CŒURS, d'Alain Resnais (France / Italie, 2006) : Poutres Apparentes

Publié le par Dr Devo

(Photo : "Projet de film social" par Dr Devo)

 

Chères Citoyennes, Chers Co-gestionnaires,
Ayant évité de peu le suicide cette nuit en relisant l'hilarante note, dans les commentaires, à propos de ZONE LIBRE, de cette anonyme Femme Critique Libérée et l'abominable lien qui la conclue (et qui montre les résultats d'une compétition de scénario : c'est déconseillé aux âmes sensibles, une vraie horreur...), je me réveille ce matin bien requinqué et d'humeur quasi-malicieuse, comme s’il s'agissait d'entériner que cela faisait du bien, une fois que ce fût arrêté, comme le dit la célèbre blague. Même cette légère appréhension après avoir fini la critique du film de Malavoy, à propos de laquelle j'ai craint le procès sur le coup (je plaisante), même cela, c'est envolé ou presque. On ne se sent jamais mieux qu'au lendemain d'une maladie...
Ah ! Resnais... Lui et moi, on s'est un peu perdus de vue. J'aime bien. Parmi les plus beaux films de la création : L'ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD, dont la légende dit que Resnais l'a réalisé, ce qui est entièrement faux, car il l'a co-réalisé en vérité avec notre ami Alain Robbe-Grillet [Oui, comme FIVE OBSTRUCTIONS… NdC], dont je ne rappellerai jamais assez que c'est sûrement le plus grand (allez, un des plus grands avec deux ou trois autres, mais le club est très fermé) cinéaste que ayons eu. Le Marquis (que j'abreuve de travail en ce moment, j'espère qu'il me pardonne...) m'a offert HIROSHIMA MON AMOUR (et non pas GUERNICA BISOU-BISOU, comme dirait Bernard RAPP), et ça fait partie de mes "bûches pour l'hiver". [Très bientôt, je vais rationaliser le site encore plus, si j'ose dire, ce ne sera pas difficile, et on va parler du concept de "bûches pour l'hiver" dans le détail...]. À ce titre, je ne l'ai donc pas vu... mais pour les plus jeunes d'entre nous, sachez que L’ANNÉE DERNIÈRE À MARIENBAD, PROVIDENCE ou MURIEL OU LE TEMPS D'UN RETOUR sont parmi les plus beaux films français de la création, catégorie restreinte un peu trop squattée par Godard (plutôt par ses fans, en fait), qui ceci dit n'a pas été manchot non plus (bien qu'il me semble qu'un seul SYMPATHY FOR THE DEVIL ou un SOIGNE TA DROITE vaudra toujours bien plus que dix barils de PIERROT LE FOU, mais ça, c'est un autre problème). Par contre, voir un de ces Resnais, c'est renoncer quasiment à toute tentative de visionnage de Truffaut ! Tandis que l’ami François préfigurait sans le savoir le cinéma français des années 2000 (et oui...), ça bossait en coulisses ! C'est un peu poussé par le Mouvement Nadjaïste pour la Libération du Cinéma (mouvement naturel créé sans s'en rendre compte par notre ami Nadjalover) que je me suis égaré chez Resnais cette fois-ci, car j'étais malgré l'éloge que je viens de faire un peu fâché avec le monsieur, qui avait réussi à m'endormir avec son dernier film très douloureux, PAS SUR LA BOUCHE (je crois que le film m'a donné une conjonctivite ! Je dis ça en toute amitié, et j’espère, cher Alain, que vous ne m'en voudrez pas). Et voilà l'endroit rêvé pour caser la phrase que cet article doit comporter, mais dont je n'ai pas du tout envie qu'elle soit présente : "ici, Resnais retrouve l'œuvre d’Alan Ayckbourn, qu'il avait déjà adapté dans SMOKING et NO SMOKING". J'aime pas ces machins techniques que tout le monde place dans toute les critiques et qui m'obligent à avouer que oui, je le confesse, je n'ai vu ni SMOKING ni NO SMOKING, la honte ! [À l'époque, j'étais beaucoup trop occupé à me remettre d'un autre film d'auteur, MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, dont je me demande ce qu'en penserait Resnais, d'ailleurs... Voilà qui serait intéressant...]
 
Sabine Azema, la petite tomate fofolle du cinéma français (et je dis ça en toute tendresse ! C'est tellement mieux que d'être "la Grande Dame du Cinéma Français", si vous voyez ce que je veux dire... Ça sent la naphtaline, tout à coup... Toscan, sors de cet article !), que j'ai souvent du mal à supporter pour cause de mauvais choix (PEINDRE OU FAIRE L'AMOUR quand même, fallait oser), mais qui peut très bien, malgré les rôles qu'on lui propose, jouer Bobonne la ménagère de moins de 50 ans folle du corps de Gérard Lanvin dans MON HOMME, comme je le soulignais dans le très bel article que je consacrais à ce film, performance qui lui vaudra ma reconnaissance éternelle quoi qu'il arrive (et en plus, on la voit deux minutes ! Alors que De Niro, il peut jouer deux heures dans GODSEND ou TROUBLE JEU sans qu'il ne se passe rien), je disais quoi... oui, Sabine Azema travaille dans une agence immobilière avec Dussolier. Lui, il fait visiter des appartements à Laura Morante qui aimerait bien vivre dans du plus grand avec son ex-militaire de mari Lambert Wilson. Le brave Lambert, viré de l'armée et qui a du mal à se réinsérer au grand dam de sa charmante épouse, piégée dans le rôle de la mégère du coup, Lambert, dis-je, qui passe ses journées au bar-restaurant d'un grand hôtel où le sert sans se plaindre Pierre Arditi (oui, oui je sais, comme ça, ça fait pas envie, mes petits cinéphiles en culottes courtes nés dans les années 80, vous avez raison, mais attendez...), barman old school qui se noie dans le travail quand il ne garde pas son épouvantable et sénile père, Claude Rich, n'en jetez pas, la cour est pleine... Ça démarre quand Azema donne une cassette vidéo d'un JOUR DU SEIGNEUR ou quelque chose dans le genre à Dussolier qui s'en fout et qui vit seul avec sa sœur Isabelle Carré (oh mon dieu... Arrêtez de me suivre, Isabelle !), puis quand, en bonne folle de la messe, elle se propose de garder bénévolement le père d’Arditi lorsqu'il fait son service de nuit... Rien ne se passe, mais tout, bizarrement, se met en perspective... Est-ce pour autant gagné ?
 
Ah, se frotta-t-il les mains, un bon film choral ! Des destins entremêlés et une narration perturbée démontrant que nous sommes tous liés par le destin et la Compassion... Ben non ! Même si, effectivement, les refourgueurs de films-chorals (les petits gars de BABEL,COLLISION ou SYRIANA, FAST FOOD NATION, etc.) devraient voir un Resnais de temps en temps, ça les calmerait mieux que du bromure ! Non, donc, pas de ça, ici, pas de simili montage alterné, c'est le contraire. Tiens, tiens, vous dites-vous, sublime lectrice, n'y aurait-il pas là un petit paradoxe, voire même un gros, comme Matière Focale en est si friand ? Si, si... On va voir ça.

Le principe est assez simple. Resnais choisit de filmer tout en studio, ce qu’il a déjà fait, dans des décors complètement anti-naturels à plus d’un titre. Décors trop stylisés à l’intérieur, neige en extérieur également de studio. La direction artistique est complètement léchouillée, jusqu’à plus soif même : accessoires, mobiliers et lumières sont composés et donc artificiels à 150%, mélangeant tous les styles et toutes époques, dans un souci de recomposition bizarre et plutôt factice, plongeant d’emblée votre serviteur dans un entre-deux assez espiègle.  La photo, signée Eric Gautier, est complètement fofolle. Sur certains plans, on a l’impression qu’il y a 150 sources de lumières ! L’essentiel du travail de Resnais se fait là, dans la direction artistique envisagée comme une myriade de leviers hétérogènes, tranquillement disposés dans un ensemble improbable mais pas non plus complètement zinzin. CŒURS joue plutôt en effet sur l’unité de ton, du moins en apparence (et justement, on va voir que c’est ça qui pose délicieusement problème).
Le film n’y va d’ailleurs pas par quatre chemins pour jouer la carte de l’homogénéité factice. Il se découpe en scènes de plus ou moins grande longueur, qui sont reliées entre elles par un effet de transition que les fans reconnaîtront : de la neige qui tombe sur l’image. Toutes les transitions sont ainsi assurées, sans exception ou presque. Le motif principal du film, comme le souligne le superbe dialogue infini d’André Dussolier sur la cassette VHS, c’est la répétition. Tout se répète, tout dégénère et rien de nouveau n’arrive ni ne se crée, nous dit le gars Resnais. MMMMmmmmmm… Est-ce que ça ne sentirait pas le message dévolutionniste, ça ? Approchons-nous.
 
Bah, en fait, tout est dit plus haut. Une lumière expressive, mais artificielle et ostentatoire à l’image de l’arcane de béton apparente dans le premier appartement (arcane qui le sépare en deux). Du baroque, de l’échafaudage barré par le béton. Poutre apparente aussi jolie qu’un parking. Resnais baisse et lève les manettes et les leviers de manière tape-à-l’œil, mais en utilisant des variations, minuscules finalement (ou trop exagérées, ce qui revient au même). L’artifice ne connote pas grand-chose. On ne sait pas dans quel sens il essaie de nous pousser, le vieux Resnais, mais il les fait, ses variations. De temps en temps, il appuie plus, notamment dans les scènes dans l’agence immobilière. Sinon, nous sommes témoins de changements, parfois à notre insu. Le cadre est joli. La lumière est vulgaire et froide, mais jamais laide. Le cadre est rigolo, ponctué ça et là de petits zooms italiens assez gratuits (et que j’adore, ça paie toujours un zoom italien, surtout quand il est dé-connoté), ou encore de partis-pris oulipiens dans les axes. Le montage est précis, à peu près dans le sens contraire de ce que font les collègues : c’est un soutien rythmique mais aussi souvent un maître. Bien.
Le propos est tout en trivialité. C’est de la petite historiette qui aurait fourni de la laine à pathos pour tout le cinéma art et essai français, qui nous les ressort à chaque fois, sespetites expériences insignifiantes (comme les nullissimes comiques français qui, à part François Rollin bien sûr, ne font que raconter des anecdotes entendues dans la cage d’escalier : le comble de l’horreur, plus Vichy que Saint-Yorre comme dirait Mr Mort). Par contre, la structure, quoique largement mélo, est sublimée par un jeu d’enchâssement que n’aurait pas renié François Rollin justement, ça tombe bien.  Bref, c’est de la belle structure, largement transposée hors de son domaine, le scénario, c'est-à-dire largement utilisée dans la mise en scène, qui reste, sous des prétextes et des faux-semblants divers et fallacieux, heureusement maîtresse. Bien. Enchâssement, et puis finalement, en plus, des mélancolies diverses, une nette sensation ineffaçable : ça ne parle pas de ce que les dialogues parlent, mais pas du tout. Ça parle des symboles cachés (à peine) dans l’histoire, alors ? Non plus. La force sublime de CŒURS est qu'on parle de quelque chose de terriblement abstrait. On parle pour ne rien dire. On essaie de nous faire croire qu’on est dans une logique "les uns (avec / et) les autres", lelouchienne de hasards, altmanienne de non-dits, et eastwoodienne sur le pont de Magalie Madison pour les amours qui se sentent mais ne se disent pas. Au diable tout cela (sauf Lelouch), car Resnais noie le tout sous l’abstraction. Vous voulez du non-dit d’amour qui fait chaud au cœur dans votre mélo mille fois vu ? Si c’est le cas, CŒURS n’est pas pour vous. CŒURS, finalement, est froid, et noie sous le décorum l’ignoble violence de la solitude crasse. Et c’est là que CŒURS est le plus classe. À la fin, Resnais, avant de partir, montre les règles du jeu. C’était paillette ? J’aurais pu le faire en sombre, noir et glacial si vous le vouliez... C’était glamour ? J’aurais pu le faire glauque ! C’était linéaire ? Ben non, bande de bachi-bouzouks, ce n’était pas linéaire, c’était au contraire déconstruit. On parlait d’autre chose. Si cette dernière séquence m’énerva sur le coup (pourquoi ne pas l’avoir fait comme ça, tout du long, énervement qui dura une demi-seconde), mais en fait, elle est classe. Resnais exagère le trait pour faire passer le modus operandi au public qui n’est, on le sait, pas friand de mise en scène (voir l’unanimité publique et critique sur les films que j’ai récemment traités). Et comme il est classe le bonhomme, il fait ça à la fin ! [Quoique, c’est presque une claque dans la gueule !] Mais le spectateur focalien n’est pas surpris : il savait déjà…
 
Moralité : un film, c’est de la mise en scène. Si on suit le packaging, le look et le dialogue, CŒURS est une romance nostalgique et triste. Si on regarde le film dans la globalité de sa mise en scène, c’est une mise à mort, c’est gore, c’est de la tripe et du sang. Voilà, c’est tout, j’ai tout dit. Ah oui : la main dans la neige, c’est quand même un des plus beaux plans de l’année !
Dr Devo.
 

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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Dr Devo 17/12/2006 17:53

C'est la preùmière fois que je trouve I.Carré, craiment très bien...
Comme quoi un bon metteur en scène ça te transcende fastoche!

Oudi à toi aussi cher Martin et bienvenue à toi!

Dr devo.

martin r 17/12/2006 12:14

oudi

le repassant 17/12/2006 11:21

Je dois m'associer à ce concert de louanges et surtout d'estimes variées, très loin d'un cirage de pompe de rigueur, bien baveux, comme on peut en lire régulièrement pour le reste du cinéma franchouille. Au début je m'ennuie, et crains le pire, j'aime pas le théâtre, et c'est pour partie du théâtre, sauf que c'est du très beau théatre filmé, ou plutôt du film théâtralisé, et Resnais va magnifiquement jouer de cette double corde, sur laquelle nombreux sont ceux à s'être pendu sans s'en rendre compte. Donc je rentre dedans, et c'est un grand film triste, un film religieux à beaucoup d'égard, qui sauve discrètement l'homme, sans en avoir l'air, en atteste la scène ou Isabelle carré découvre Dussolier devant la toloche.  Jamais vu de film avant avec Carré, elle est totalement telle que je l'imaginais, et c'est vraiment une agréable surprise.

Bernard RAPP 17/12/2006 03:12

Ben, oui. C'est un film assez magnifique, au climat étrange, avec - et ça devient rare - quelqu'un derrière la caméra.

dazibao 16/12/2006 23:12

C’est quoi un film enneigé, un film où il neige sans arrêt, partout et même jusque dans les raccords ? C’est un film qui, loin de tout dévoiler, tient au contraire à conserver sa petite part de mystère (ainsi du passé militaire de Lambert Wilson ou du drame familial de Pierre Arditi), un film où, pour une fois chez Resnais, les lignes se brouillent (feu la ligne un peu trop “claire” des derniers films) dans une sorte d’évanescence toute mélancolique. C’est triste et c’est très beau. Car derrière l’artificialité de cette ronde des cœurs – cœurs vides ou desséchés –, anti-ophulsienne au possible, bat finalement le cœur d’un film, battement étouffé, presque lointain, mais que Resnais arrive à faire entendre en s’approchant, dans un geste quasi bergmanien, au plus près de ses acteurs.
 
Cela dit, le film n’est pas sans quelques lourdeurs (je pense entre autres au personnage de Sabine Azéma).