VIGILANTE de William Lustig (USA, 1983) : une défense loin d'être automatique...

Publié le par Docteur Devo

(photo: "The Winner takes it all" par Dr Devo)

Chers Gens,

William Lustig est un drôle de type, assez atypique pour qu'on en parle ici. Même si l'Histoire du Cinéma n'a pas vraiment retenu son nom, voilà un cinéaste indépendant sur lequel on peut s'attarder un peu. C'est avec son troisième film, MANIAC, en 1980, qu'il acquiert une aura assez culte. Film bizarre, dérangeant et complètement singulier, MANIAC, qui suit la rencontre étrange d'un tueur et d'une jeune femme qu’il a photographiée, est aussi une plongée radicale dans le parcours de cet homme, ravagé par le décès d'une mère pourtant abusive, expérience qui le mène à tuer des jeunes femmes, à les scalper et à orner des mannequins avec ces étranges "trophés" ! Malgré ce résumé, et malgré le contenu du film, MANIAC déboussolait son spectateur, avec un ton glacial, sauvage et froid, très loin de tout "hollywoodisme". MANIAC est un film indépendant de naissance et de forme, dans lequel on peut voir comme une sorte de grand-père du beau HENRY - PORTRAIT OF A SERIAL KILLER de John McNaughton. Les deux films sont, au final, assez différents, mais la parenté semble évidente. MANIAC avait, en plus d'être fort bien construit, la chance d'avoir l'incroyable Joe Spinell dans le rôle principal, bête de jeu au physique assez atypique et dont la force à l'écran est toujours surprenante.
 
En 1983, William Lustig met en scène VIGILANTE. Avec un sujet moins underground, bizarrement. Enfin, façon de parler. VIGILANTE raconte l'étrange parcours d'un homme simple (Robert Forster, célèbre acteur de série B auquel Quentin Tarantino a rendu hommage en lui confiant le rôle masculin principal de JACKIE BROWN), garagiste dont quasiment tous les collègues font partie d'une espèce de milice qui se charge de retrouver sur les trottoirs de la ville les délinquants que la police n'a pas pu arrêter par les moyens légaux. Une fois ceux-ci retrouvés, ils sont passés à tabac ou exécutés. Lorsque la femme et le petit garçon de Forster sont à leur tour agressés dans des circonstances absurdes (sa femme donne une baffe, sans le savoir, à un chef de gang qui refuse de payer son plein dans une station service !), Forster n'en démord pas et refuse l'aide de ses collègues miliciens. Broyé par la violence et par le deuil, il confie l'affaire à la justice...
 
Alors, un sujet de la sorte peut paraître bizarre à nos plus jeunes lecteurs qui étaient encore petits dans les années 80. Et pourtant. VIGILANTE, comme je le disais plus haut, s'inscrit dans un genre aujourd'hui disparu (de la série A en tout cas, à quelques rares exceptions près, comme l'épouvantable 8 MM de Joel Schumacher avec Nicolas Cage) : le film d'autodéfense. Autre époque, autre mœurs. Il n'empêche qu'il est intéressant de voir comment on faisait face et comment on fantasmait à l'époque sur la violence urbaine. 20 ans après, les choses ont changé (un peu) et peut-être cette violence urbaine, qui fait toujours peur, jusqu'à l'irrationnel, aux citoyens lambdas que nous sommes, et qui engendre de fait son lot de fantasmes, cette violence, dis-je, s'est peut-être plus ghettoïsée de nos jours. Les centres villes sont peuplés de moins en moins de personnes issues des classes populaires, et la violence sociale s'est déplacée dans les banlieues et les quartiers défavorisés. De temps en temps, on fait remonter cette peur "fondatrice" dans le jeu politique. Mais à l'époque, peut-être, le débat était plus présent aux yeux de tous, et pas seulement aux yeux des populations vivant dans les "quartiers" en question. Je vous laisse réfléchir là-dessus, n'hésitez pas à faire des commentaires. [Ces réflexions ne sont que des hypothèses. Ceci dit, on peut prendre l'exemple de New York, ville violente de réputation et de fait pendant toutes les années 80. Lorsque Giuliani devient maire, mendiants et petits délinquants sont exilés autour de New York, sans que le problème soit réglé d'ailleurs, en même temps que Manhattan devient de moins en moins populaire. En 1996, en visite là-bas, tout le monde m'a déconseillé, avant le voyage, de prendre le métro après 22h. Un jour de grande fatigue, je l'ai fait sans problème (avec précaution bien sûr, en essayant d'aller dans les voitures où il y avait déjà du monde et sans exhiber un caméscope à 2000 euros). De toute façon, on était loin dans ce New York moderne des fantasmes de petits français à la TAXI DRIVER. Le maire de New York était passé par là et avait bel et bien "nettoyé" New York de ces bas résidents, rendant le lieu fréquentable et touristique à souhait.]

Que ces remarques soient justes ou pas (s'il y a des américains dans la salle, infirmez ou confirmez dans les commentaires !), en tout cas, ce qui est sûr, c'est que la violence urbaine préoccupait à l'époque les populations, et que ces dialectiques sur l'insécurité galopante étaient un moteur à fantasmes assez fabuleux. De ces peurs, un sous-genre cinématographique est né : le film d'autodéfense. Et mine de rien, ça avait son petit succès. Fer de lance de cette "mode", le réalisateur Jack Lee Thompson et l'acteur populaire Charles Bronson dans leur célébrissime série "UN JUSTICIER DANS LA VILLE" (DEATH WISH en VO, titre quand même bougrement plus expressif et moins policé !), série qui débute en 1974 et qui reviendra en 1982 pour le N°2. Il y aura en tout cinq épisodes (dont un revival en 1992 !).
En réalisant VIGILANTE, Lustig surfe sur la vague des films d'autodéfense. Mais ce qu'il en fait est, contrairement à ses concurrents, assez remarquable. Essayez de voir la série des JUSTICIER DANS LA VILLE de nos jours, c'est assez splendouillet ! C'est vulgaire, cru, et ça sent bon le petit fascisme tranquille chez soi, ou au moins le poujadisme le plus violent. Ce sont des films devenus très caricaturaux avec le temps, qui sont terriblement racoleurs. On fait le justicier et on tue tous les malfrats, mais on montre aussi Madame se faire violer sous toutes les coutures par de jeunes "punks" sans scrupules !
Lustig utilise l'argument du genre, mais pour en faire quelque chose de beaucoup plus séditieux. D’abord, loin de la mise en scène caricaturale et hollywoodienne de ce genre de films, il construit un métrage dont la mise en scène est "au milieu", c'est-à-dire moins âpre et moins crue que dans MANIAC, plus classique dans un certain sens, mais se refusant à emprunter les canons du tout Hollywood (peu de musique, rythme nuancé, ambiance réaliste (tout le contraire de Bronson) voire triste, beaucoup de scènes de jours, etc.). Au final, il accouche d'un drôle de métrage. La mise en scène, beaucoup moins "à l'arrachée" que celle de MANIAC, est très composée. Scope, joli cadre, très beau découpage, grand soin des ambiances sonores. Les dialogues sont assez naturels et directs. L'histoire apparaît à la fois banale (une histoire d'un gars de la rue, en fait) et hors norme, mais sans sensationnalisme. Bref, on a souvent l'impression d'être devant un parent éloigné de Peckinpah ou de William Friedkin, c'est-à-dire dans une ambiance intime, avec un anti-héros simple et humain qu’une extraordinaire mésaventure ne transforme pas en super-héros, mais qui amène le film, dans les derniers retranchements, à la question posée (la violence et l’incapacité de la maîtriser), dressant un portrait fabuleux, sans concession et quelque part, bizarrement, populaire, des USA.
 
Car comme chez Peckinpah, Lustig ne vise personne en particulier, mais tout le monde dans son ensemble, et loin de faire la morale comme Bronson, il renvoie tout le monde dos à dos, subtile richesse. Il met tout le monde à nu avec ses doutes... et avec subtilités !
 
Le film n'arrête pas de surprendre par une espèce de faux rythme très atypique. L’exposition est assez longue, et la logique qui va mener à la violence est complètement absurde, même si elle n'est pas complètement le fruit du hasard. Là où un Bronson se délecterait de faire durer la partie "exécution" le plus longtemps possible, Lustig fait le contraire. La violence, pourtant clairement annoncée dans la très belle séquence d'introduction, met du temps à venir. Quand elle est là, ça se passe de manière assez sèche, même si assez prenante. Et la partie qui suit (deuil, décision, justice) est clairement détaillée. Forster, le héros, va quand même refuser la vengeance, et va payer ce choix au prix fort, de manière complètement absurde, en se retrouvant devant une autre violence : celle de la justice ! Ici, le thème n'est pas prétexte à un nouveau déchaînement de violence (celle du justicier cette fois), mais suscite au contraire une grande réflexion muette de la part du héros qui, s'il choisit la voie de la vengeance (ou pas), le fera suite à un retour sur lui et à une grande réflexion concrète, là aussi en totale opposition à Murphy, le célèbre personnage de Bronson !
 
Lustig aborde mine de rien, et sans en avoir l'air, toutes les nuances de son sujet. Et il ne veut satisfaire personne. Les miliciens, loin d'être de petits fachos hollywoodiens et impulsifs, sont des hommes simples qui ont fait un choix. Leur idée de la justice intègre aussi la volonté partagée par tous d'avoir une vigilance citoyenne ! La Justice est corrompue certes, mais pas totalement, et compte dans ses rangs des avocats sensationnels qui ne lâchent rien. Ils perdent bien sûr, mais ils sont là, comme une variable qu'on ne peut effacer (là aussi, contrairement à Bronson). La vengeance entraîne des violences collatérales, mais ne rien faire est également insupportable. Bref, que ce soit le cycle de la justice ou celui de l'autodéfense, chacun est, à un moment ou à un autre, contredit. Lustig, loin de dire "c'est comme ça, il faut faire ça", et surtout loin de fantasmer a priori comme dans la série des JUSTICIER DANS LA VILLE (où la dialectique est : la délinquance provoque un tsunami de violence !), Lustig, donc, dit plutôt : "La violence est là, avant même qu'elle ne se déclenche, et la violence est là, dans les deux camps, celui du droit de la nation, et celui du droit autoproclamé. Qu'est-ce qu'on fait maintenant ?".
 
En voulant faire un portrait clinique de l'Amérique sociale et de la justice, et au travers le prisme d'un film de série en plus, Lustig compose un croquis étonnant de l'homme face à l'inacceptable, physiquement et moralement, où les hommes se fixent sur leurs peurs les plus primaires. La violence s’arrête toujours au bord du jeu enfantin, constat loin d'être cynique et ironique, mais qui apparaît comme un abîme absolument vertigineux et glaçant. VIGILANTE est complètement un film d'autodéfense, mais mis en scène de manière superbe et écrit avec soin ; les situations et les personnages, mêmes éloignés, forment une sorte de jeu de questions-réponses auxquelles on ne peut que difficilement répondre. Ce faisant, loin de donner raison à un tel ou un tel, Lustig s'adresse finalement à tout son pays, au-delà de toute idéologie. Loin d'être un film semi-facho réconfortant nos fantasmes (présents en chacun de nous) les plus à droite, VIGILANTE n'est pas non plus un film à l'angélisme de gauche, où le fameux melting-pot, pas seulement ethnique (question très bien désamorcée ici, j'y reviens) mais aussi social, viendrait à bout de tout, "parce qu'on est tous frères" ou quelque imbécillité de ce genre ! Débarrassé des scories partisanes, VIGILANTE commence peut-être une fois que le film se termine. Chacun a fait ce qu'il avait à faire, les systèmes sont allés au bout de leur logique. Difficile dans ce cas d'interpréter le drapeau américain au-dessus du héros dans les derniers plans du film ! Veut-il dire : "au bout de la violence, voilà l'Amérique enfin construite !" ou "Maintenant que la violence a été subie, l'Amérique peut être construite" ? La Société est-elle faite ou à faire ? C'est cette ambiguïté fondatrice qui fait toute la richesse de VIGILANTE. Bien loin d'un Loach ou d'un Tavernier, Lustig sait très bien ce qu'il fait : du cinéma social et politique, du cinéma du Réel !

Le casting est formidable, alignant les tronches un peu caricaturales et les portraits nuancés. Lustig a confié à Fred Williamson, star de la blacksploitation de l'époque, le rôle du créateur de la milice. Il désamorce ainsi la question ethnique. Williamson et Forster sont peut-être un couple improbable au cinéma, mais c'est l'Amérique d’en bas, qui vit ensemble dans la rue, sans que ça pose problème. Les faits sont là, et les questions se posent à toutes les communautés. Le facteur discriminant dans ces histoires de violences urbaines est bien social. Loin d'être une histoire de flics, c'est une histoire de travailleurs ! On est bien loin des ambiguïtés WASP et plus "discutables" du Bronson de l'époque, et dont le WALKER TEXAS RANGER de Chuck Norris est un peu l'héritier (le traitement réservé aux minorités dans cette série m'a toujours paru plus que douteux !).
 
Joyeusement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
PS : On trouve VIGILANTE pour très peu cher en occasion en DVD. J'ai payé le mien 2.50 euros (avec piste DTS et Dolby Digital 6.1 (SURROUND EX, pour les puristes !). Pour la petite histoire, c'est Tony Musante (qui a joué dans la série OZ et dans L'OISEAU AU PLUMAGE DE CRISTAL de Dario Argento) qui devait originellement jouer le rôle tenu finalement par Robert Forster !
 
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Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article

Le Marquis 20/07/2005 16:12

LE JUSTICIER DANS LA VILLE tient probablement cette réputation de sa mise en scène assez maladroite, mais plus encore du fait qu'il a fait l'objet de quatre séquelles pachydermiques exploitant le filon sur un ton parfois bien discutable.

Dr devo 20/07/2005 13:53

Merci pour ton commentaire Bardamu!

Mais dis moi, dans cette perspective que penses tu de VIGILANTE? Est-ce que ca te parait plus ou moins inétressant que les Bronson?

A bien^tot j'espere,

Dr Devo.

Bardamu aka leatherface 20/07/2005 13:22

Je ne suis pas du tout d'accord avec toi quand tu parles du "justicier dans la ville" comme un film "gentiment fasciste".Ce film est tout sauf un éloge de l'auto-défense, chose que beaucoups de gens ont tendance à croire vis à vis de ce métrage, ce qui lui vaut aujourd'hui cette réputation totalement usurpée (à l'instar d'oeuvres comme "dirty harry", par exemple). Je pense qu'il se pose plus comme une réflexion sur la justice plutôt que comme une ôde à la violence westernienne. De plus, ce thème de la justice inactive s'avère finalement au second plan face au premier visage du film, c'est à dire que l'histoire ne sert d'alibi afin de mieux retranscrire le portrait psychologique d'un unique personnage, le rôle joué par Charles Bronson. En effet, le spectateur est tout de même dérouté devant l'ambiguîté de celui-ci, qui tout de même prend un plaisir malsain à dessouder les délinquants, ce qui renvoie finalement le chasseur à sa proie, et au final on est bien plus inquiété par la démarche de cet homme qui se révèle trés vite beaucoup plus dangereux et malade que les truands qui rongent sa ville.Le plan final ne fait que mettre en avant cet aspect du métrage, et finalement dénonce l'autodéfense (en disant clairement que celle-ci ne fait que réveiller des instincts brutaux qui ronge tout raisonnement que l'on se doit d'avoir devant la violence). Enfin, je l'ai vu de cette manière, et d'autres réalisateurs l'ont vu de même:
"Un citoyen se rebelle" de Castellari, qui à la base surfe tout de même sur la vague des films de vigilante exploite le même thème avec beaucoup plus de transparence. Mais comme dans mon ignorance je ne sais pas lequel des deux est le plus vieux, je ne peux pas dire lequel a inspiré l'autre. Ah, inculture, quand tu nous tiens...

Dr Devo 22/06/2005 19:28

Bien sûr, c'est sardou qu'il fallait mettre! Même si j'aime beaucoup ma photo!Dr Devo.

Le Marquis 22/06/2005 19:22

Tiens, curieux, j'aurais juré que tu allais mettre une photo de Sardou pour cet article...
MANIAC, très bon film, avec une séquence d'introduction formidable : un couple se prélasse sur une plage déserte; ils sont observés par un rôdeur, qui ne tarde pas à les trucider dans une scène qui renvoie aux slashers alors à la mode, une scène banale, laborieuse, prévisible, mais qui s'avère être un cauchemar. Le tueur se réveille dans son appartement sordide, et le spectateur qui s'attendait à un bon gros psychokiller des familles plonge soudain dans un univers poisseux, sordide et profondément dérangeant. La différence avec HENRY est l'introduction d'éléments fantastiques illustrant l'univers mental du "héros", mais par ailleurs, ce sont effectivement deux films assez proches dans l'esprit. William Lustig a plus ou moins cessé de tourner aujourd'hui; très cinéphile, il dirige une excellente boîte d'édition vidéo qui propose des éditions de qualité, et souvent des films rares et passionnnants.