THE CARD PLAYER, de Dario Argento (Italie, 2004) : ce n'est pas SUSPIRIA RELOADED ? Tant Mieux !

Publié le par Le Marquis


(photo: "la distance entre vous et Elle" par Dr Devo, d'après une image de KILOMETRE, film de Jean-Christophe Sanchez)




A Rome, un assassin met au défi la police : celle-ci doit accepter de jouer au poker en ligne avec lui. L’enjeu en est le sort des victimes successives : une partie perdue entraîne une mutilation. Trois parties perdues d’affilée, c’est la mise à mort.

 

C’est, une fois de plus, directement en vidéo que nous parvient le dernier long-métrage de Dario Argento. Depuis l’échec commercial d’OPERA, le cinéaste peine à retrouver le chemin des salles obscures. Et si la reconnaissance critique, bien tardive, a donné leur réputation à ses films de la grande époque (L’OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL, LES FRISSONS DE L’ANGOISSE, SUSPIRIA, INFERNO, TENEBRES…), le reste de sa carrière divise l’opinion et reçoit un accueil souvent glacial. Cronenberg ne refera plus FRISSONS ; Spielberg ne refera plus LES DENTS DE LA MER. Alors que le cinéma de David Cronenberg a pris un nouveau tournant depuis FAUX-SEMBLANTS sans qu’on lui reproche de ne plus faire de films comme CHROMOSOME 3 ou LA MOUCHE (à quelques réactions bien primaires près, voir la revue Mad Movies l’épinglant régulièrement pour ses prétentions auteurisantes et son supposé mépris du genre qui l’a lancé – faisant abstraction de la cohérence thématique qui unit l’ensemble de son œuvre), Argento semble pour sa part devoir être enfermé dans ses exploits des années 70. Chacun de ses films après TENEBRES a été systématiquement comparé aux classiques comme LES FRISSONS DE L’ANGOISSE ou SUSPIRIA, toujours pour déplorer le fait que le cinéaste se soit éloigné de ce qui est constitutif du cinéma « acceptable » pour la critique, ou de ce que les « fans » attendent de lui : à savoir qu’il refasse, encore et toujours, des giallos à la TENEBRES, des films d’épouvante baroques façon SUSPIRIA (les fans étant souvent les pires supporters dans ce cas de figure).

En ce qui me concerne, si je ne suis pas Argento aveuglément (TRAUMA ou LE FANTÔME DE L’OPERA, malgré leurs nombreux atouts, me paraissant être des films bourrés de défauts), je lui concède plusieurs choses. Comme par exemple la grande qualité de plusieurs productions récentes comme LE SYNDRÔME DE STENDHAL ou NON HO SONNO. Comme également le droit de faire évoluer son art, de suivre son inspiration, aussi tentée par l’expérimentation soit-elle, au lieu de se contenter de faire plaisir aux fans en restant patiner dans un univers qui a été le sien. Le cinéma des années 70 n’est plus, il faudra bien se faire une raison ; si Argento réalisait INFERNO aujourd’hui, nous ne serions plus devant le même film. Les modes de production ont changé, de même que l’inspiration du cinéaste. Comment par ailleurs pourrait-il réaliser des giallos comparables à ceux de l’âge d’or ? D’une part, on peut considérer que le genre n’est plus vraiment très à la mode. D’autre part, surtout, les codes du genre ont depuis été avalisés et intégrés par le cinéma mainstream (voir la mort de Scott Bakula dans le très curieux COLOR OF NIGHT) : Argento est aujourd’hui cité en référence par une grande majorité des jeunes cinéastes abordant le thriller ou l’épouvante. Si TENEBRES sortait aujourd’hui, tel quel, les puristes hurleraient tout aussi fort à l’auto-parodie, à la ringardise, à l’incohérence : « c’était mieux avant ». De son côté, Argento avance, son style évolue, ses envies se sont déplacées, son inspiration s’est transformée, et il prend des risques. J’ai toujours tendance à croire que ceux qui ne veulent pas le suivre ne l’aiment pas vraiment – et ne le méritent pas ! Lorsque j’avais découvert OPERA la première fois à la fin des années 80, je ne l’avais pas vraiment apprécié : bizarre, bancal, maladroit, parfois de très mauvais goût. La surprise de le revoir en version intégrale, en VOST et non recadré m’a amené à le reconsidérer, à le voir autrement, à la lumière notamment de ses œuvres les plus récentes ; je le considère aujourd’hui comme l’un de ses films les plus expérimentaux, et comme une œuvre passionnante qui fournit des clefs pour aborder, l’esprit ouvert, la suite de sa carrière.

Après le très bon NON HO SONNO (LE SANG DES INNOCENTS), comparé à un épisode de Derrick par des ex-fans aigris avec du caca dans les yeux (le film est visuellement étincelant) et distribué pour de rire dans une poignée de salles en France, CARD PLAYER, annoncé et attendu comme le Phénix, connaît donc une sortie direct-to-video qui a de quoi mettre en colère, et provoque une fois de plus une petite polémique pesant à son désavantage.

C’est un film très surprenant. Rarement Argento a réalisé un film aussi sobre, et aussi classique dans sa forme comme dans sa narration. La première demi-heure désarçonne totalement. La mise en scène est séduisante et assez entraînante, et l’on rentre dans le film comme dans des charentaises : c’est confortable, un brin attendu, très à la mode (avec cette musique branchouille signée Claudio Simonetti, pas toujours du meilleur goût, mais je vais y revenir). Surtout, dans cette première partie, je me suis demandé où était Argento. Accumulation de plans rapprochés, filmage nerveux de qualité, mais assez artificiel avec ses zooms abrupts et ses panoramiques très courts dans le plan (si beaucoup ont accusé le film d’être télévisuel, c’est sans doute pour ce filmage à la mode qui peut renvoyer à l’esthétique formatée type 24 HEURES CHRONO). Non pas que la mise en scène soit mauvaise, loin de là, mais la caméra, cette fois, semble étonnamment statique : c’est le montage qui prend le relais – avec brio lors d’une séquence de video poker qui dégénère brutalement (mais je ne vous dirai pas comment). Le suspense fonctionne très correctement, et j’aime énormément la façon dont Argento introduit en ouverture le personnage principal, Anna Mari, fort bien interprétée par Stefania Rocca (vue dans LE TALENTUEUX Mr RIPLEY et dans NIRVANA, ici avec de faux airs de Björk (!), et que certains demeurés accusent de plagier le jeu de Daria Nicolodi, ex-épouse et égérie d’Argento – une critique non fondée, imbécile et simplement méchante). Anna Mari… Le parallèle avec LE SYNDRÔME DE STENDHAL est manifeste (dans ce dernier, le rôle principal, également une jeune femme inspecteur de police, interprétée par Asia Argento, avait pour nom Anna Mani). Assise à son bureau au poste de police, elle semble maussade, en attente, adressant à peine la parole aux collègues qui la saluent. Lorsqu’elle reçoit le premier mail de l’assassin, elle semble soudain sortir d’une rêverie, et l’action démarre très brutalement.

Le film présente alors le principe de la partie de vidéo poker en ligne, un principe pervers (qui joue adroitement sur le contraste entre ce jeu de PC aux effets sonores d’une joyeuseté crispante et les hurlements de terreur de la victime filmée par une web-cam, visible dans une fenêtre ouverte sur l’écran de jeu. Une victime filmée en plan très rapproché sur le visage, d’où un mécontentement de plus chez les fans : pas de scènes gore, les exécutions se déroulent hors-champ (L’OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL était un film gore ? Première nouvelle) – quand je vous dis que le film est d’une surprenante sobriété… Argento ne prolonge donc pas les séquences fortes de NON HO SONNO. D’ailleurs, le film semble relativement éloigné des canons du giallo : Argento va-t-il donner dans le film de FBI vs. Psychokiller de série A ?

Non, je vous rassure tout de suite, CARD PLAYER, ce n’est pas COPYCAT. Au bout de 45mn survient une première séquence magnifique, qui fait tout basculer, et au cours de laquelle Argento insuffle soudain l’énergie et la personnalité qu’on lui connaît. Anna est agressée chez elle par l’assassin, la scène agit sur le film comme une fracture abrupte, le découpage, la photographie et les cadrages de Benoît Debie (IRREVERSIBLE), de même que la musique de Claudio Simonetti deviennent soudain comme des chambres à écho où le style d’Argento se déploie dans toute sa maturité, avec une rigueur narrative à laquelle il ne nous a pas toujours habitués. Après cette séquence singulière, le film se poursuit, toujours avec une relative retenue, mais la forme et la veine classique du film semblent contaminés, des irrégularités, des singularités apparaissent peu à peu au cours du métrage, qui gagne alors, au fur et à mesure, en personnalité, tout en restant solidement attaché à la ligne tracée dans la première partie du film. CARD PLAYER s’apparente dès lors, et jusqu’à sa conclusion, à un film hybride (comme l’étaient déjà LE SYNDRÔME DE STENDHAL ou NON HO SONNO) mais où les éléments dissemblables (thriller / giallo, réalisme / poésie, poncif / « accidents » narratifs ou esthétiques) cherchent (et trouvent le plus souvent) une cohérence formelle inédite, au sein de laquelle ils se nourrissent respectivement sans vraiment entrer en conflit. Dès lors, que l’identité du tueur soit tout ce qu’il y a de plus prévisible n’a plus la moindre importance, l’enjeu étant déplacé sur des questions plus ouvertement formelles : exit le coup de théâtre, la révélation, Argento mise ici sur la simple confirmation de l’hypothèse la plus crédible, qui débouche du reste sur un dénouement profondément ludique, spectaculaire et réjouissant. Dans ces scènes finales, la musique de Simonetti, si différente de ce à quoi Argento nous avait habitués (n’attendez surtout pas une composition comparable à celle, très belle, de NON HO SONNO), une musique envahissante et technoïde, est littéralement mise en scène et utilisée avec une intelligence à souligner, notamment par la façon qu’a Stefania Rocca d’y mettre un terme brutal, avant un plan final remarquablement bien introduit par le montage (mais au contenu un peu saugrenu et bizarrement terre-à-terre).

Le résultat est à la fois surprenant et vraiment passionnant, et il m’amène à énoncer un constat que j’ai dans le cœur comme la pomme dans la gueule d’un cochon : le Baroque chez Argento n’est pas l’apanage d’œuvres du passé comme SUSPIRIA ou INFERNO, il se manifeste dans l’évolution même de son style et de son art – j’aurais bien du mal à nommer un autre réalisateur ayant effectué des transformations aussi radicales dans son approche de la narration et de la mise en scène, une carrière à ce point marquée par les ruptures et le renouvellement de l’inspiration. Argento souhaite réaliser un film en complément du dyptique SUSPIRIA / INFERNO sur lequel beaucoup semblent l’attendre au tournant. J’espère vivement que le film va se faire et je l’attends avec la plus grande impatience ; mais j’ai la certitude qu’il sera complètement inattendu et « non-conforme ». Argento, lui, s’en fout, il fait son chemin. L’incompréhension dont il est l’objet, il l’a connue dès ses débuts ; la nouvelle donne, c’est le problème de la distribution. Son endurance n’en est que plus admirable.

Le Marquis.

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Publié dans Corpus Analogia

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Guillaume 13/09/2008 15:46

Un "Up" pour vous rappeler que le généreux et fou "La Terza Madre"/"Mother of Tears" sort directement en dvd le 16 Septembre...à défaut d'une sortie cinéma,l'éditeur Seven Sept semble avoir soigné le travail sur ce dvd (un entretien de 35 minutes avec le compositeur et enseignant Vivien Villani + le making of de 30 minutes -déjà présent sur le dvd italien-)  

Guillaume 22/04/2008 13:38

Et puisque l'on parle d'Argento,je signale la parution cette semaine du dvd anglais de "La Terza Madre"/"Mother of Tears"...on aura l'occasion d'en (re)parler j'espère!Le nouveau Argento s'intitule "Giallo" et sera en tournage mi-Mai à Turin avec dans les rôles principaux Adrien Brody,Emmanuelle Seigner et Elsa Pataky. 

James 19/04/2008 22:39

Intéressante critique. Beaucoup plus objective en tout cas que la plupart de celles recensées sur les sites spécialisés. Je viens de voir The card player et je dois admettre qu'il est bien meilleur que ce que j'ai pu en entendre dire. Je suis bien conscient que c'est aussi devenu une façon de voir les films récents d'Argento : s'attendre au pire pour pouvoir leur trouver quelques qualités même infimes. Le scénario est habile mais pas vraiment original. L'interprétation n'est satisfaisante que pour ce qui concerne les deux acteurs principaux (les scènes de groupe dans le commissariat sont consternantes dès que le spectateur s'attache au second plan). Le réalisateur semble d'abord se concentrer sur son intrigue en abandonnant toute tentative de fanfaronerie, ce qui est plutôt remarquable. La scène de l'agression dans l'appartement d'Anna Mari n'en est que plus marquante : plus qu'une démonstration de savoir faire : l'Argento Touch (perceptible effectivement par éclats par la suite). Il est étonnant que cette honnête série B n'ai parvenu à convaincre aucun producteur digne de ce nom de confier à Argento un projet plus ambitieux. Je suis persuadé qu'Argento n'a besoin que d'un père fouettard (un producteur courrageux) pour le pousser au cul, quelqu'un susceptible de lui donner beaucoup d'argent mais qui serait regardant sur la façon de faire. Assez d'argent par exemple pour s'accorder les services d'un compositeur plus doué que Simonetti, ne serait ce que pour pouvoir se dispenser de cette scène, il est vrai assez réjouissante, de la destruction du lecteur de CD.

Le Marquis 18/05/2007 17:00

En tout cas, manifestement, nous avons vu le même film !!! Et comme toi, je ne partage pas l'avis de Mariaque, mais je n'en rajoute pas une couche, je lui ai déjà répondu plus haut ! Merci à lui pour le lien, et à toi pour la visite !!!

Dr Orlof 18/05/2007 09:57

Diable! L'ami Mariaque vient de me rafraichir la mémoire et de me renvoyer à ce superbe article dont je ne me souvenais pas du tout. Je partage tellement ton avis que j'ai maintenant peur qu'on hurle au plagiat quant à ma note! Je vous jure que je ne me souvenais aucunement des mots du Marquis!