LE STADE DE WIMBLEDON de Mathieu Amalric: Le Retour de la Grande Giguasse

Publié le par Dr Devo

Mädchen und Herren,

 

 

 

 

 

Revenons quelques instants sur le territoire français. Et dans ce qu'il a de plus caractéristique, s'il vous plait. Qu'est-ce qui fait un film français? Dure question sans doute mais que l'on peut éclairer à la lumière d'une récente et douloureuse expérience.

 

 

Je vous donnais hier en guise d'article le désastreux palmarès de l'année 2004. Avant de rédiger l'article, je demandais à mon ami l'Ambassadeur, réalisateur lui-même (dont le premier long-métrage, sur lequel j'ai été cadreur sur quelques séquences, est dans les Limbes, c'est à dire le territoire des films réalisés qui ne sortiront jamais sans doute; on reviendra un jour sur le scandale de ces films), de me donner la liste de tous les films sortis en 2004. L'ambassadeur, en tant qu'ancien critique, vote pour le prix du Syndicat de la Critique. L'égrenage des titres 2004 a donc débuté, au téléphone. Cette simple tentative de documentation qui visait à noter les films que j'avais vus en salle en un an, s'est transformée en expérience douloureuse, en creux.

 

 

Qu'est-ce qui fait un film français en 2004? Un nombre incroyable de films déjà. Plusieurs centaines. On constate d'entrée de jeu un problème sur les titres. Tous ou presque sont complètement anonymes et se confondent les uns avec les autres, rendant impossible, même à moi, leur indentification quand je les avais vus en salle! Titre-fragment tiré d'une chanson populaire (et qui cache un film art et essai confidentiel à 10 copies), titre non-mémorisable ("Mensonges et Trahison", "La femme de Gilles", "Demain on déménage"). Une catastrophe où pour un titre très beau comme "Violence des Echanges en Milieu Tempéré", il faut se taper 50 titres calamiteux. Deuxième constatation, peut-être et même sans doute liée à la première, la découverte d'un nombre astronomique de films français dont j'ai eu l'impression de n'avoir jamais entendu parler. Et pourtant, j'ai travaillé dans un cinéma (art et essai en plus!) et j'ai donc vu beaucoup de films, lu énormément de dossiers de  presse. Et surtout, j'ai consulté toutes les semaines ma presse pour voir ce qui sortait. Pourtant, il y a encore une centaine de films français absolument non identifiables. La raison principale : la sortie technique des films. Certains films sortent en pure perte, et les producteurs et distributeurs savent qu'ils feront deux ou trois cent entrées parisiennes et basta! Ils sortent ces films pour une unique raison : toucher les subventions et les aides à la création qui permettront de leur faire sortir un autre film dont ils espèrent qu'il sera moins anonyme. Le résultat est désastreux : films anonymes, médiocres, jouant sur leur nombre total plutôt que sur la qualité d'un seul et cette impression de grande bouillabaisse qu'est la marmite du cinéma français. J'ai fait une expérience sur quelques titres de films anonymes que j'ai notés. Petit tour sur allocine.com, prise de renseignements. Et là, c'est encore plus affligeant : entre le film psychologique sur la crise de couple ou des trentenaires ou des quadragénaires, et les films sociaux à thèse destinés anachroniquement aux feux "Dossiers de l'Ecran", entre ces films donc et les comédies visant le circuit des salles commerciales, ce sont toujours, toujours et encore exactement les mêmes sujets qui sont abordés. Alors, qu'est-ce qu'un film français ? Sans doute un film qui se caractérise par son anonymat. Heureusement, pourrait-on dire, il y a la critique française qui défend avec entrain, il faut l'admettre, les films français. C'est un leurre bien sûr. Vous seriez surpris de voir  combien les films défendus s'oublient à une vitesse fulgurante, et combien de fois telle ou telle perle annoncée ressemble complètement à une autre. Que ceux qui gardent leurs magazines de cinéma ouvrent les numéros vieux de deux ans. Le bilan est sévère et sans appel.

 

 

"Le Stade de Wimbledon". Ouais. Réalisé par Mathieu Amalric, l'épuisant acteur français, écurie Desplechin. Avec Jeanne Balibar, la plus grande dame du cinéma français, bien avant Jeanne Moreau (je n'avais jamais fait le rapport mais c'est évident ; je gagerais ma chemise que le rapport entre les deux actrices est de 1 pour 1.85!). Balibar, même école que le précédent. Et adaptation d'un best-seller de Daniel Del Giudice. Voilà qui n'est que peu attirant et qui fait même peur. Pourquoi ? Relisez le chapitre précédent.

 

 

Jeanne s'en va donc en Italie enquêter sur un écrivain Robert Vohler, écrivain singulier car il n'a jamais rien écrit! La Jeanne voyage, en train principalement, supportant sans peine les fantômes de conversations imposées par tel ou tel compagnon de voyage qui la croise dans le même compartiment. Elle arrive à Trieste où son écrivain a séjourné longuement. elle demande un renseignement à un libraire local, en vain, débarque dans une autre librairie, rencontre un écrivain compagnon de route de Vohler, l'interviewe, n'en retient rien, récupère une autre numéro de téléphone, rencontre un autre témoin, part de Trieste, revient, s'endort dans le train, regarde vaguement des photos d'époque de l'écrivain fantôme (photos toujours trop loin de la caméra pour qu'on puisse nous aussi en profiter), etc...

 

 

Esthétiquement, c'est plutôt joli. Cadrages relativement singuliers et surtout bien construits, montage très cut qui oscille entre un certain naturalisme (spécialité franco-française) et un certain "fantômatisme" toujours discret. Ce qui s'annonçait comme une enquête assez policière (Jeanne est-elle un détective privé, une parente, une thésarde, une simple fan, un agent du fisc..?) ou comme un film psychologique sur la littérature, la découverte de soi et de l'autre, se révèle être autre chose.

 

 

Il faut l'avouer, à ma grande stupéfaction, Amalric, l'acteur art et essai No1 avec Laurent Lucas, le parangon du franco-francisme cinématographique, celui qui cristalliserait presque à lui seul le film de chambre français bien de chez nous (avec la "Soupe au Choux", bien sûr, l'autre côté de cette même pièce qu'est le cinéma français contemporain de Jeanne Moreau), Amalric, donc, évite absolument tous les écueils, et devant la France bloguée entière, je lui présente mes excuses les plus plates et les plus navrées, notamment parce que je me souviens avoir dit au type qui faisait  la programmation du cinéma où je travaillais quand le film est sorti qu'on n'allait pas s'encombrer d'une sombre M...dasse pas cadrée, pas éclairée, puante et snobe, dont le scénario n'est qu'une continuité dialoguée et qui ne doit sa sortie qu'aux moeurs incestuo-mafieuses du milieu de la production française.

 

 

Mathieu, si vous lisez ces lignes, par je ne sais quel miracle, acceptez mon pardon, je vous en prie. Où va Jeanne? Pourquoi vient-elle encore à Trieste? Que cherche-t-elle? Que pense-t-elle? Est-elle hautaine ou chaleureuse? Est-ce qu'elle se passionne ou s'emmerde?  Nous n'en savons rien. Son enquête est futile et nous échappe. Le film ne nous apprendra quasiment rien sur Vohler. Nous n'apprendrons quasiment rien de Jeanne et de sa recherche. Nous ne saurons jamais où sont les ellipses et où sont les continuités, on ne saura jamais si telle scène est drôle ou pas, etc... En un mot, le film est un mystère au sens propre du terme. Les dialogues sont fugaces à l'extrême. L'enquête parait diablement importante, vitale même, mais Jeanne écoute tout ça d'une oreille plus que distraite, ne regarde jamais les documents qu'on lui tend et pense dès qu'elle est entrée chez un témoin de Vohler si elle pourra demander de téléphoner pour demander un taxi (sublime actrice dans cette scène : Anna Prucnal, version polonaise de Bulle Ogier).Le film ne parle de rien. Sinon de cette volonté de Jeanne elle-même (ou du réalisateur...) de faire entrer son corps de grande giguasse dans les interstices minuscules du mur qui la sépare de ce qu'elle cherche. Mission impossible sans doute. Quelque chose se passe pourtant et, bien sûr, on se demande quoi. Les dialogues sont rarement instructifs, souvent d'une trivialité sobre ("Voilà votre chambre", "Tu sais comment éteindre la télé?"). Le temps est tout en syncope, illisible, mais pas assez violent pour provoquer une quelconque saillie dans le film (Jeanne s'endort n'importe où, se réveille n'importe comment, les ellipses nous font changer de saison au gré des voyages statiques, sans prévenir). Nous sommes perdus tout le temps, et paradoxalement avec une nonchalance un peu grave. Tout change mais rien n’est à l'oeuvre. Ce n'est qu'in extremis, de manière absurde (les plans qui mènent au parc puis au stade, sublimes!) que quelque chose se dévoilera, sans révéler et sans enlever le secret des errances qui ont précédé. C'est très beau.

 

 

Parmi les  belles qualités du film, répétons, enfin dans un film français, la qualité du cadre et de la lumière. Quelques plans surprenants (notamment cette espèce de femme handicapée mentale qui se peigne au zinc d'un bar, ou la séquence de la planche à voile, ou encore Jeanne qui tente un regard caméra en tournant douloureusement la tête lorsqu'on évoque les yeux noirs de Vohler, sans doute pour nous montrer elle aussi ses yeux noirs, c'est amusant.), la sublime ellipse de ces photos qu'on en voit pas dans la dernière séquence (lorsque la vieille dame lit le manuscrit, séquence d'images mentales et récapitulatives avec un bel enchaînement, vieille dame et train qui part), etc...

 

 

Même si le film doit sans doute beaucoup à l'Italie et au livre original, dont les dialogues sont sans doute adaptés avec précision, et même si le film d'Amalric, sorte de Citizen Kane de l'absurde, anti-hollywoodien, n'est pas le film français le plus étonnant de la décennie (étonnant comme "L'Humanité" pouvait l'être, par exemple), il n'empêche que son réalisateur réussit un miracle valable et surprenant dans le paysage français: un film sur le Mystère, qu'une centaine d'autres réalisateurs hexagonaux auraient planté, dans tous les sens du terme, d'intentions néfastes. Amalric a sans doute compris  ce qui fait la respiration d'un film : son déverrouillage et son sens de l'incongruité et de l'absurde. Chapeau bas.

 

 

Notons que la Balibar se donne avec nonchalance mais attentivement à ce jeu... Elle n'est pas, cette fois un obstacle rédhibitoire. Ça fait plaisir, n'est-ce pas?

 

 

 

 

 

Volontairement Vôtre,

 

 

Dr Devo.

 

 

 

Publié dans Corpus Analogia

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sousax 08/12/2005 17:47

Il n'est pas question de Robert Vohler, mais de Robert Bazlen.
Amicalement.