Woody Allen est-il envisageable sans Gilbert Roussel ? : l'anniversaire de Matière Focale, épisode 7...

Publié le par Dr Orlof


[Photo : "Don't Try to Look Disappointed" par Dr Devo,

d'après une photo de plateau du film IT CAME FROM TRAFALGAR de Solomon Mortamur (USA-2005)

avec, de gauche à droite : Brinke Stevens, Jeremy Smith et Linnea Quigley]

 

AVANT-PROPOS
Nous continuons le tour de piste focalien et commémoratif. Et aujourd'hui, c'est le
Dr Orlof qui nous offre un texte. Je fais moult courbettes et le remercie !
Dr Devo.


Renoir, Guitry, Truffaut, Moretti, Chabrol, Kusturica, Woody Allen, Almodovar… Ils sont nombreux les cinéastes que j’admire à avoir été malmenés en ces lieux depuis deux ans. Et pourtant, depuis que j’ai découvert Matière Focale, non sans une certaine admiration (comment avoir le talent d’écrire deux longs articles sur MAC ET MOI (articles visibles ici et ici) ? J’en serais bien incapable !), jamais l’idée de m’éloigner de cette source rafraîchissante ne m’a traversé l’esprit. Cela pourrait s’expliquer par un simple relativisme (après tout, chacun ses goûts), mais jamais cette hypothèse ne m’a paru satisfaisante. Bien sûr, chacun d’entre nous entretient avec le cinéma des penchants coupables qui nous poussent plus volontiers vers certains types de films que d’autres. Pour ma part, je déteste les films de guerre, la science-fiction m’ennuie souvent, et je sais pertinemment, indépendamment de la valeur intrinsèque des films, que je m’embêterai moins devant un porno soft des années 70 que devant une superproduction de David Lean. En ce qui concerne notre hôte, tout le monde aura repéré sa méfiance instinctive envers les films de mafieux, les reconstitutions historiques et les "biopics" (alors qu’il y en a d’excellents, que l’on se souvienne du VAN GOGH de Pialat ou le sublime MAN ON THE MOON de Milos Forman [1] alors que son péché mignon l’attire irrésistiblement vers les "films de college" (où le pourcentage d’inepties doit pourtant avoisiner celui des films érotiques des 70’ !).
Non ! Ce n’est pas le "chacun ses goûts" qui a fait pour moi de MF une lecture (quasi) quotidienne indispensable, mais la certitude que les films n’étaient jugés que sur le seul critère valable à mes yeux : celui de la mise en scène (notre beau souci !).


De la même manière qu’on se fiche que Cézanne ait peint des pommes plutôt que des fraises ou des betteraves (le motif n’est pas le style), ce n’est pas "l’histoire" qui fait un bon livre ; un film n’est pas un scénario mais une manière de le faire vivre à l’écran, qui passe par le cadre, des mouvements de caméra, la lumière, le son, le montage, le découpage, le jeu des acteurs… Or, rares sont les critiques qui décortiquent ces divers éléments avec autant d’acuité et de perspicacité que notre bon Docteur Devo. J’aime ses rapprochements incongrus, sa manière inimitable de s’enthousiasmer pour l’agencement d’une seule séquence qui passe parfois inaperçue dans l’ensemble d’un film (il me l’a prouvé très récemment lors d’une joute amicale autour du film de Lucio Fulci, LA MAISON PRÈS DU CIMETIÈRE. J’ai revu la séquence que je n’avais pas remarquée et, effectivement, elle est assez belle !) J’aime son sens de l’humour, sa passion pour les films qui le pousse à les regarder, au départ, comme s’ils naissaient libres et égaux sans distinction de genres (noble ou pas, art et essai ou commercial) ou de races (Tarkovski et la série Z, même combat !).
 
 

À ce moment de mon (sincère) éloge, vous sentez monter le paradoxe. "Si les critères de jugement que vous appliquez sont les mêmes, comment expliquez-vous les divergences notées en tout début de ce texte ?", me diriez-vous. C’est là où me semble résider la spécificité de MF, à la fois extrêmement iconoclaste et stimulante, même si jamais les auteurs de ce site n’en ont fait une vérité suprême à suivre comme des dévots [Des Dr Dévots ? NdC]. C’est là que s’explique également le titre de ce courrier, qui tient, en fait, à la conception que chacun se fait de l’art.
On peut estimer que l’art doit (ou peut) rester au contact du réel et poser un regard sur le monde tel qu’il est (Flaubert) ou qu’il n’a d’autre fin que lui-même (Baudelaire, "l’art pour l’art"…)
Notre bon docteur est un farouche partisan de la deuxième catégorie, "Poésie uber alles" , répète-t-il inlassablement et tous les syndromes qu’il découvre régulièrement (par, exemple récemment "la poutre apparente") ne disent qu’une même chose : Donnez-nous de l’Art, du Beau, de l’Étonnant en faisant exploser la narration, en nous offrant des cadres insolites, en nous surprenant par le montage et gardez-nous de la platitude du quotidien téléfilmique. Oh ! Je sais parfaitement que si le docteur affectionne particulièrement un art totalement baroque (Jarman, Russell, Greenaway…), il n’est pas non plus allergique au Réel et sait parfaitement être sensible aux constructions diaboliques d’Éric Rohmer ou aux splendides épures des époux Straub. Mais dans tous les cas, il faut des partis pris de mise en scène très forts.

Je le redis, cette conception défendue sans le moindre pédantisme et avec une ouverture d’esprit jamais prise en défaut est extrêmement stimulante et permet de découvrir les beautés que recèlent les films de Marins, de Franco ou de Rollin, cinéastes méprisés par la doxa cinéphilique. Mais pour ma part, j’avoue que j’ai une définition plus "globale" (du coup, forcément moins précise) de la mise en scène, et que j’ai du mal à en séparer les éléments. Pour reprendre une comparaison littéraire, je veux bien admirer un type comme Perec capable d’écrire tout un roman sans la lettre e (sa maîtrise de la langue est parfaite) mais j’avoue que cela m’ennuie aussi (comme les jeux intellectuels d’un Robbe-Grillet ou le recyclage avant-gardiste d’une Marguerite Duras). Ce qui me passionne dans la mise en scène, c’est l’incarnation, la manière dont un cinéaste parvient à faire vivre un scénario à l’écran. Cela peut passer par des personnages (Antoine Doinel ou les acteurs-réalisateurs qui me passionnent comme Woody Allen ou Monteiro [2]) ou par une trame romanesque intense qui parvient à faire oublier les ficelles du scénario (Almodovar). La mise en scène, de Renoir au magnifique BLISSFULLY YOURS d’Apichatpong Weerasethakul, est aussi, selon moi, ce qui permet d’offrir au spectateur une place face au monde.
 
 

Dans un récent commentaire, l’excellent Bernard RAPP rappelait à un lecteur que le cinéma n’était pas un cours d’histoire. Je suis totalement d’accord lorsqu’il s’agit d’INDIGÈNES ou des horreurs comme LE VENT SE LÈVE de Ken Loach ou Tavernier. Dans ces cas, il n’y a pas de cinéma mais du didactisme, une volonté de dire aux spectateurs ce qu’ils doivent penser par l’intermédiaire de ficelles mélodramatiques et de personnages caricaturaux. À côté de cela, je pense que le cinéma peut néanmoins poser un regard sur le monde (l’histoire, la politique…) et nous permettre de le déchiffrer lorsqu’il "reconstruit" le réel, lorsqu’un artiste pose un regard singulier sur ce monde (ce que font, à mon avis, des gens comme Chabrol ou Moretti).

Voilà ce qui peut expliquer nos (petites) divergences. Ceci dit (je me suis déjà bien étendu), ce que j’apprécie par-dessus tout chez l’équipe de Matière Focale, c’est l’honnêteté qu’elle persiste à conserver en accueillant toutes les opinions et en les discutant courtoisement. Bien sûr, il faut parfois faire bloc pour congédier les perturbateurs qui entrent en baskets et braillent sans débattre, mais jamais je n’ai vu ici les insultes et les anathèmes péremptoires remplacer la pensée ! Étonnez-vous après que l’on se sente si bien dans ce salon britannique où l’on peut croiser aussi bien Gérard Kikoïne et Gilbert Roussel que Sokourov et Pedro Costa !
 
 

Pour la passion intacte et communicative du docteur, la boulimie de cinéphage du Marquis, les commentaires ironiques et hilarants de Bernard Rapp et le talent de toute l’équipe de rédaction, Matière Focale est devenue LE lieu indispensable de la cinéphilie. D’où ce modeste (quoique trop long) hommage et ces sincères remerciements que je vous adresse à tous à l’occasion de ce deuxième anniversaire.
[1] Je reconnais qu’il existe aussi d’excellents films de guerre et qu’il m’arrive de les aimer (ceux de Kubrick en particulier).

[2] Je rêve d’un note focalienne sur LA COMÉDIE DE DIEU ou LES NOCES DE DIEU !

Publié dans Courrier des Lecteurs

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Le Marquis 27/12/2006 16:47

J'approuve à 100% cette superbe photographie.

Le repassant 27/12/2006 13:36

Farfaitement raison, Mr Orlof, il manque sur ce site la critique d'un film du regretté Monteiro! Docteur, au travail, vous adorerez, ça j'en suis sur (et Orlof en est convaincu aussi).