La trilogie des Monstres de Larry Cohen: Faire Peur de Naissance (USA 1974/1978/1985)

Publié le par Le Marquis

(Photo: "Anonymous Fine" par Dr Devo, d'après une photo de Karen Black)

Le nom ne vous dit peut-être rien. Larry Cohen est pourtant un hyperactif, concepteur de la série TV LES ENVAHISSEURS, un scénariste particulièrement côté (CELLULAR, PHONE BOOTH et bientôt CAPTIVITY) et un réalisateur longtemps prometteur. Longtemps prometteur… L’expression s’impose, car en plus du fait qu’il a un peu levé le pied dans sa carrière de cinéaste (rien de mémorable depuis L’AMBULANCE en 1990), il n’aura jamais vraiment su tirer parti de ses talents de scénariste, qui surpassent, très largement, ses capacités de metteur en scène. La faute en revient peut-être à son caractère libertaire qui l’a amené à travailler le plus souvent loin des studios auprès de producteurs indépendants : en conséquence, la plus grande partie de sa filmographie est composée de films à petit budget souvent tournés en très peu de temps et avec les moyens du bord. Il faut alors savoir-faire la balance entre l’audace, l’originalité et la personnalité du récit d’un côté, et de l’autre l’aspect bâclé, souvent maladroit, parfois terne, occasionnellement très ringard, de la réalisation.

Je pense cependant que les budgets ne font (et ne défont) pas tout, et qu’un cinéaste aussi productif aurait forcément développé une mise en scène personnelle s’il en avait eu l’inspiration. Peut-être ne souhaitait-il pas prendre le risque de voir ses sujets lui échapper en en confiant la réalisation à un tiers ? Peut-être aussi se fout-il pas mal de l’esthétique de ses films et qu’il a surtout voulu prendre du bon temps ? Quoi qu’il en soit, Larry Cohen a fait ses choix, et au terme de sa carrière, c’est donc une anonyme célébrité, souvent mise à contribution mais sans réelle renommée. Bref, c’est un créateur de concepts et un brillant scénariste. Sa série LES ENVAHISSEURS est finalement bien à l’image de sa carrière : si le thème abordé est pour le moins quelconque, l’écriture des épisodes est par contre remarquable, originale et impliquante, et si la série paraît aujourd’hui un rien désuète face à des classiques comme LE PRISONNIER ou CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR, c’est à la fois parce qu’elle a été fréquemment pompée depuis et parce qu’elle présente visuellement peu d’attraits, la mise en scène ayant assez mal vieilli.

Et pourtant, les films de Larry Cohen valent le coup d’œil. Malgré une petite réputation culte, son œuvre est l’objet de peu de considération. A ce sujet, je profite de ma tribune pour rectifier une contre-vérité qui m’avait contrarié à l’époque : lorsque l’actrice Bette Davis est morte, elle a eu droit, légitimement, à son petit hommage dans les médias, qui ont salué sa carrière et son dernier rôle dans le (joli) LES BALEINES DU MOIS D’AOUT de Lindsay Anderson ; c’est sûr que s’il avait fallu mentionner son dernier rôle effectif, celui qu’elle tenait dans WICKED STEPMOTHER (MA BELLE-MERE EST UNE SORCIERE) de Larry Cohen, ça aurait fait moins classe dans le journal de 20h…

Série B de bonne tenue (BONE, BLACK CAESAR, l’épatant GOD TOLD ME TO où, partout, des innocents pètent les plombs et tirent dans la foule avant de se donner la mort – tous ont un point commun : Dieu leur a ordonné de le faire !!! – ou plus récemment L’AMBULANCE et l’insolite LES ENFANTS DE SALEM – avec Samuel Fuller en chasseur de vampires !) et cinéma bis à deux doigts du Z pur et dur (EPOUVANTE SUR NEW YORK présentant New York sous les assauts du Serpent à Plumes des Incas, THE STUFF où pour une fois, c’est nous qui sommes mangés par notre yaourt et non l’inverse), ces films ont en commun leur véritable originalité, et ce petit pincement au cœur que nous laisse la certitude, quand on vient de visionner l’un d’entre eux qu’avec l’énergie d’un Carpenter ou la rigueur d’un Cronenberg, Larry Cohen aurait pu devenir, les doigts dans le nez, un cinéaste important et immensément populaire.

Je précise à ce point qu’il n’est pas encore mort, merci pour lui, et que si je vous parle de lui, c’est pour la simple et bonne raison que je viens de revoir sa trilogie des « Monstres ». Car, il faut le savoir, Larry Cohen a tout de même accouché en 1974 d’un classique du cinéma fantastique, dont le joli succès commercial l’aura amené à en signer deux suites. Oh, un petit classique, aujourd’hui retombé dans l’ombre, mais un film qui avait à sa sortie fait son petit effet et choqué la ménagère de moins de 50 ans. Ce film s’intitule LE MONSTRE EST VIVANT (IT'S ALIVE). Le sujet en est à la fois très simple et très compliqué. Une femme sur le point d’accoucher est accompagnée une nuit par son mari jusqu’à l’hôpital du coin. Tout se déroule dans un stress cotonneux et poussif (mais si : poussez ! poussez !). Problème : en sortant du ventre de sa mère, le bébé, mutant et monstrueux, massacre le personnel hospitalier et prend la poudre d’escampette. A leur retour de l’hôpital, leur fils, qui attendait impatiemment « un petit frère ou une petite sœur », est bouleversé de les voir revenir les mains vides avec une gueule d’enterrement. Si le concept du bébé-monstre est simple et en appelle à des ficelles attendues (un cocktail entre ROSEMARY’S BABY et la SF catastrophiste des années 70), le développement ne laisse filer aucune nuance du mélodrame, horrifique et viscéral, vécu par les parents du « monstre », médiatisés, auscultés, humiliés, emplis de culpabilité, d’angoisse et de répulsion, et n’occulte aucun angle de la réflexion proposée sur l’ambiguïté de ce couple torturé par ses instincts contradictoires et son penchant (illusoire ?) à assumer la «responsabilité», puis la paternité d’une créature meurtrière, aux réactions imprévisibles, qui cherche avant tout à rejoindre le nid familial – pour l’intégrer ou pour le consommer ? Dérangeant, n’est-ce pas ? C’est un film passionnant de ce point de vue ; le scénario est en tout point remarquable, ne cède ni à la démonstration (pas de « message » didactique – défaut de beaucoup de classiques SF des années 70) ni à la « monstration » : peu de scènes choc, des effets spéciaux le plus souvent suggestifs, Larry Cohen préférant se focaliser sur la psychologie des personnages, en particulier celle des parents – soutenu en ce sens par un casting solide dominé par le père, interprété avec conviction par John P.Ryan (un comédien excellent, ici sérieux comme un pape, mais auquel j’ai toujours trouvé des allures vaguement veules et perverses). La créature bricolée par un Rick Baker débutant est relativement bien conçue mais son animation reste assez rigide, une chance qu’elle soit finalement le plus souvent occultée par les cadrages ou la photographie. Le point fort du film, avec le scénario, reste cependant la superbe bande originale composée par le grand Bernard Herrmann, dans l’esprit de celle de SŒURS DE SANG de Brian de Palma, une musique magnifiée par un splendide générique d’ouverture. Hélas, et c’est probablement la raison pour laquelle le film est aujourd’hui un peu oublié, c’est sans surprise que l’on constate que la mise en scène médiocre ne suit pas – voir ici des séquences au cadrage hideux, certains plans étant parfois à moitié flous, un montage maladroit et une tonalité visuelle démodée et parfois télévisuelle. Reste que la musique de Bernard Herrmann, l’originalité du récit et la grande qualité de son exploitation contribuent à tirer le film vers le haut et à le hisser au niveau de petite réussite tout à fait estimable.

 Dopé par le succès du film, distribué par Warner, Larry Cohen rempile en 1978 avec LES MONSTRES SONT TOUJOURS VIVANTS (IT LIVES AGAIN) – les titres français sont parfois redoutablement cons, vous ne trouvez pas ? L’enfant mutant du premier opus n’était pas un cas isolé mais le premier d’une série de naissances. Les autorités veillent à l’extermination des bébés-monstres, dépistés avant la naissance et exécutés lors de l’accouchement à l’insu des parents – on pourrait au passage se demander les raisons qui poussent ces mêmes autorités à attendre la naissance pour tuer les créatures au lieu de procéder à des avortements, mon hypothèse étant que les autorités adorent tuer des bébés. John P.Ryan, passablement traumatisé par la mort de son « bébé » dans LE MONSTRE EST VIVANT – mort à laquelle il n’est d’ailleurs pas totalement étranger – a organisé un groupe de résistance visant à récupérer les bébés-monstres et à leur sauver la vie, car il est persuadé que les créatures sont éducables et que leur agressivité n’est qu’une réaction de défense à l’hostilité, à la frayeur et au dégoût qu’ils provoquent. Larry Cohen prolonge intelligemment le propos entamé dans le premier film, et livre un film présentant sensiblement les mêmes qualités scénaristiques… et les mêmes défauts esthétiques que le précédent. On peut toutefois noter quelques légers progrès dans la mise en scène (le plan montrant le nouveau-né griffer frénétiquement le visage du médecin qui vient de l’accoucher est assez glaçant), mais il faudra tout de même fermer les yeux sur des tics 70’s, quelques fautes de goût et ponctuellement de vilains artefacts de montage et de photographie pour pouvoir apprécier à sa juste valeur un récit tendu, pessimiste et complexe, toujours brillamment soutenu par la partition de feu Bernard Herrmann, arrangée par Laurie Johnson (Note du Dr: la compositrice de la musique de CHAPEAU MELON..?). [Absolument ! NdC] Plus qu’une prolongation à vocation mercantile, IT LIVES AGAIN fait évoluer le propos et parvient à lui donner une ampleur accrue.

Vient la question délicate du troisième opus qui boucle la trilogie sur une note pour le moins… inattendue : le déraisonnable LA VENGEANCE DES MONSTRES (ISLAND OF THE ALIVE) réalisé tardivement en 1985. Les naissances se poursuivent et soulèvent la polémique. Le film débute par un prologue ahurissant : une femme accouche dans un taxi d’un mutant, et l’homme qui était venu lui porter secours sort un flingue et tire dans le tas avant de succomber sous les assauts du bébé, lequel, blessé à mort, se traîne jusqu’à une église (superbe travelling avant sur une flaque de sang remontant jusqu’à l’autel, dans laquelle se reflètent les vitraux) pour se baptiser lui-même avant de mourir – diantre ! On enchaîne sans transition sur une scène de procès au cours de laquelle doit se décider le sort des créatures : sont-elles encore humaines ? Doivent-elles être exterminées ou protégées ? L’avocat qui prône leur destruction (Gerrit Graham, échappé de PHANTOM OF THE PARADISE, en fait des caisses, mais il aura vite de la concurrence) espère confondre leurs défenseurs en confrontant un parent à sa progéniture. Le père en question, interprété par Michael Moriarty, est terrifié par son enfant, mais il reste convaincu de son droit à la vie. Au terme d’une brève scène de panique, il parvient à convaincre le juge de l’innocence de la créature, et celui-ci décide que les bébés mutants seront laissés en vie et isolés sur une île déserte. Débute alors un récit en totale rupture avec le ton sérieux et noir des deux films précédents. Larry Cohen, qui venait de réaliser les cocasses EPOUVANTE SUR NEW YORK et THE STUFF, se lâche complètement : le film, visuellement plus riche (beaux mouvements de caméra, créatures animées image par image pour changer) file à vive allure et enchaîne les péripéties les plus absurdes, baladant ses personnages des Etats-Unis jusqu’à l’île des Monstres en passant par les geôles de Cuba. Les créatures sont en train de mourir de la rougeole (eh oui) et décident de rejoindre le continent pour confier leur propre bébé à sa grand-mère, l’ex-femme de Michael Moriarty interprétée par une formidable Karen Black, toujours aussi sous-exploitée. Oscillant perpétuellement entre le kitsch involontaire et l’humour noir assumé, LA VENGEANCE DES MONSTRES est un film authentiquement bizarre, foireux et exaltant, ne reculant devant aucune idée stupide pour mener à terme son aventure, jusqu’à une scène finale de bonheur en famille qui risque d’en laisser plus d’un perplexe. Mais la Perplexité est de toute façon au cœur de ce métrage, puisqu’elle a trouvé ici son incarnation de chair et de sang, en la personne de l’acteur Michael Moriarty. Peu connu par chez nous, Moriarty a été remarqué pour ses rôles dans HOLOCAUSTE et la série «Law and Order». Il a également marqué les esprits au début des années 70 alors qu’il jouait au théâtre, à cause de cette représentation qu’il interrompit un soir en lançant au public, à la consternation générale, un tonitruant « je suis crevé, je me casse ». Michael Moriarty a souvent tenu le rôle principal chez Larry Cohen dans les années 80 ; Larry Cohen semble s’être entendu à merveille avec ce doux-dingue qui réclamait le droit à l’improvisation, mais aussi celui de jouer les séquences dialoguées en solitaire, s’adressant au vide autour de lui, sans que le reste du casting soit présent quand la scène le permettait. Je pense que pour atteindre une telle consistance de non-jeu, il lui a fallu beaucoup de travail et une grande concentration. Vous trouvez que je m’étale sur un seul acteur au lieu de parler du film ? Mais le film, c’est lui ! Imaginez un croisement poupin entre Klaus Kinski et David Hemmings, et vous aurez une vague idée des talents bizarres de ce comédien impossible, qui a perpétuellement l’air de se contre-foutre de ce qui se passe autour de lui – quand il n’a pas l’air shooté au somnifère, avec son accent qui tient à la fois du péquenaud, de l’alcoolique ou du mâcheur de coton compulsif. Michael Moriarty travaille à contre-courant du reste du casting (malaise palpable chez les acteurs qui l’entourent en VOST), balance des répliques qui n’ont strictement rien à voir avec la choucroute, il surjoue comme s’il était sur la planète Mars, mais avec un flegme éteint qui relève de ce que j’ai vu de plus drôle ses derniers temps. Si le film démarre avec le plus grand des sérieux (la séquence d’ouverture dans le taxi, montée en extrait, servira dans un DIRTY HARRY à démontrer la décadence du cinéma d’exploitation américain – belle preuve de culture et d’ouverture d’esprit, Clint), il part peu à peu en vrille vers un n’importe quoi débilissime, pas du tout déplaisant et passablement surréaliste. Que ce soit volontaire ou pas. Mais à moins d’être sourd et aveugle, Larry Cohen, qui l’avait découvert avec EPOUVANTE SUR NEW YORK, n’a certainement pas réemployé Michael Moriarty pour son charisme et la finesse de son jeu… Quelle part faut-il accorder à cette fascination pour l’acteur dans la teneur semi-parodique et hystériquement bis de la carrière de Larry Cohen dans les années 80, franchement, je n’en sais rien. Mais j’en connais deux qui ont bien dû se marrer. Alors avis aux amateurs, regardez ce film en version originale et poussez le son dès que Moriarty allonge deux lignes de dialogue, vous m’en direz des nouvelles. Une façon très youp-là-boum ! de conclure une trilogie sensible, intelligente et corrosive. C’est peut-être avec ce film que va peu à peu se développer dans le cinéma expérimental la… Je suis crevé, je me casse.

Le Marquis

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Publié dans Corpus Analogia

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Commenter cet article

Le Marquis 02/07/2005 14:52

Merci de m'avoir remarqué...

Roxanne 01/07/2005 13:14

"Faire peur de naissance" est un sous-titre absolument exquis...Bravi Marquo,bravo Marquis...