAST, tout semble avoir été montré, les spectateur semblent bien blasés, et on voit même depuis les années 90 le retour à une certaine pudibonderie. Bof, ça va, ça vient…
Et le film, dans tout ça ? Eh bien, il dépasse de peu son seul intérêt historique par sa brièveté et surtout par le recours à un humour absolument pas involontaire comme j’ai pu le lire ici ou là. Cette histoire d’épicier égyptien assassinant des demoiselles qu’il offre en sacrifice à sa déesse Ishtar est abordée avec décontraction et ironie, accompagnée du fameux martèlement musical. Le scénario est truffé de notations humoristiques, et le casting est composé d’acteurs délicieusement nuls dont le jeu évoque un peu les tonalités des premiers John Waters. En somme, c’est du bon gros cinéma d’exploitation, daté mais assez amusant.
 
C comme… LE CŒUR DU GUERRIER, de Daniel Monzon (Espagne, 2000)
Passons à tout autre chose, avec ce curieux long-métrage qui n’aura pas connu les faveurs d’une distribution en salles – vu la nature de l’emballage, qui évoque une sorte de plagiat tardif de CONAN LE BARBARE version Z, ça n’a d’ailleurs rien de surprenant.
Le film s’ouvre là où s’achèvent la plupart des films d’héroïc-fantasy : un guerrier valeureux accompagné d’une fougueuse amazone est sur le point d’achever sa quête d’un quelconque caillou magique, et doit se mesurer à un méchant casqué. On touche au climax, en se disant que tout ça démarre sur les chapeaux de roue, en se disant aussi que c’est visuellement cheap, ou plutôt très artificiel, mais soigneusement photographié, quand soudain, le valeureux guerrier se réveille dans une chambre d’adolescent branché Donjons & Dragons, vilipendé par une mère excédée. Le guerrier semble ne rien comprendre à rien, surtout lorsqu’il découvre dans le reflet que lui renvoie le miroir un jeune garçon malingre à l’air passablement paumé. Bingo. De deux choses l’une : soit le guerrier a été par magie expédié dans un monde parallèle, au sein duquel il reconnaît ses alliés et ses ennemis ; soit l’adolescent soigne malencontreusement une schizophrénie naissante et bouillonnante par une immersion sans limites dans un jeu de rôles qui le relie à ses camarades de classe.
On pourrait vaguement définir LE CŒUR DU GUERRIER comme une sorte de croisement risqué entre L’HISTOIRE SANS FIN et FISHER KING. Monzon se livre à un exercice très périlleux, tentant, sans grand succès hélas, de faire se côtoyer une comédie proche de la farce, jouant sur les décalages (guerrier armé d’une cannette de coca-cola), et un réel potentiel de noirceur, tant dans la désagrégation mentale de l’adolescent en question, manipulé par des politiciens tentant de l’amener à assassiner le leader d’un parti ascendant, que dans le portrait de ses alliés transfigurés dans notre quotidien : la fière amazone est devenue une prostituée junkie, l’acolyte est un nain clochard pas très sain d’esprit obsédé par l’hygiène dentaire (?!?), le mage est une espèce de Raël illuminé de plateaux TV, bref, c’est vers toute une population marginale en pleine décrépitude que les illusions guident l’adolescent – ou mènent le guerrier perdu…
Fichtre ! Le réalisateur ne manque en tout cas pas d’ambitions. Malheureusement, son scénario est affreusement décousu et hésitant dans ses tonalités, ne parvenant jamais à gérer la complexité de son intrigue (voir le personnage du politicien menacé, peu convaincant et inséré sans finesse dans le récit). Le résultat, après avoir un peu intrigué, finit par lasser franchement, d’autant plus que la mise en scène, aussi spectaculaire qu’insipide, échoue à trouver un équilibre entre l’humour, le fantastique et le drame, ne suscitant au final que le sentiment d’une certaine prétention, assez irritante. Un brouillon original en somme (quoi qu’il doive une fière chandelle à Terry Gilliam), mais complètement raté. Plus que ses apparences, qui sont trompeuses, c’est surtout sa médiocrité qui nous console de son absence dans nos salles ; chapeau bas pour la vivacité du film de genre en Espagne, mais cet opus ne tire donc pas son épingle d’un projet démesuré assuré sans talent.
 
D comme… THE DESCENT, de Neil Marshall (Angleterre, 2005)
De Neil Marshall, je n’avais que très moyennement apprécié un DOG SOLDIERS sympathique et énergique, à mon sens plombé par des personnages sans intérêt (dommage, pour une fois qu’on échappait aux teenagers usuels) et surtout par une mise en scène désastreuse dans la première partie du film – un dégueulis de cadrages mobiles et de montage frénétique hideux et à peu près illisible, qui connaissait par la suite une nette amélioration ceci dit, la dernière demi-heure étant plus composée, et surtout plus maîtrisée. Malgré le fait qu’on m’ait malencontreusement raconté la fin avant que j’aie eu le temps de dire stop in the name of love, la bonne réputation du film m’a amené à considérer THE DESCENT dans un esprit d’ouverture sur lequel le réalisateur de SAW devrait ne pas trop compter en ce qui me concerne.
Bonne pioche, Neil Marshall a fait d’énormes progrès, et réussit ici ce qu’il n’avait fait qu’effleurer maladroitement avec son précédent long-métrage : au-delà du seul casting, bien meilleur, le réalisateur abandonne le sur-découpage hystérique et les infects gigotements du cadre au profit d’une mise en scène encore trop impersonnelle, mais indéniablement structurée, qui tire le meilleur parti de la situation de claustrophobie auxquels sont confrontés les personnages, et nous avec. En réalité, avant que ne surviennent les créatures (que Marshall a l’excellente idée d’introduire le plus tard possible), la tension est bougrement communicative, au point même que, devant l’extrême efficacité du suspense autour de ces spéléologues coincées dans des galeries souterraines après un éboulement, on se dit que le film aurait presque pu se passer de monstres. Reste que ces créatures sont particulièrement réussies (avec même quelques plans fugaces saisissants en animation image par image, très bonne initiative, percutante, en pleine mode d’effets infographiques fluides, réalistes et totalement dénués de poésie), et la mise en scène ne se délite pas trop à leur arrivée : c’est parfois encore trop découpé, d’où quelques plans confus et une ou deux erreurs de raccord, mais le film se tient dans son ensemble à une certaine rigueur. Je ne vous dirai rien du dénouement, assez atypique, sinon qu’il donne une étrange impression d’inachèvement satisfaisant. Bref, dans son genre, et même s’il compense un certain manque de personnalité (quelques plans volés à DARKNESS dans l’introduction m’ont un peu contrarié) par une indéniable efficacité formelle qui laisse encore passer quelques couacs au montage, THE DESCENT atteint sa cible, et vaut le détour.
 
E comme… L'EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, de Renny Harlin (USA, 2004)
Puisqu’il n’a encore jamais vraiment été question de la série très hétéroclite des EXORCISTE, je profite de cette note pour vous faire part de mon propre point de vue, en deux mots. Le film de William Friedkin, dans sa version originelle du moins, est assez passionnant, bien que sa dernière partie me semble plus datée (trop de déclinaisons des séquences d’exorcisme ont un peu élimé la force des images de Friedkin à la sortie du film) ; excellent travail de montage – en particulier de montage son, une approche du fantastique qui a généré des œuvrettes section « histoire vraie » du type AUDREY ROSE ou AMITYVILLE (films que je n’aime vraiment pas), par son réalisme dans le contexte des événements surnaturels qui se déroulent à l’écran, mais qui en évite les travers démonstratifs et le sensationnalisme naïf. Le remontage de 2001 est par contre détestable, et le révisionnisme du cinéaste (qui avait déjà profondément dénaturé LE SANG DU CHATIMENT) m’a d’ailleurs amené à m’en détourner ces dernières années. Je tiens L’EXORCISTE II (L’HÉRÉTIQUE) de John Boorman, généralement détesté, comme un très grand film et l’une des plus belles réussites de son réalisateur, ne serait-ce que parce qu’au-delà de ses immenses qualités, le film fait ce que toute suite se devrait de faire : prendre une autre direction, proposer une nouvelle approche, un approfondissement des thèmes et une expérimentation des formes ; à vrai dire, je le préfère même au film de Friedkin. J’apprécie l’originalité et la ponctuelle efficacité de L’EXORCISTE III de William Peter Blatty, avec toutefois des réserves sur le profond ridicule de la dernière partie, audacieuse certes, mais à mes yeux très maladroite, pour un résultat aussi intéressant qu’il est bancal.
Nous en venons donc à « l’affaire » de ce quatrième volet, une préquelle au film de William Friedkin dont la production particulièrement chaotique a fini par accoucher de deux longs-métrages distincts. Contrairement à ce qu’affirment certaines rumeurs, Renny Harlin ne s’est pas contenté de terminer un film en partie tourné par Paul Schrader, dont le travail n’a pas simplement été remonté. Le film de Renny Harlin n’utilise que peu de séquences tournées, et le tournage a quasiment repris à zéro, avec un casting en partie recomposé, sur un scénario lui-même repensé de fond en comble – avec pour conséquence pour Renny Harlin, bien évidemment, de réaliser ce quatrième épisode opus 2 dans des délais drastiques et pour un budget considérablement revu à la baisse suite aux dépenses générées par le premier tournage et par la résolution légale de cet imbroglio. Au final, le film de Paul Schrader, DOMINION, a échappé de peu à la mise au placard, mais il n’aura été exploité qu’en vidéo (il n'est pas mentionné dans la filmographie de Schrader sur Imdb, ceci dit !). Je ne l’ai pas vu, et je me demande bien ce qui, dans le travail de Schrader, a pu justifier une telle décision, fort rare, les studios se contentant en général d’embaucher un « docteur » pour mettre du scotch sur les brèches et finir le produit initial en limitant le désastre au maximum, pratique qui par contre est elle très courante.
Avec un tel naufrage en amont, le film de Renny Harlin avait peu de chances d’aboutir à un résultat très probant, et sans doute encore moins de chances de ne pas être accueilli avec froideur et ironie. Avant de voir L’EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, je n’en connaissais que la réputation désastreuse de sommet de comique involontaire, de navet filandreux et grotesque. Et après visionnage ?
Ce n’est pas un bon film. Mais ce n’est pas non plus aussi lamentablement nul qu’on a bien voulu le dire – surtout si c’est pour affirmer dans le même mouvement que le consternant SAW est une des grandes révélations de ces dernières années ! Le manque de temps et d’argent reste douloureusement visible à l’écran : le film souffre d’effets visuels oscillant entre les plans douteux (scène d’introduction) et les scènes franchement laides (absurdes hyènes en images de synthèse qui auraient à peine fait l’affaire pour L’ÂGE DE GLACE), et le scénario patine régulièrement dans des flous narratifs mêlant raccourcis abscons et simplifications excessives, d’une subtilité digne d’AMITYVILLE – et ce n’est pas un compliment. L’usure se ressent aussi chez Stellan Skarsgaard, amené à interpréter le même personnage une seconde fois, et qui fournit ici le minimum syndical, sans se forcer. Comme à son habitude, Renny Harlin met le paquet, avec l’absence de retenue qui le caractérise – et qui rend son cinéma à ses meilleurs moments généreux, gratuit et spectaculaire : dans ce cloaque, des pans de métrage surnagent, dans un registre de bon gros fantastique qui tache, et qui tâche surtout de faire au mieux dans des conditions relativement catastrophiques. Bien qu’il ait été copieusement raillé, le film fait pourtant mieux que pas mal d’œuvres bien plus idiotes (LA FIN DES TEMPS, pour n’en citer qu’un) qui ne sont passées inaperçues que parce que les projecteurs cyniques n’étaient pas spécialement braqués sur elles ; mais c’est aussi le genre de grand film malade qu’on n’a pas spécialement envie de soigner, il faut bien l’avouer.
 
F comme… FEMALE TROUBLE, de John Waters (USA, 1974)
Après la découverte tardive, en ce qui me concerne, mais vivifiante de l’étonnant PINK FLAMINGOS, je poursuis mon tour de visite parmi les premiers longs-métrages de John Waters avec FEMALE TROUBLE, qui s’impose aisément par sa drôlerie et par son ignominie dès la célèbre séquence au cours de laquelle Divine est violée par un homme interprété par... Divine ! Et les admirateurs de Divine ne doivent pas rater cet étrange FEMALE TROUBLE ou le travesti connaît un parcours à part dans la filmographie du cinéaste, qui détaille cette histoire depuis la révolte adolescente jusqu’à la mort programmée de son personnage, plusieurs années plus tard, et non sans une certaine noirceur, le film étant à ce jour le plus sombre qu’il m’ait été donné de voir chez Waters. Ça n’empêche en rien le film d’être d’une drôlerie féroce et décadente, qui préfigure clairement le mouvement punk (la première apparition d’Edith Massey est hallucinante), mais il s’y glisse cette fois les prémisses d’une certaine amertume, dont Waters saura tirer le meilleur parti (POLYESTER) sans s’y enliser, ainsi qu’une réelle violence, un jusqu’au-boutisme, une logique froide et radicale. Et sa mise en scène se structure peu à peu ; elle est ici plus pensée que les collages aléatoires et le relâchement formel de PINK FLAMINGOS, ce qui est sans doute lié à la nécessité de devoir gérer un parcours cauchemardesque et la métamorphose d’un personnage fascinant, adolescente obsédée par les chaussures à talon cha-cha, mère-fille aigrie, qui devient de façon fortuite une icône célébrée, dont les performances iront bien au-delà de ce que ses Pygmalions seront prêts à assumer.
Il est difficile de renchérir dans le registre de la provocation, ce sur quoi le film n’égale jamais totalement PINK FLAMINGOS – il est d’ailleurs surprenant de voir John Waters tenter de reproduire le fameux travelling de son film précédent filmé en caméra cachée depuis une voiture : Divine commence alors à se faire un nom, et arpente cette fois les rues dans l’indifférence générale, les figurants malgré eux paraissant blasés par ce phénomène local qui ne surprend plus grand-monde. Par chance, Waters ne limite à aucun moment FEMALE TROUBLE, film qui lui tient particulièrement à cœur d’après ses propres propos, à une redite formelle, à une imitation du film qui les a révélés : la provocation du scénario et des interprètes s’inscrit pleinement dans un projet cohérent et assez passionnant, bien moins potache dans l’esprit, plus ambitieux, plus ample, plus corrosif, plus dérangeant, à l’image de sa scène finale, qui ne prête pas vraiment à rire.
 
G comme… GODSEND (EXPÉRIENCE INTERDITE), de Nick Hamm (USA / Canada, 2004)
Voilà ce que la voix-off traditionnelle des bandes-annonces aurait pu claironner en salles : « Remarqué pour THE HOLE, Nick Hamm nous revient enfin, avec un sujet foireux et un casting louche ! » Elle aurait peut-être dû, la voix-off, les choses auraient été très claires de cette façon.
Décidément, et après le redoutablement nul À TON IMAGE, on va vraiment finir par se dire que le clonage humain est tout sauf un bon sujet de film de genre, particulièrement lorsque le scénariste semble aborder le travail d’écriture avec CQFD tatoué sur le front ! GODSEND nous parle de choix et de conséquences : un couple (Rebecca Rominj-Stamos & Greg Kinnear) dont l’enfant vient de mourir accidentellement accepte de le cloner de façon expérimentale, afin qu’il conserve la même personnalité, comme c’est pratique. (Je veux mon enfant, snif-snif !… Je peux l’avoir en blond ?) Le médecin qui leur a proposé la petite affaire (Robert De Niro, de mieux en mieux Robert, continue comme ça…) s’exécute, et tout va pour le mieux jusqu’à l’anniversaire de la mort de l’enfant, qui change alors brutalement de personnalité et semble devenir maaaaaaaléfique. Vous m’ajouterez un twist pas trop vieux, ce sera tout, merci.
L’argument narratif est ici exclusivement axé sur la sensiblerie style « pleurez, ne pensez à rien » – pire encore que dans un film de maladie, complétée par un élément de SF fantaisiste assimilant clonage et réincarnation. Nick Hamm soigne son tracteur filmique, et effleure même quelques vagues ébauches de débuts d’idées intrigantes (l’enfant croit être hanté par son propre fantôme, le clonage a plus encore de conséquences sur les parents que sur l’enfant), mais il choisit crânement la voie la plus banale et la plus lourdement balisée, avant de nous balancer une révélation fracassante (et pas prévisible une seconde, non, non, vous pensez bien) qui oriente le film vers le thriller, tout en continuant à se dépatouiller avec son approche mélodramatique, et avec son sujet de SF à moins que ce ne soit du fantastique. THE HOLE était un suspense efficace et malin ? Nick Hamm va donc logiquement chercher à se faire un nom en visant le scénario tortueux, et j’aurais presque pu applaudir à deux mains (la constance du réalisateur hein ? Pas le résultat !) s’il n’avait pas visé aussi mal. Résultat somme toute classique dans le genre consternant : il y a une fin au film. Et quatre autres en supplément. Cinq dénouements différents. Celui qui a fini par l’emporter vaut bien tous les autres, et ne vaut pas grand-chose, le film n’allant nulle part. Les réelles qualités de THE HOLE se sont envolées : l’interprétation est exécrable (même de la part d’acteurs que j’apprécie habituellement – non non, pas toi Robert, retourne t’asseoir, c’est fini maintenant), la mise en scène se limite à un seul savoir-faire technique illustrant une esthétique démonstrative foncièrement insipide, et GODSEND, film de SF pour ceux qui n’aiment pas la SF, film fantastique pour ceux qui n’aiment pas le fantastique, mélodrame pour ceux qui n’aiment pas le mélodrame, etc., risque bien au bout du compte par ne plaire à strictement personne.
 
H comme… HANUMAN, de Fred Fougea (France / Inde, 1998)
Sur ce film en particulier, je crois nécessaire de préciser que, d’un certain point de vue, j’ai littéralement été piégé par le Dr Devo. En effet, naïf que je suis, j’ai pris les propos du docteur m’enjoignant à voir ce film, probablement motivés par une ironie portée sur mon intérêt sincère pour les (bons) documentaires animaliers (ils sont fort rares), pour d’authentiques conseils d’ami et de cinéphile. En gros, lors de la sortie du film, le Dr Devo m’avait dit que oui, vois-tu, c’est pas trop mal, ça mérite le coup d’œil – mais lorsque je lui ai fait part de cette acquisition, il m’a alors regardé avec des yeux ronds, et l’air de me dire « quelle drôle d’idée »…
Soit. Me voilà donc confortablement installé devant ce petit film d’aventures familial qui raconte l’amitié entre un jeune archéologue luttant pour la défense d’un site religieux en Inde et un petit macaque chassé de sa tribu pour avoir folâtré avec la fille du chef du clan. Les grandes lignes du récit sont bougrement convenues, et la voix-off accompagnant les séquences avec le clan des singes humanise souvent à l’excès une action parfaitement compréhensible sans que ses enjeux soient ainsi surlignés au marqueur. Au passage, ça me rappelle un petit succès de l’époque – au rayon « collège et cinéma », le film japonais LES AVENTURES DE CHATRAN, estimable travail de documentaire-fiction malgré son côté guimauve très appuyé, que la VF laminait à grands renforts de dialogues débiles et insupportablement sur-joués. On n’en est tout de même pas là avec HANUMAN, qui ne court pas non plus après les horreurs du style MON CHIEN SKIP : même si le film reste très limité, il faut bien l’avouer, la photographie est de bonne tenue, aidée par la beauté des décors naturels. Mais surtout, j’ai apprécié certains passages du film, plus elliptiques, lorsque le réalisateur parvient à prendre un peu de distance avec ses penchants pour l’anthropomorphisme, principalement lorsqu’il introduit un élément fantastique assez subtil – qui tranche d’ailleurs douloureusement avec le simplisme des grandes lignes du récit – avec la présence fantomatique dans les ruines d’Hanuman, le Roi des Singes, entité mystérieuse, impalpable, opaque, et qui surtout ne vient à aucun moment jouer un rôle déterminant dans l’intrigue. Pour ces quelques passages où, pour une fois, ce type d’éléments ne s’accompagne pas d’une pure fonctionnalité à visée démonstrative (un message à énoncer, une intervention « magique » pour résoudre les difficultés), le film, aussi simplet et gentillet soit-il, mérite une petite once de respect, à défaut de d’être d’un intérêt brûlant.
 
I comme… L'ÎLE AUX PIRATES, de Renny Harlin (USA / France / Italie / Allemagne, 1995)
Le hasard des programmation, et plus encore la rareté des films en I sur mes étagères, ménage une seconde place au réalisateur Renny Harlin après le très mitigé (mais pas nul) EXORCISTE : AU COMMENCEMENT, pour un film un peu plus motivant, même si je ne suis pas très captivé par les films de pirates – il faut dire les « swashbucklers », il paraît.
L’ÎLE AUX PIRATES est principalement célèbre pour être le film qui a coulé la firme Carolco suite à son bide spectaculaire en salles. Pas de chance pour Renny Harlin, à qui il arrive rarement de prendre des initiatives très personnelles, pour rester poli, et qui s’est vu bien mal payé de ses efforts pour relancer, sans doute trop tôt, un genre depuis remis au goût du jour par PIRATES DES CARAÏBES. Ceci dit, le film, incompris et passé inaperçu, n’est pas non plus une perle cachée : comme toujours, Harlin ne fait pas dans la dentelle, et abuse de plans basculés, d’explosions farfelues et de ralentis dans ses nombreuses séquences d’action, certes très spectaculaires, mais un rien lassantes, d’autant plus que le métrage me semble un peu trop long. Mais bon, soyons justes, l’enthousiasme des acteurs, menés avec vigueur par l’excellente Geena Davis, est assez communicatif, le spectacle est agréable et plutôt enlevé, très luxueux malgré quelques effets visuels bâclés. C’est sympathique, quoi, mais je n’ai pas grand-chose d’autre à en dire.
 
Je serai plus bavard dans la seconde partie de cet article, profitant honteusement de la présence dans la suite du programme de films déjà abordés sur Matière Focale pour être un peu plus complet sur d’autres métrages encore jamais évoqués. Mais, à moins que la bande-annonce présente en conclusion de l’épisode 11 ne vous ait donné des indices suffisamment explicites, il vous faudra donc attendre quelques jours pour en découvrir la teneur.
 
Le Marquis
 
Pour accéder à la seconde partie de cet article, cliquez ici.

Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

["Qu'est-ce qu'un artiste ?", Divine dans FEMALE TROUBLE, par le Marquis]

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Le Marquis 30/11/2006 23:26

Mais oui, c'est pour cela que je précise bien que cet inachèvement (car la situation de claustration reste irrésolue, et le "travail de deuil" débouche sur une note très mortifère) est satisfaisant. Je ne trouve pas la fin décevante ou "en queue de poisson", elle est justifiée bien que et parce qu'elle est en forme d'impasse.

Guile21 30/11/2006 21:41

Je n'ai pas lu cet abécédaire en entier (mais ce sera fait) pour me concentrer sur le trés sympathique The Descent. Cette analyse est trés pertinente, et il est vrai que le film aurai presque pu se passer de monstres. Toutefois, je ne partage pas l'idée selon laquelle le film se concluerai sur un inachèvement. Car ce que nous raconte The Descent est plus une reflexion qur le travail de deuil qu'un veritable film d'horreur (bien que le film remplis aisément le cahier des charges du film gore). Je m'explique.

Ce qui m'a frappé à la conclusion du film, c'est cette troublante séquence où l'héroïne (en intraveineuse à ce moment du metrage) rêve son extraction de la grotte. Mais aprés une rapide reflexion, il est evident que cette scène renvoie aux nombreux cauchemars que fait la jeune femme. Car l'enjeu du film tel qu'il est clairement ennoncé au debut, c'est de permettre au personnage principal de faire le deuil de sa fille et de son mari. Finalement, le film bascule réellement dans le carnage quand la femme réalise que son marriage n'était qu'un simulacre, puisqu'elle a été trompée. Le deuil se transforme en desir de vengeance. Ce n'est qu'une fois la vengeance accomplie que notre spéléologue en herbe se verra litteralement sortir de la grotte, donc de l'ombre dans laquelle elle fut plongée pendant des années (magnifique scène de course dans les couloirs de l'hopital). Et ce plan final où elle se retrouve avec sa fille est d'une symbolique qui resume tout ce que je viens de dire. Et c'est en celà que le film fût une grande surprise pour moi, là où je ne m'attendais qu'à un film de suspens efficace (ce qu'il est aussi, répétons-le encore).

Le Marquis 27/11/2006 18:42

Croyez qui vous voulez. (Mais c'est vrai.)

Dr Devo 27/11/2006 13:34

A l'époque de la soprtie de HANUMAN en salle, j'en avais vu quelques minutes non consécutives, et je m'étais dit que ça devait être le film le plus insupportables au monde... Information que je transmets au Marquis quelqeus années plus tard en lui disant: "toi qui a les films les plus branques en stock, prend ça tu vas te marrer". Il le fait et je crois qu'il a trouvé ça bien. OK.

Par contre, je m'insurge en faux contre le récit des faits qui sont racontés ici par le Marquis! je demande à nos lecteurs de garder raison etde ne pas acheter HANUMAN à noëm à leurs enfants qui risque de mettre de toute façon la galette à la poubelle en disant:"C'est Harry Potter qu'on voulait!" Quant au marquis, vous lui pardonerez ses mensonges occasionnels, sans dotue dû à une enfance malheureuse (ses parents l'obligeaient à regarder des docs animaliers en le gavant de chocapics).

Dr Devo.