Chroniques de l’Abécédaire, épisode 13, première partie : L'horrible docteur insémine l'enfant des fast-food d'une bactérie de violence guerrière au cœur de ténèbres constantes.

Publié le par Le Marquis

[Photo : "Et surtout la santé", par Le Marquis]

 

Avant toutes choses, je souhaite comme il se doit à l’ensemble des visiteurs une excellente année 2007. Que les habitués du site s’y sentent toujours les bienvenus. Que les lecteurs silencieux puissent toujours y trouver leur compte. Que les aigris qui nous traitent d’élitistes prétentieux parce qu’on aime Sokourov et pas SAW puissent nourrir leur ulcère en nous couvrant d’insultes. Que les aigris qui nous traitent d’incultes chômeurs parce qu’on aime LES AVENTURES GALANTES DE ZORRO et pas Truffaut se sentent libres d’en faire autant. Et que ces deux dernières catégories parviennent un jour à se mettre d’accord.
Un mot pour remercier tout particulièrement certains d’entre vous pour les articles excellents qu’ils nous ont fait parvenir à l’occasion de l’anniversaire de Matière Focale : chaleureuse poignée de main donc à Vierasouto, au Dr Orlof, à Isaac Allendo, à Rub, à Ludo Z-Man, à Norman Bates, à OverFab dont la contribution sera disponible incessamment sous peu, et je précise très clairement que les liens vous renverront, non pas à leur article pour Matière Focale, mais bien à leurs sites respectifs, que je vous encourage à aller visiter de ce pas – en déplorant de ne pas avoir de lien à associer à Rub, qui le valait bien. Je ne m’attendais pas à tant de contributions à ce modeste événement, et ces articles successifs ont été lus avec le plus grand plaisir.
Mais revenons-en à l’affaire qui m’amène. Les vacances de fin d’année étant ce qu’elles sont – la magie de Noël est descendue sur nos cartes bleues, et tinorossi à vous tous, la rédaction des Abécédaires n’a pas vraiment pris de l’avance, et je dois donc faire le deuil de la chimère qui me poussait à croire naïvement que je pourrais clore le compte-rendu exhaustif des visionnages de l’année 2006 au 31/12. Bernique ! Bof, peu importe. Il n’est d’ailleurs pas impossible que l’Abécédaire évolue dans sa forme, c’est en réflexion, mais pour le moment, c’est la tête dans le guidon que je vous livre ici la première partie du 13e épisode, qui s’ouvre en toute bonne logique avec un film en A comme…
[Le suspense est à son comble... "Pianiste", par le Marquis, d'après L'HORRIBLE Dr ORLOF] 
 
A HISTORY OF VIOLENCE, de David Cronenberg (USA / Allemagne, 2005)
Mine de rien, le dernier film de Cronenberg, bien qu’il n’ait pas fait l’unanimité, est son premier vrai succès populaire depuis LA MOUCHE, et a même trouvé grâce auprès de ceux qui l’avaient catalogué comme un cinéaste prétentieux drapé dans le mépris de ceux qui l’avaient porté à l’époque de DEAD ZONE, LA MOUCHE ou VIDEODROME. Il est d’ailleurs assez surprenant de découvrir une narration aux lignes claires, comme il n’en avait pas abordées depuis plusieurs années, au point du reste qu’il est même possible de le prendre au pied de la lettre et seulement pour ce qu’il raconte, ce qui explique bien qu’une des plus belles séquences du film (la scène érotique dans l’escalier, qui marque un point de basculement précis et mystérieux et clarifie soudain l’intérêt que Cronenberg a pu trouver à ce scénario) ait été l’objet de quelques polémiques, et que certains, comme nous le rappelle l’anecdote rapportée par Tournevis à la fin de son article en lien sur ce titre ci-dessus, aient pu s’enferrer dans un contresens total de l’objet et des visées du film.
Les thèmes de la mutation et de la contamination, souvent extériorisés dans l’œuvre de Cronenberg, opèrent ici à la fois sur l’ambivalence des personnages et sur la subtilité avec laquelle la violence circule, invisible, transitant d’un personnage à un autre, et n’éclatant dans d’étonnantes séquences très graphiques et tirant vers le western que parce qu’un récit plus symboliste qu’il n’en a l’air le permet. Ce que le personnage interprété par Viggo Mortensen a d’extraordinaire n’est que le révélateur d’une vision incisive de la famille et du rapport à la violence, dont les conclusions, sombres, ambiguës et inconfortables, s’expriment dans la séquence finale avec d’autant plus d’impact et d’acuité que cette scène ne comporte ni voix-off, ni dialogues, ni explicitation formelle d’un message, d’une morale nous permettant de nous mettre à distance de l’expérience à laquelle cet excellent film nous a confrontés. Juste un silence de plomb, un échange de regards, une compréhension intuitive de l’accès à un nouvel état, déjà présent dans la superbe conclusion de SCANNERS, et qui s’est effectué ici à un stade intimiste, ou plutôt intérieur.
 
B comme… BAKTERION, de Tonino Ricci (Italie / Espagne, 1976)
On enchaîne avec le second film extrait du coffret « 50 Chilling Classics » après un étrange WITCHES’ MOUNTAIN. Proposé sous son titre américain PANIC, ce BAKTERION (film libre de droit téléchargeable ici) est un classique petit film d’horreur nous racontant les déboires d’un scientifique contaminé au cours d’une expérience, qui se transforme peu à peu en une créature sanguinaire qui va terrifier la petite ville où se déroule une action routinière, bientôt mise en quarantaine. La narration est épouvantablement décousue, et ce dès les premières minutes, ce qui, au fond, peut avoir son charme. Mais le rythme reste très poussif, suivant pas à pas une enquête bien bavarde entre deux meurtres. Situation de quarantaine évoquant un peu THE CRAZIES de Romero, souffrance existentielle d’un monstre en partie conscient de son état, et qui trouve refuge dans une salle de cinéma, thriller, giallo, le film part un peu dans toutes les directions sans vraiment avoir les moyens ou le talent d’en assumer pleinement une seule. Réalisation et effets très sommaires, mélange filandreux de banalité et d’incohérence qui nous ressert une énième version de la scène de la douche de PSYCHOSE, entre deux assommants chassés-croisés dans les sous-sols de la ville…
L’intérêt est quasi nul, et le film n’existe que par des séquences maladroites qui parviennent cahin-caha à sortir du lot – une agression dans une église filmée de façon si primaire qu’elle en est presque inquiétante curieusement ; les projets des autorités visant à larguer une bombe H sur la ville, projets baptisés « Plan Q », ce qui m’a bien fait rire ; et surtout la façon dont la créature s’approprie la salle de cinéma, en pleine projection : inutile d’aller payer des droits, le film diffusé à l’écran est fait maison, et ça se voit (un homme monte dans une voiture et roule sur fond de musique hésitant entre Tangerine Dream et la BO de LA SOUPE AUX CHOUX, devant une salle pleine de spectateurs fascinés) ; le monstre surgit alors de l’écran lui-même, préfigurant une scène jumelle (mais bien plus belle) dans le DÉMONS de Lamberto Bava, ainsi qu’une réflexion totalement absente du film sur ce qu’aurait pu être la prise de conscience d’un mutant réalisant qu’il n’existe que dans un obscur film de série B. Vagues petits indices de l’existence transparente d’un film insipide et invisible.
 
C comme… CONSTANTINE, de Francis Lawrence (USA / Allemagne, 2005)
On vérifie ensuite et sur pièce les quelques qualités pointées lors de sa sortie en salles par le Dr Devo (voir son article) qui n’avait cependant que modérément apprécié le métrage, comme c’est également mon cas.
Encore une adaptation de comics, cette fois d’un titre dont le néophyte que je suis n’avait jamais entendu parler, ni vraiment pire, ni meilleure que le tout-venant de cette nouvelle mode dont n’émerge vraiment à mon sens que l’intéressant SIN CITY, lequel présente au moins un ton et une esthétique originaux. Ce qui n’est pas le cas de ce CONSTANTINE assez quelconque, oscillant constamment entre la laideur d’effets de pacotille (infographie et poses en creux) et ce qu’on désignera moins comme de la beauté que comme une stricte et effective efficacité. Bref, c’est du spectacle pur et dur, foncièrement dénué du moindre soupçon de spiritualité malgré son sujet, le film préférant jeter sur la mythologie et le religieux un regard distancé et d’ailleurs non dénué d’humour, sans trop verser dans la gaudriole – le simili Robin, ado qui accompagne le héros campé par K’il-est-nul Reeves (comme à son habitude parfaitement insipide), interprété par Shia LaBeouf (pauvre garçon), n’est par exemple jamais sujet aux développements superflus qu’on pouvait craindre. Ce qui ne met pas CONSTANTINE à l’abri de fréquentes fautes de goût : le film se suit gentiment, intrigue occasionnellement, agace souvent et ne me passionne jamais.
L’ironie élégante, souvent personnifiée par l’excellente Tilda Swinton, sauve les meubles d’un film froid et fonctionnel, empêtré dans ses lourdeurs visuelles et son discours anti-tabac très envahissant. En complément de l’article du Dr Devo, j’ajouterais à la présence de Tilda celle du méconnu Pruitt Taylor Vince, excellent acteur de seconds rôles, tout en soulignant un paradoxe : le film DOGMA de Kevin Smith, qui joue sur les mêmes thématiques dans un registre nettement plus axé sur la farce, est pourtant bien plus intelligent, émouvant et abouti que ce produit soigné mais on ne peut moins mémorable…
 
D comme… DEVDAS, de Sanjay Leela Bhansali (Inde, 2002)
Retour à Bollywood, l’un de mes péchés mignons (voir KUCH KUCH HOTA HAI, l’article ou même le film), avec cette grosse production durant laquelle un technicien a été décapité par un ventilateur (véridique !). Alors que KUCH KUCH…, quasi parodique, était résolument ancré dans une modernisation des canons du genre (son héroïne fredonnait même la « Danse des Canards », faut-il le rappeler), DEVDAS s’inscrit pour sa part dans un registre plus convenu, d’autant plus qu’il s’agit du remake d’un classique du cinéma indien, adapté d’un roman de 1917 insérant dans le mélodrame un jeu à nos yeux bien cryptique sur la culture et le panthéon hindous.
Pour reprendre une formule de PMU de quartier, c’est un genre. Personnellement, je n’y suis pas réfractaire (pléonasme), et trois heures de paradis colorimétrique au royaume du kitsch larmoyant n’ont rien pour me déplaire. Quoi qu’il en soit, si le film peut paraître parfois très kitsch à nos yeux, on ne pourra certainement pas le trouver cheap : s’ouvrant sur un hallucinant plan-séquence dans un décor plus grand que le 8e arrondissement (manifestement un bordel monstre à orchestrer, de quoi y perdre la tête effectivement), DEVDAS, d’un luxe indécent, est techniquement imparable et ponctué de quelques trouvailles visuelles soufflantes – la première rencontre de Devdas et de la courtisane Chandramukhi est soulignée par un effet visuel inattendu et assez stupéfiant. C’est probablement la part de naïveté, ou plutôt de candeur de cette approche de la narration qui m’enchante, cette absence de retenue dans les effets sonores et visuels, avec ses dialogues tendus où chaque réplique est ponctuée d’un coup de fouet ou du grondement du tonnerre.
Je ne suis pas un inconditionnel, loin de là, et les trois heures se font tout de même parfois sentir. Mais je ne parviens jamais à les considérer comme du temps perdu : il y a là de quoi me sustenter, que ce soit dans un regard légèrement ironique (l’acteur principal n’est autre que Sharukh Khan, le Tom Cruise local, déjà héros de KUCH KUCH…, et l’une des rares créatures de cette planète capables de me plonger dans l’hilarité d’un seul froncement de sourcil, la nullité de son interprétation frôlant le sublime) ou dans une sincère admiration pour les quelques morceaux de bravoure du film, tout particulièrement la douloureuse séquence de l’humiliation de la mère de Paro, passage saisissant, splendide et d’une maîtrise remarquable qui va au-delà du seul exotisme de la chose.
 
E comme… ÉMILIE, L'ENFANT DES TÉNÈBRES, de Massimo Dallamano (Italie / Angleterre, 1975)
C’est une vilaine copie recadrée et en VF que Cactus Films nous propose ici, et malgré mon indulgence relative pour les éditeurs fauchés, il y a parfois de quoi maugréer quand même quand on sait qu’il existe des masters de bien meilleure qualité de l’autre côté de la Manche. Bref. Retour au fantastique italien florissant des années 70 après le mauvais BAKTERION pour ce petit classique oublié mettant en vedette la très jeune Nicoletta Elmi, petite rouquine ayant prêté son visage à bon nombre de classiques du genre de l’époque (LA BAIE SANGLANTE, LES FRISSONS DE L’ANGOISSE), la gamine que l’on se devait alors de présenter dans tout bon film d’épouvante qui se respecte, et que l’on a revue adulte – et très sexy – dans le DÉMONS de Lamberto Bava, encore lui.
Elle interprète ici (fort correctement d’ailleurs) la petite Émilie, traumatisée par la mort de sa maman, et qui développe un comportement inquiétant depuis que son père lui a offert un étrange médaillon découvert dans le cadre de ses recherches sur les superstitions autour d’une étrange fresque dans une église en ruines – une peinture qui s’avèrera d’ailleurs « truquée » comme dans LES FRISSONS DE L’ANGOISSE. Semblant s’orienter vers une nouvelle déclinaison de L’EXORCISTE, le film de Dallamano trouve rapidement un rythme et un ton inattendus et fort séduisants. Peu porté sur le spectaculaire, le film cherche sa voie dans un registre plus axé sur le tragique, la fatalité, la mélancolie, soutenu par une très belle musique triste et répétitive, jusqu’à un final sombre et assez beau. La mise en scène est solide à défaut de faire véritablement preuve d’inspiration, et les tonalités bleues, roses et violettes, dont il est parfois difficile de discerner la part d’intentionnalité au regard de l’état de la copie, baignent le film dans une atmosphère un rien désuète, mais attachante. Un joli petit film en somme, qui mériterait bien une édition plus digne et plus respectueuse.
 
F comme… FAST FOOD, FAST WOMEN, d’Amos Kollek (USA / France / Italie, 2000)
À l’époque, j’avais été très intéressé par le film SUE PERDUE DANS MANHATTAN, malgré son aura BCBG – je ne sais plus vraiment pourquoi, mais le métrage fleurait alors bon le Festival Télérama. Pourtant, ce très beau film développait un ton et surtout un rythme assez singuliers – apathie, désespoir tranquille, douce noirceur, amertume polie, le tout s’orchestrant autour du personnage interprété à merveille par l’actrice Anna Thomson, alors quasi inconnue (égarée dans l’infect GOUTTES D’EAU SUR PIERRES BRÛLANTES vu cette année, et dont elle était le seul intérêt), actrice qui faisait corps avec le projet d’Amos Kollek, auquel elle apportait une densité et une présence impressionnantes, évoquant l’alchimie très particulière entre un cinéaste et sa créature, je pense notamment à Divine et John Waters (voir PINK FLAMINGOS), ou plus encore à Marianne Sägebrecht et Percy Adlon (qui ont fait bien d’autres choses que le – joli – BAGDAD CAFÉ auquel on les a tristement réduits).
On retrouve donc cet univers dans FAST FOOD, FAST WOMEN, sur un registre plus léger, et d’ailleurs parfois un peu léger, le film étant nettement moins fort, moins original. Il ne s’en dégage pas moins un sens appréciable de l’absurde, qui le rattache davantage à Hal Hartley qu’aux films de Woody Allen auxquels le film a systématiquement été comparé. Les limites du films sont un peu celles de SUE PERDUE DANS MANHATTAN, mais elles se ressentent davantage je crois : la mise en scène de Kollek reste inféodée à sa (talentueuse) écriture, et n’évite pas toujours la platitude, même si on peut reconnaître au cinéaste le bon goût de ne pas céder aux clichés new-yorkais et aux effets toc décoratifs usuels : c’est sobre, vif, simple, direct. Nettement moins sombre que le précédent, le film me semble également moins abouti, un rien fabriqué là où SUE… semblait couler de source. Ça reste malgré tout attachant, agréable et étrangement porté sur le thème de la sexualité du troisième âge, une occasion comme une autre de retrouver Louise Lasser et Victor Argo dans des rôles conséquents et inattendus. Pas trop mal, donc.
 
G comme… LES GUERRIERS DU BRONX II, d’Enzo G. Castellari (Italie, 1983)
Vu avec le Dr Devo lors d’une de ses visites, LES GUERRIERS DU BRONX n’avait pas fait l’objet d’un article, à croire que le film se passait de commentaires : malgré de gros problèmes de rythme, le film valait le coup d’œil, ne serait-ce que pour le kitsch forcené de ses costumes (célébré par un spectaculaire générique d’ouverture), ou pour cette très improbable séquence de confrontation des gangs au pied du pont de Brooklin, martelée par une musique percussive, et pour cause : le batteur était tout bonnement installé dans le cadre et intégré aux figurants ! Peut-être aussi, tout simplement, parce que le film de Castellari était un pur produit du cinéma bis italien de l’époque, tourné en cinémascope et visuellement assez soigné.
Nous retrouvons donc le héros Trash, petit minet qu’on croirait échappé du groupe Europe, confronté à la volonté d’un état démocratique dans la forme et fasciste dans le fond (les deux films n’étant pas plagiés sur NEW YORK 1997 pour rien) d’évacuer le Bronx, ou plus exactement de déporter par la force ses habitants vers le Nouveau Mexique en vue de les exterminer, afin de laisser le champ libre à un ambitieux projet immobilier. L’opération est menée par un Henry Silva aux vagues allures d’officier SS, naturellement. Trash refuse dans un premier temps de joindre la Résistance, mais change d’avis lorsque ses parents sont massacrés par l’envahisseur, que c’est mesquin.
Le film est hélas nettement moins porté sur le mélange western/SF du premier opus, et bien plus sur une guérilla à vrai dire un peu longuette – on a donc très largement le temps de s’ennuyer, et on se console avec quelques plans très Z (une rigolote explosion d’hélicoptère) et surtout avec une VF particulièrement absurde débitant du dialogue stupide au kilomètre. Ma réplique préférée, à prononcer avec un fort accent sud-américain : « Personne n’aimerait être assis sur une chiotte truffée de diamants… »
[Photo : "Masque", d'après L'HORRIBLE Dr ORLOF et DEVDAS, par le Marquis] 
H comme… L'HORRIBLE Dr ORLOF, de Jess Franco (Espagne / France, 1962)
Ouvrons maintenant les portes à ce premier plagiat des YEUX SANS VISAGE avant le très kitsch LES PRÉDATEURS DE LA NUIT, et quoi qu’en dise Jess Franco lui-même, affirmant que son film ne doit rien au chef-d’œuvre de Franju puisqu’il est adapté d’un roman – roman que Franco a lui-même écrit sous le pseudonyme de David Khune. L’intrigue du film de Franju est donc revisitée, non sans une certaine invention du reste, le récit étant marqué par une atmosphère triviale de roman de gare, plus démonstratif, moins poétique, même si certaines idées sont assez belles – l’aveugle défiguré Morpho, guidé dans les ruelles sombres par la canne du Dr Orlof martelant le sol.
Le film bénéficie surtout d’une très belle photographie déjà saluée dans l’article rédigé par le Dr Devo, ainsi que d’une musique inhabituelle, boxon bruitiste assez original. On trouve par ailleurs les prémisses d’un érotisme déjà très sadien, dans un écrin du reste très classique, voire même un rien désuet. On retrouve aussi un défaut régulier des films, bons ou mauvais, de Franco, à savoir un final abrupt et passablement bâclé, avec notamment un raccord totalement foireux au montage pour la scène finale. Le film se suit agréablement ceci dit, surtout si l’on préfère à une version anglaise doublée et non sous-titrée une VF bien plus soignée et respectueuse de l’atmosphère sonore intéressante du film.
 
I comme… INSEMINOÏD, de Norman J. Warren (Angleterre, 1981)
Nous restons dans le cercle des plagiats de qualité avec cette étrange relecture d’ALIEN par l’intéressant réalisateur de SATAN’S SLAVE et de PREY, films très personnels découverts cette année grâce à la collection consacrée au cinéaste par l’éditeur Néo Publishing.
Au terme d’une première demi-heure soignée, qui tire le meilleur parti d’un budget modeste (superbes plans sur les planètes, plus étranges que cheap, et qui changent très agréablement des clichés « figé et majestueux » hérités de 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE) mais semble pourtant amorcer un film laborieux et totalement dépourvu d’originalité, on se demande un peu comment Warren, dont le PREY était si singulier, va parvenir à se distinguer de la masse des pompages du film de Ridley Scott.
L’insémination du titre survient alors, et avec elle le développement du personnage de Sandy, contaminée par un organisme extra-terrestre. Excellente performance de l’actrice Judy Geeson : celle qui répand la mort dans cette équipe d’archéologues de l’espace est sans doute aussi la plus désespérée du lot. Le film se rapproche alors des thèmes et du ton propres au réalisateur, glissant peu à peu sur un registre profondément viscéral, moins dans l’étalage d’effets spéciaux que sur un plan humain. Les contacts – très sexués – avec l’entité extra-terrestre, vécus d’un point de vue douloureusement subjectif, parviennent même à justifier la relative platitude de la première partie du film, qui préparait le terrain à un développement captivant, qui ne fait pas d’étincelles en ce qui concerne le récit lui-même (l’histoire dans ses grandes lignes et les thématiques sont bien celles d’ALIEN), mais confère pourtant à ce qui n’est manifestement qu’une commande à visées mercantiles, par le biais d’une mise en scène énergique et oppressante, une forte personnalité, un ton jusqu’au-boutiste, du caractère. Parfois maladroit, moins original que PREY, le film n’en vaut pas moins très largement le détour.
 
K comme… KEOMA, d’Enzo G. Castellari (Italie, 1976)
Les K se faisant rares, Castellari s’octroie avec KEOMA une seconde place dans cet Abécédaire après le piètre LES GUERRIERS DU BRONX II. C’est heureux pour lui, car ce second film s’avère mille fois plus intéressant que son plagiat bis n°2 du NEW YORK 1997 de Carpenter – décidément, cette sélection est marquée par la constante de la copie… Il faut dire qu’avec KEOMA, Castellari verse dans un genre qu’il maîtrise et apprécie visiblement, et vers lequel il tentait parfois de tirer son film précédent, non sans grandes maladresses.
Bonne occasion pour moi de souligner une fois de plus, dans le cadre d’un genre qui ne m’a jamais vraiment passionné, ma très nette préférence pour ce qu’il est commun d’appeler les western spaghetti, terme adopté et accepté malgré ce qu’il induit de mépris et d’ironie injustifiée – j’aimerais voir la tête de certains si on imposait des termes comme « giallo burger ». Malgré ma grande estime envers un cinéaste comme Howard Hawks, je donne toute la filmographie de John Wayne pour un seul Corbucci (hélas un peu resté dans l’ombre de Sergio Leone), et des films comme DJANGO ou LE GRAND SILENCE me semblent aptes à séduire le spectateur le plus réfractaire aux cow-boys, indiens et autres pistolleros. Je n’ai jamais vraiment cherché à comprendre pourquoi ce qui m’ennuie quasi instantanément dans une production américaine me passionne dans les productions européennes du genre, mais je suppose que cela tient en grande partie à des réalisations moins trempées dans un académisme de façade, et dans le développement de thèmes moins axés sur le patriotisme. Les westerns italiens sont esthétiquement moins prévisibles, et assument une pleine appartenance au cinéma de genre : à mes yeux, on y est plus proche de l’Art que du film historique pompier ou de l’œuvre à message.
On retrouve dans KEOMA, l’un des derniers soubresauts du western italien alors agonisant, cette spontanéité, ces audaces visuelles, cette écriture permissive qui laisse la place à des abstractions discrètes et très belles – notamment autour du personnage de la vieille femme, Faucheuse fantomatique qui se substitue parfois, avec une étonnante subtilité, au personnage incarné par Olga Karlatos. Filmé dans un cinémascope splendide, KEOMA surpasse donc très largement les GUERRIERS DU BRONX dans ses ambitions comme dans sa composition visuelle, marquée par l’insertion régulière et particulièrement inventive de très nombreux flash-back, amorcés par des travellings, par le montage sonore quand ils ne se déroulent pas sous les yeux mêmes du personnage qui se souvient. La bande originale (chantée et évoquant souvent le groupe Pavlov’s Dog) peut surprendre, et quelques cascades tournées au ralenti font un peu mal aux yeux, mais en dehors de ces quelques petites maladresses, l’ensemble est passionnant, et d’une belle noirceur : le calvaire de Keoma (très bon Franco Nero), que son père adoptif a en substance chargé d’assassiner sa propre progéniture (« Je ne peux pas tirer sur mes propres fils ») amène la prise de conscience tardive d’une communauté rongée par la lâcheté et l’apathie, et ce avant une conclusion saisissante aux lisières du fantastique. Très bon film.
 
L comme… LORD OF WAR, d’Andrew Niccol (USA / France, 2005)
Peu de choses à ajouter à l’article du Dr Devo pour un film signé par un cinéaste talentueux au parcours assez original, sur un sujet certes intéressant mais qui a priori ne m’emballait pas vraiment – il faut dire que la première fois que j’en avais entendu parler, je trouvais bizarre ce titre de « L’heure de Foire ». Même si je déplore personnellement quelques petites fautes de goût (la chanson « La vie en rose » en entier, était-ce bien nécessaire ?), l’ensemble m’a pourtant convaincu : très belle mise en scène à l’imagerie forte et relativement audacieuse, utilisation fine et assez intelligente de la voix-off, et surtout un message politique et social qui pour une fois s’intègre harmonieusement à une forme exigeante et aboutie, ce qui évite au film de sombrer dans la pure démonstration, là où bien des cinéastes se seraient avachis sur le seul enfonçage de portes grandes ouvertes : LORD OF WAR assume son versant artificiel et parfois fabriqué dont il parvient à tirer de sombres et séduisants paradoxes. Très intéressant.
 
À suivre, ma foi, vous connaissez le principe !
 
Le Marquis
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[Photo : "La passion d'une vie", Nicoletta Elmi dans EMILIE L'ENFANT DES TENEBRES, par le Marquis]
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Epidemia 13/01/2008 10:40

Merci Marquis pour cette notule sur le Cronenberg. Je sors d'un visionnage de la chose, et qu'est-ce que c'est bien!! Le personnage du sheriff me plaît bien, tout en nuances, lui aussi, prêt à tout accepter pourvu que les apparences soient sauves. Et j'aime aussi beaucoup la scène d'ouverture, et la ressemblance entre le jeune truand qui tue la gamine (et qui ne réapparait que 20 à 30 minutes plus tard) et Viggo Mortensen n'est pas innocente, me semble-t-il.Quant au viol qui se mue en échange de haine et aussi d'amour (pour l'homme présent, l'homme passé?), ben oui, effectivement...

Le Marquis 05/01/2007 05:04

Toute la tête, si si, c'en est à ce point-là !

Vierasouto 05/01/2007 00:57

Une fois encore, je n'ai vu que deux ou trois films... Ca me donne néanmoins envie de prolonger l'expérience de "Sue perdue dans Manhattan" que j'avais bp aimé... PS : Le nez et pas la tête sur le guidon, je crois... Bonne année 2007, pace e salute!

Dr Orlof 04/01/2007 16:31

Très bonne année à toi, cher Marquis, et à toute l'équipe de Matière Focale...
Content de la petite note sur un film qui me tient particulièrement à coeur (allez, un indice, il est de Jess Franco). Bravo également pour la suberbe note sur le film de Cronenberg qui est en tout point réussi. Pour le reste, comme d'habitude, je n'ai pas vu mais je partage ton avis sur Kollek : un grand film (Sue), des ressucées pas désagréables (Fiona) et beaucoup de films sans le moindre intérêt...