STREET TRASH de Jim Muro (USA, 1987) : A la décharge de la Société

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Kinophilia" par Dr Devo)

Chers Amis,
Si on allait se promener encore une fois du côté des années 80 ? Comme vous le savez, ce genre de plan ne se refuse pas. En passant récemment chez le marchand de journaux (l'option trocante marche aussi très bien...), on a pu récupérer un DVD flambant neuf du film américain STREET TRASH qui, à l'époque (1987, autre temps, autres mœurs), avait eu les honneurs d'une distribution en salles, dîtes donc ! Je l’ai vu à l’époque, bien qu'étant encore quasiment en âge d'avoir des culottes courtes.

Drôle d'animal que ce film, et drôle d'engin que son réalisateur. Jim Muro est tout jeune lorsqu'il le réalise. Il est alors étudiant en cinéma. Il réalise un court-métrage en 16mm. Le court circule dans les petits cinémas et dans quelques festivals, et malgré son côté fauché et un peu de guingois, il se fait gentiment remarquer. Son prof de scénario, Roy Frumkes, est quand même bien titillé. Tous les étés, il essaie de monter des projets plus ambitieux que les courts-métrages réalisés à l'école, projets qu'il confie à ses étudiants les plus motivés. Il propose à Jim Muro et Mick Lackey, acteurs et scénaristes de STREET TRASH le court-métrage, d'en faire le projet de l'été et, grande nouveauté, d'en faire un long et non pas, comme c'est l'habitude, un moyen métrage. Frumkes réécrit une histoire avec Muro, rajoute énormément de choses et de personnages. Il met aussi en place un système de holding pour le financement. Il contacte des gens pour acheter des parts du holding (2000 $ la part !). Ça marche assez bien, et Frumkes trouve même d'autres investisseurs. Si le budget de STREET TRASH est au final bien modeste, il est drôlement bien doté par rapport aux autres projets de l'école... Mouais... Ça, c'est l'histoire officielle... Je vous raconterai l'histoire du montage financier en fin d'article. Vous verrez, ce n’est pas triste.

STREET TRASH raconte l'histoire d'un quartier d'une grande ville aux USA dans les années 80. Le quartier est plus que modeste, et une grande partie de son territoire est constituée d'immeubles abandonnés et de maisons en ruines. C'est même plutôt un immense champs de gravas et de maisons squattées / murées. Quasiment le bidonville par endroit. C'est là que vit toute la population misérable de la ville. C'est-à-dire non pas les pauvres, mais les sous-pauvres : les clochards.
C'est la routine dans le quartier. On lave les vitres des voitures aux carrefours (c'est plus une parodie de lavage des vitres, le jeu consistant à être le plus bizarre possible pour que l'occupant de la voiture, effrayé, vous donne vite fait un pourboire !), on squatte, on vole, etc. Dans la boutique d'alcool du quartier, le patron, qui en a marre de sa clientèle de clochards débiles, découvre dans les sous-sols du magasin une vieille caisse remplie de petites bouteilles sans âge. Il en ouvre une et l'odeur lui suffit : ça doit pas être très bon, mais ça doit être rendu très fort par le temps. Les étiquettes sont dégueulasses et jaunies, les bouteilles poussiéreuses, mais un petit coup de chiffon et les clodos du quartier ne trouveront rien à redire à ce tord-boyaux, surtout qu'il sera vendu au prix imbattable d’un dollar. Mick Lackey, un clochard un peu à la masse qui vit avec son frère plus jeune et plus "lucide" dans une casse de voitures, décide d'acheter une bouteille de Viper (c'est le nom du vieil alcool) avec le billet de 1 dollar qu'il a volé le matin même à un autre clodo qui faisait du racket (sur d'autres clodos plus faibles bien sûr !). Mais Lackey n'a pas le temps de la boire, car il se la fait voler. Néanmoins, les bouteilles d'alcool Viper commencent à circuler dans le quartier.
Branson (je ne sais plus le nom de l'acteur), un ancien du Vietnam mal réinséré (ben ouais !), complètement fou et psychopathe, maître d'une bande de quelques clodos vieux et faibles, sort pour une fois de la décharge où il a élu domicile, et va tuer un automobiliste qui passait dans le quartier et qui avait le malheur d'être arrêté à un feu rouge. Suite à ce meurtre (un type avec une femme et un boulot assassiné dans le quartier aux clodos, ça fait désordre), un inspecteur de police débarque dans le quartier. Cependant, il va tomber sur une affaire beaucoup plus étrange : des clochards sont retrouvés "fondus" dans plusieurs coins du quartier. Leur corps semble avoir  fondu comme de la gélatine passée au chalumeau, et leur cadavre n'est pas beau à voir !
Tel un Kiss Cool, les vieilles bouteilles d'alcool Viper ont un double effet, mais nettement plus sanglant que le célèbre bonbon mentholé...
 
Comme vous pouvez le constater dans ce bref et modeste résumé bien en dessous de la réalité, STREET TRASH est un drôle de film qui, comment dire ça en terme courtois… "sort des sentiers battus", et même à plus d'un titre. D'abord par son sujet bien sûr. Je vous mets au défi de trouver un film américain qui met en scène des clochards (95% des personnages quand même), que des clochards et rien que des clochards. (FISHER KING, doit se dire le Marquis...). Un film dans un quartier qui semble tout droit sorti d'un reportage sur Sarajevo après quatre ans de bombardements intensifs, sauf qu'on est bien là, en Amérique, dans une grande ville. Le quartier est devenu un no man's land, une espèce d'anti-réserve, un Tramp Park, une boîte à clochards. C'est déjà très iconoclaste dans le cinéma américain.
Mais ce n'est pas le seul point original de ce film. D'une conception qui rend complètement hommage, sans doute, au court-métrage original, STREET TRASH a une base potache et déconnante qui en ferait comme une version "déviée" ou mutante d'une production Troma (sauf qu'ici, la mise en scène est différente, j'y reviens.) Là-dessus se greffe une espèce de noirceur sociale. Là-dessus se greffent des choses très drôles. Là-dessus se greffe un film d'horreur assez gore.
 
Il y a deux choses sidérantes dans ce film. Tout d'abord, le cadrage. C'est absolument soigné (la comparaison avec Troma s'arrête donc là). La plupart du temps, il est efficace, et  pour le reste c'est absolument beau ! Jim Muro avait cassé sa tirelire avant de faire le film pour acheter une caméra steadycam, la fameuse caméra développée par Kubrick, maintenant devenue si banale. À l'époque, ce n'était pas si fréquent d'en avoir une. [Pour ceux qui ne voient pas trop ce que donnent des plans au steadycam, revoyez les plans dans SHINING, où la caméra suit le tricycle du petit garçon dans les couloirs de l'hôtel ! C'est typique !] Et le Jim, il est doué avec sa steadycam ! Il deviendra d'ailleurs un spécialiste de la chose, pour ne pas dire un des meilleurs opérateurs de la dite caméra (il fait le cadre de nombre de gros films américains, regardez les génériques de vos DVD, je suis sûr que vous avez au moins quatre ou cinq films sur lesquels Muro a bossé !). Donc, point de vue cadrage, c'est souvent très beau, avec des plans plus caricaturaux, mais montés avec une sacrée débrouillardise, et avec intelligence. C'est un cadrage, en tout cas, comme on a peu l'habitude d’en dans les films qui sont à la limite du B et du Z (STREET TRASH étant un faux Z, en quelque sorte). Ajoutez là-dessus une très bonne utilisation des focales, avec des grands angles fort bien disposés. Le montage est plutôt bon. Enfin, la photographie, contrairement à mon souvenir, est très loin de faire pitié. Une histoire trash donc, mais mise en scène avec un goût sûr et un soin dont Muro n'a pas à rougir, loin de là. Le son est également malin. Les effets spéciaux, faits avec trois francs six sous, ou en tout cas avec une certaine économie, sont plutôt réussis, avec une esthétique très particulière, les personnages "fondant" dans d'atroces souffrances après avoir bu l'alcool frelaté Viper, se décomposent dans un panaché impressionnant de couleurs complètement irréalistes résumant assez l'esprit du film : stylisé, iconoclaste, drôle et glaçant.
 
Le plus impressionnant reste le scénario, malgré une narration un peu chaotique. Il y a une douzaine de personnages principaux, et c'est donc un film chorale (comme Jugnot, hahaha!). Le premier montage définitif, si j'ose dire, faisait 2h30. Muro et Frumkes ont décidé d'en enlever une heure. La production étant trop modeste, ni l'un ni l'autre n'ont pu sauvegarder le montage initial, à jamais perdu (comme nous l'explique Frumkes dans l'interview très intéressante, pour une fois, en bonus !). De l'aveu des deux complices, plusieurs des plus belles séquences ont été enlevées dans ce remontage, mais c'était, selon eux, la seule façon de faire tenir la chose avec une heure de moins ! Quel dommage ! Car cette version officielle mais courte est très impressionnante. Sans rémission ni salut, Muro et Frumkes (co-scénariste donc) ont pondu un film complètement atypique. Même si on retrouve la tonalité générale de ce que devait être le court-métrage (un film d'horreur drôle et souvent délirant), le film est complètement social, de A à Z. On s'étonne d'ailleurs d'avoir si peu de séquences gore. C'est que le sujet est ailleurs, dans la description de ce microcosme sans foi ni loi, où le moins que l'on puisse dire est qu'il est difficile, voire impossible, de rester un humain digne de ce nom. Tous les personnages sont à la limite du cas psychiatrique, exception faite du frère du héros (un jeune au cœur pur, plus lucide que les autres) et de la secrétaire de la casse (très beau personnage) plus terre à terre, encore révoltée (mais ayant un travail et n'étant pas clocharde : ceci explique cela !). Tous les autres sont des cinglés ou presque, au comportement absolument déviant d'une manière ou une autre. Muro peint la galerie avec férocité et malice, mais n'épargne personne. Même si on peut dire que certains personnages font partie des "héros" (en opposition aux "méchants"), aucun d'entre eux n'est complètement positif. En général, c'est leur position dans l'échelle clocharde (ils sont plus faibles) qui les rend plus sympathiques. Mais au bout du compte, même eux sont sans foi ni loi ou presque. La séquence d'ouverture, proche du burlesque, est en cela caractéristique : le héros vole, se fait voler, revole et finit par perdre son butin de manière idiote avant de faire casse la gueule. Plus loin dans le film, il amène celui qui l'a volé à l'abattoir, en lui faisant boire sciemment l'alcool Viper. Pas très glorieux pour un héros. Mais c'est la règle de survie dans un monde qui en a très peu, de règles, et encore, toujours marquées plus ou moins par la loi du plus fort. Tout le monde survit, tout le monde triche en conséquence, et même dans ce sous-prolétariat, dans cette hyper-misère, il y a encore une échelle du pouvoir ! Noir, c'est noir ! Peu d'espoir. Le film soulève aussi le voile de la société "normale" (la nôtre, grosso modo) à travers le personnage du portier et de son patron semi-mafieux (tiens, tiens... Voir plus bas). Et là aussi, ce n’est pas très beau à voir. [Ce passage est d'ailleurs amené par une scène très sombre, une espèce de viol collectif suivi d'un meurtre, mais qu'on ne voit pas, hors champs donc, ou plutôt hors narration. Intéressant.] Bref, un portrait peu flatteur de la société occidentale, par en-bas comme dirait l'autre, et par l'absurde. Absurde mais pertinence quand même. À chaque coup de pinceau, Muro fait mouche.
 
On peut voir STREET TRASH comme un remake fou et contemporain de LOS OLVIDADOS de Buñuel (bidonville, décharge, violence des faibles entre eux, etc.). C'est exagéré de dire ça, mais assez pertinent ! Quoi qu'il en soit, le film contient, objectivement, énormément de choses drôles, quasiment tout le temps même. Muro et Frumkes voulaient faire un film mi-délirant mi-noir. Le réalisateur de MALEFIQUES, film français fantastique récent (pas vu), interviewé dans les bonus (?), trouve, lui, que STREET TRASH marque le début d'une ère où le fantastique va devenir plus délirant, moins sérieux que ses pairs des années70 (Cronenberg, Carpenter, Romero...). Je ne partage pas du tout ce point de vue. Malgré des choses très drôles et continuelles (exemple : la séquence du pénis qui vole ! Une des scènes les plus belles  esthétiquement, en plus !), impossible de rire totalement. Le malaise est palpable quasiment tout le temps. C'est la tristesse qui l'emporte en ce qui me concerne, derrière la potacherie et l'humour. Jim Muro a l'air effectivement de faire les deux : peinture sociale et humour. Il a l'air de s'amuser beaucoup. Pour moi, même si on voit et reconnaît que les éléments drôles sont bien mis en scène et bien amenés, c'est son incroyable noirceur qui détermine le film... et lui donne toute sa force, car STREET TRASH, loin de sa réputation de série Z sympa, est un grand film, assez rare, au sujet jamais abordé ou presque, qui dresse une fresque fabuleuse de notre société (toujours valable, et avec quelle pertinence 20 ans après !). Les ambitions de la mise en scène et le soin général n'en font pas du tout le film pauvre et fauché qu'on dit. Car, avant d'être social, STREET TRASH est aussi un beau film.
 
Muro n’a pas fait pas grand chose d'autre malheureusement, et s’est consacré presque entièrement à sa carrière de cameraman. On dit que, dans les soutiens financiers du film, il y avait de l'argent d'une sorte de parrain local qui devait se rembourser sur les bénéfices du métrage. Le film ne marcha pas assez. Muro fut menacé de violences physiques graves, mais finalement s'en tira avec cette promesse : "On te laisse tranquille [pas de doigt coupé, pas de molestage de proches, rien !], mais je peux t'assurer qu'on fera tout ce qui est en notre pouvoir pour que jamais plus tu ne réalises un nouveau film !". Apparemment, ça a marché ! Dommage, car STREET TRASH, déjà maîtrisé et original, augurait de grandes choses. Et ce n'était qu'un premier film !
 
Jetez-vous là-dessus, vous ferez une expérience assez rare et vous vivrez un moment de cinéma complètement singulier.
 
Passionnément Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Commenter cet article

sigismund 15/09/2010 22:05



dire que je ne l'ai toujours pas vu (envoyez vos dons ), alors que je me rappelle très bien la bande-annonce, il avait eu une sacré audience pour un film gore...en rapport avec le choix atypique
pour le cadre de l'histoire -d'après ce que vous en dites, j'ai découvert depuis Damon Packard notamment, avec justement ses bastons -westerns de clodos à base de borborygmes et de tremblements
de caméra...le degré zéro du langage mais pas du cinéma



Sycophante 19/02/2009 01:18

De rien, ce fut un plaisir ;)PS : effectivement un film renié... Incroyable histoire !  

Dr Devo 18/02/2009 23:02

Jim Muro a renié son film parait-il, (tournevis qui a écrit dans ces colonne, me le confirmait il y a peu), mais ila tort, carc 'est un film superbe. En tout cas, merci Sycophante!Dr Devo.

Sycophante 18/02/2009 14:09

Merci pour ce magnifique article, même si Muro a renié "Street Trash"... Quel film ! ^

K 21/05/2006 14:05

Citation : "Jim Muro avait cassé sa tirelire avant de faire le film pour acheter une caméra steadycam, la fameuse caméra développée par Kubrick, maintenant devenue si banale. À l'époque, ce n'était pas si fréquent d'en avoir une. "

Ce n'est pas une mais un Steadicam, avec un "i" et pas "y" et si ce n'est pas au féminin c'est que ce n'est pas une caméra mais un système de déplacement stabilisé qui vient se greffer à la caméra.
Et ce n'est pas Kubrick qui l'a développé c'est Mr Garrett Brown qui l'a inventé au début des années 70 et l'a utilisé tout d'abord sur Bound for Glory de Hal Ashby, puis Rocky de John Alvidsen, puis Marathon Man de John Schlesinger et puis The Shining de Kubrick (et puis beaucoup d'autres...)
J'ai eu la chance de travailler avec Mr Garrett Brown et c'est quelqu'un d'absolument génial.

Quelques liens au sujet du Steadicam :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Steadicam
http://www.garrettbrown.com/
http://imdb.com/name/nm0113593/
http://www.steadicam.com/

et un bonus, le site officiel de James Muro :

http://jmichaelmuro.com/

J'ai également entendu parler de cette histoire de financement mafieux, mais je sais que James Muro a depuis quand même réalisé quelques courts-métrages.

En vue de son parcours professionnel : http://imdb.com/name/nm0614013/
On peut voir qu'il est devenu un Cadreur/Opérateur Steadicam de référence, certains disent qu'il est "l'oeil" de James Cameron (pour insinuer que la maestria visuelle serait moins omniprésente dans la filmographie de Cameron sans l'autre James : Muro)

Aujourd'hui James Muro se dirige plus vers une carrière de Directeur de la Photographie que je lui souhaite aussi palpitante que celle qu'il a eue d'Opérateur Steadicam.

Pour ce qui est de renier Street Trash je sais pourquoi il l'a fait mais je ne ferais pas de commentaire à ce sujet, c'est de l'ordre du privé.

Personnellement j'espère rencontrer James Muro dans pas trop longtemps...


Amicalement,

K.

(Opérateur Steadicam)