LA GUERRE DES MONDES, de Steven Spielberg (USA, 2005) : Le syndrome du Van Gogh à 3 Oreilles

Publié le par Docteur Devo

(photo: "La Poésie est un Monstre en marche" par Dr Devo)

Chers Gens,
 
Bon, allez, on peut le dire sans sourciller, d'autant plus que c'est sincère : moi, le bonhomme Spielberg, je ne l'aime pas. Bon, c'est pas un scoop, et OK, d'accord, c'est pas Michel-Ange non plus, pas de quoi en faire des petits pots, mais bon, c'est fait, c'est dit et ça va mieux.
 
Quoique, à la revoyure finalement, ben si justement, vot' bon docteu', il aimerait bien développer, car pour aujourd'hui, il n’a pas encore vidé son sac. Avec une bonne longueur d'avance sur ses collègues et copains de l'époque, le père Spielberg a été un des premiers à se viander au niveau artistique. Exemples de récents viandages sur l'autoroute qui mène à l'Art et à l'Eblouissement : Martin Scorsese (THE AVIATOR, beurkez sur le lien pour ceux qui ont encore faim) et Oliver Stone, non pas que je sois fan, mais qui a fait au moins une chose visible et même belle avec TUEURS NES (par ici les toilettes : ALEXANDRE – attention la chasse n'a pas été tirée, merci de ne pas laisser cet endroit comme vous l'avez trouvé). Exemples de viandages précédents : Woody Allen, Almodovar (zut ! Ça ne compte pas, il est pas amer-loque), Zemeckis (rien que pour me faire de nouveaux amis !), et blah blah blah. Beaucoup de gens à la maison de retraite.
 
Spielberg fut très bon, surtout dans les années 50 et encore avant, dans sa période cinéma muet. Ainsi, on peut encore revoir DUEL, pas mon film culte, mais métrage excellent et avec peu en plus, chapeau l'artiste. La saga Indiana Jones, notre valeureux Marquis rappelait il y a une poignée de jours avec pertinence qu'elle était tout à fait sympathique (LES AVENTURIERS DE L'ARCHE PERDUE), voire assez noire et réussie (INDIANA JONES ET LE TEMPLE MAUDIT). LES DENTS DE LA MER, pas mal aussi. Un bon petit gars avec ses moments de sur-talent. Ben ouais ! Pourquoi pas ? Et puis, vlan ! patatra, le Steven a ouvert l'Arche et s'est transformé en ignoble créature avec INDIANA JONES ET LA DERNIERE CROISADE. Et depuis, on a dû se taper des étrons racoleurs en tout et dignes de rien, dont certains antérieurs (quelle logique, docteu') : E.T. l'ignoble (mais aimé par mon collaborateur à ce site Tournevis, que je salue, voir son article pour GARDEN STATE), ALWAYS (ou plutôt TAMPAX, comme l'appelle le Marquis pour choquer la bourgeoise), AMISTAD, le beau téléfilm refusé par M6 (endort la ménagère, qu'ils disaient), et le splendouillettement stupide – et dont on pourra dire, pour rester poli, qu'il manque de tact sinon de classe : LA LISTE DE SCHINDLER et son horrible défilé de fin, c'est con, cette idée quand même, qui ne convaincra que ceux qui pensent par exemple que les terroristes, on les effraie en se faisant des bisous sur le parvis de la cathédrale. Et HOOK, le film qui m’a fait promettre que plus jamais je ne verrais un Dustin Hoffman de ma vie (même un vieux), et que je casserais la gueule à Robin Williams jusqu’à ce que qu’il ne puisse plus sourire ni plisser les yeux. [Dieu merci, j’ai brisé avec bonheur la première promesse cette année ! Voir J’ADORE HUCKABEES.] Par charité judéo-chrétienne, mamelle dont moi-même j'ai tété et à laquelle je dois mon éducation, pas mal d'ailleurs si j'étais modeste, je passe. Donc, depuis dix-quinze ans, Spielberg, assis sur un coffre à sous digne de l'oncle Disney (Picsou quoi ! Suivez !), et assis sur la deuxième chaise de l'incroyable sympathie que le public lui voue (indéniable d'ailleurs), a pondu quasiment 100% de grosses merdes dans les années 90 et suivantes. Bon, c'est vrai, avec un léger soubresaut récemment.
 
Malgré ses efforts, vot’ bon docteu’ ne vit pas I.A. (INTELLIGENCE ARTIFICIELLE) parce qu’il a été même pas cap’ et parce qu’il avait les chocottes que ce soit nullosse. Le Marquis me dit que ce fut un grand moment de poilade sidérante et sidérale. Vous me dites dans les commentaires. Le soubresaut, on peut le compter avec MINORITY REPORT, pas très dickien en fait (c’est un label « adapté de K.Dick », mais en général, c’est des nouvelles !), mais relativement sympatoche malgré Tom Cruise, une photo que je n’aime pas trop, et surtout une action assez mal découpée. Mais bon, ça se regarde, notamment pour une séquence assez réussie de meurtre dans un appartement, avec des panneaux publicitaires qui voyagent dehors, donnant au tout une ambiance très De Palma, chose qu’il avait loupé (Spielberg… Il avait loupé sa séquence De Palma…) dans la séquence du supermarché et de la gare. Dans cette scène, une formidable et sublime idée, et très bien jouée : Samantha Morton, que j’aime beaucoup mais qu’on voit peu, regarde le spectateur en bavant des larmes de panique dans le tiers gauche de l’image alors que Tom Cruise casse la gueule à un mec dans les deux tiers restant. Plan épouvantable et superbe, qui vous donnait la chair de poule. Pour le reste, tu vois et t’oublie assez facilement… Ensuite, il y a eu COURS APRES MOI SHERIF (?), avec Leonardo di Caprio, et j’ai complètement oublié comment c’était, dites donc !  Aussitôt vu, aussitôt oublié.
 
[En fait, Spielberg est victime du S.V.G.3.O. (Hein ? Quoi ? Ben oui, Camarade, faut lire le titre de l’artik’ aussi !). Si on ne peut pas souhaiter que les artistes, lorsqu'ils sont en difficulté, se coupent une oreille, il n’est pas souhaitable non plus d’en voir pousser une troisième : celle du succès ! Spielberg, comme certains autres, Sam Raimi par exemple, a le malheur, en quelque sorte, d’avoir trop de succès et donc souvent trop d’attente, ce qui aseptise et médiocrise leurs œuvres. Il suffirait d’un bon échec à Sam Raimi pour le remettre sur les rails, je pense…]
 
Alors, on ne va pas dire, donc, qu’on se précipite avec la bave aux lèvres sur ce nouveau Spielberg. Pas de quoi mouiller sa liquette, mais on est bien content quand même, parce c’est ça ou le nouveau film de Brice de Nice ou de sa femme, ça va, merci ! Et comme les distributeurs de CURSED de Wes Craven ont décidé que nous, le peuple, étions trop bête pour apprécier le film… [CURSED est très mal distribué et sa sortie est purement technique apparemment ! Alors on est prêt à faire une promo d’enfer à LA MAISON DE CIRE, réalisé par on ne sait qui, mais quand un réalisateur à succès  sort un film, on le cache ! Les distributeurs sont décidément de grands professionnels ! Pareil pour MILLIONS de Danny Boyle, qui sort ce mercredi dans l’indifférence générale. Economiquement, c'est un peu étonnant...]
 
Oui, donc, LA GUERRE DES MONDES, sans se précipiter, on y va quand même, parce que le reste est tellement nul, surtout les films français qui sont catastrophiques (ceux du mois de juillet, je veux dire !).
 
La mise en place fait un peu peur, pour des raisons multiples. Tom Cruise en docker divorcé, un peu gras et détesté de tous, incapable et négligeant, ça fait très cliché. Avec ce bagage de départ, on prévoit à 100 kilomètres à l’avance (à la ronde plutôt) ce qu’il va en faire, notre Spielberg : du sauvetage et de la reconquête de cellule familiale, comme il fait d’habitude. Voilà ce qu’on prédit dans l’intro. En plus, comme ça se passe chez un ouvrier (Cruise est docker, donc), on est sur ses gardes : Spielberg a toujours décrit les classes moyennes dans ses propres films ou les films qu’il a produit, c’est quasiment une marque de fabrique (E.T., POLTERGEIST, quasiment la même ville pavillonnaire). Alors le voir parler là, tout d’un coup, de la classe ouvrière pour faire pleurer Margot, mouais !!!!!!  Moi, je dis MEFIANCE !!!!
 
On constate également que, bizarrement, le film est en 1.85, et qu’en plus, la photo blanchâtre et terne aux dispersions lumineuses hamiltoniennes est assez laide et assez bizarre. Quelle drôle d’idée de la part d’un réalisateur qui, lui, a le temps et les moyens d’éclairer ses films. Voilà qui clichetonne pas mal, me dis-je, ayant à peine posé mon auguste fessier sur la moumoute synthétique ignifugée de mon siège. De toute façon, même dans MINORITY REPORT, il y avait toujours des trucs un peu énervants, même dans les meilleurs passages.
 
Débuts qui font peur donc, d’autant qu’on sait qu’on va être mangé à la sauce blockbuster, et que le pire, le plus étriqué et le plus mal foutu est sans doute devant nous, et pas dans cette exposition, fut-elle anxiogène pour le cinéphile ou l’esthète ! Et puis, vraiment, ce choix photographique, quelle drôle d’idée ! Ça fait sale, ça fait cheap ! [Cheap, et encore ! Sans les motards, dirait Le Marquis !]
 
Un début dont il faut souligner aussi la relative lenteur (terme non péjoratif ici). Spielberg, fidèle à ses vieilles habitudes, prend son temps. Les premiers événements extra-terrestres arrivent sous forme d’orages. Bon, se dit-on et même me dis-je, voilà le cahier des charges en train de se dérouler. Steven en Sergent Pépère, accroche-toi à ton prozac, Docteur, ça va être du balisé, dit-il. C’est marrant quand même, cette insistance sur le milieu ouvrier, me dis-je, les temps ont bien changé, blah blah blah…
 
Et puis arrive la première scène d’action, mouais, pourquoi pas… Et puis arrive la première scène de panique ! Et là, mon petit bonhomme, même si ce n’est pas la plus belle scène d’action jamais tournée, je suis assez sur le cul ! Il y a du découpage, il y a des idées splendouillettes et simples de mise en scène (jeu avec les reflets notamment), l’échelle de plans n’est pas si absurde, et oui, redis-je, il y a du montage. Et pas con en plus, à l’image de Tom Cruise qui, en pleine poursuite, fait une pause (!) devant la vitrine d’un magasin. Voilà qui est complètement incongru et gratuit ! Du gratuit chez Spielberg !!!!! Ben zut alors, j’aurai tout vu dans cette belle chienne de vie de cinéphile. Spielberg, en faisant cette pause devant la vitrine, fait deux choses iconoclastes et splendouillettes (pour un blockbuster de ce type) : 1) il en profite pour faire un très crédible, joli et complètement fabriqué plan de reflet du « monstre » dans la vitrine (Si Cruise s’est arrêté, c’est parce que la mise en scène le voulait ! Au détriment de toute logique d’action, mais au bénéfice de la surprise et de l’inédit ! Bravo !), et 2) il casse le rythme de sa séquence action d’intro ! Le contraire du canon là aussi. Un Michael Bay ou un Sam Raimi, ou un Speilberg d’habitude, vous en met « plein la vue » (façon de parler), ou plutôt il vomit des effets spéciaux non-stop pendant 15 minutes ! Et bien non, pas là ! Tom Cruise s’arrête, et la séquence aussi… Mazette ! Il y a une fissure dans le marbre d’entrée de jeu. S’il y avait eu une fissure de la sorte dans tout le film, j’aurais été déjà pas trop mécontent, mais là, dès le début des hostilités… Etrange…. Et puis, finalement, la séquence reprend, vraiment apocalyptique. Bien, la séquence en deux temps.
 
Ben oui, parce que je comprends un truc à ce moment-là. Si la photo est si « sale », c’est qu’il y a une raison. Du coup, l’apparition des méchants extra-terrestres (qui ont quasiment, c’est un indice, gardé leur look des années 50 !) est, malgré la kitscherie de leur look donc, très crédible. Ben oui, ENFIN ! Un réalisateur applique ce que je dis depuis des années : une image de synthèse, c’est pas beau, c’est lisse, c’est mécanique ! En jouant sur une espèce de qualité « low-fi » (terme un peu exagéré, mais c’est pour être clair), Spielberg enlève la grosse couche de Ripolin qu’induisent ces effets spéciaux numériques, les salit, leur donne du grain ! Et du coup, tout devient beaucoup plus crédible, beaucoup plus impressionnant. Evidemment, ça reste de la synthèse donc, c’est moins beau qu’un autre effet spécial, mais, par la sorte, ces images d’E.Ts terrifiants sont mises en valeur. Et comme je l’ai dit, la séquence étant découpée, ça marche très bien. Les monstres de métal n’apparaissent que par reflets détournés et le moins possible à l’écran. L’explosion des buildings alentours est crédible, surtout que Spielberg a glissé quelques effets live (le fendillement du goudron par exemple). Stratégique et maligne démarche.
 
Puisqu’on est sur les effets spéciaux, restons-y. Evidemment, le numérique re-débarquera plus tard, et avec force. Certes. Mais là aussi, Spielberg réserve une double surprise. D’abord, il oppose dans la dernière partie du film (la maison, je n’en dis pas plus pour ne pas vous gâcher le plaisir… ou le déplaisir !), deux types d’effets se combattent clairement dans la mise en scène. Le numérique et le Old School (même si quelquefois ce old school est fait de synthèse !). Une maison, un décor d’apocalypse qui rappellent certains plans d’AUTANT EN EMPORTE LE VENT (la colline, la barrière, etc.) mais version gore et désespérée, le fabuleux plan du trou dans le pare-brise avec la petite fille au fond (pas génial, mais bien amené et bien mis en valeur, et reflétant totalement toute l’intelligence et la créativité que peut avoir la série B), etc. Il est clair que LA GUERRE DES MONDES est aussi un film sur le cinéma, en plus d’être un film sur Spielberg (j’y reviens). C’est la série B contre le Blockbusterisme, maladie du siècle, le old school mis en scène contre le numérique n’importe quoi… C’est schizo, complètement.
 
Notons deux autres choses. D’abord, Spielberg accepte, comme à contrecœur, le cahier des charges du blockbuster. Ça le fait chier, mais il affronte (la scène du ferry, la colline avant le champ de bataille, la séquence d’ouverture et de fermeture). Dans ces séquences, il y a souvent, outre le découpage, une gourmandise. Par exemple, à un certain moment, la petite fille se cache je ne sais plus où : le plan dure une seconde dans cette séquence d’action, mais Spielberg va placer quand même un éclairage en forme de barreau… sur un petit plan de rien du tout ! Lui qui aurait plutôt tendance à faire du symbolique appuyé dans les moments cruciaux (et énervants en général, héhé !) le voilà qui sème des petites gourmandises. Etonnant.  Deuxièmement, la photo se transforme petit à petit et devient de plus en plus série B jusqu’à la « maison » (je parle en codé pour ceux qui n’ont pas vu le film). Je trouve ça émouvant, d’autant plus que les séquences de fin après la maison sont très mécaniques, très blockbuster encore une fois. Comme si Spielberg disait que le film s’arrêtera là. Son film. Le reste après, c’est le blockbuster qui, comme un TGV, met cinq kilomètres à s’arrêter, même si vous appuyez à fond sur la pédale de frein (question d’inertie). La séquence des cages est hallucinante, parce que justement on se dit : « Ça va s’arrêter là, et c’est d’une immonde violence », et même si on sait que Cruise a encore une carte dans sa poche (langage codé), on l’oublie complètement parce que ça transpire par tous les pores du film que Spielberg veut arrêter son film là, que pour lui, c’est terminé, dans cette noirceur totale, exactement d’ailleurs comme il a voulu arrêter le film quelques minutes avant le film « à terre » (langage codé), avec le sauvetage de la fillette, ou encore mieux avec Cruise devant le paysage d’apocalypse à la AUTANT EN EMPORTE LE VENT (c’est quasiment le même décor que la séquence du célèbre film hollywoodien), comme si Cruise était LE DERNIER SURVIVANT, ce qui rend bien dérisoires les enjeux de la survie. Noir, noir, noir. Et sur le plan du cinéma, encore plus noir, car Spielberg dit : « désolé, ça me crève le cœur, moi qui refait du cinéma après tant d’années… Je ne peux pas arrêter mon film là ! ». Très émouvant.
 
Et puis, la séquence de la maison, en elle-même, même si elle n’est pas génialement réalisée (plutôt carré, mais sans gourmandise…. ou presque !), est une goujaterie totale, une grosse baffe, un gros coup poing dans la gueule ! À ce moment là, Spielberg arrête son film, ou plutôt le met sur pause. Et ça dure, et ça dure et ça dure. Le spectateur lambda, amateur de grosses machineries, doit se dire : « hey, j’ai pas payé pour ça ». En plus, Spielberg a, à ce moment là, la formidable goujaterie, le doigt tendu en quelque sorte, il a, dis-je, la malpolitesse de découper sa scène en deux parties également interminables. Quand le premier danger est passé, le même, sous une autre forme, mais exactement le même (!!!!!), redébarque ! Et c’est reparti pour un tour ! Encore une fois interminable, encore une fois inacceptable pour un « executive » d’Hollywood ou pour un spectateur pop-corn ! Dans ce genre de productions, c’est quand même hallucinant…. Et en même temps, c’est le passage le plus série B ! C'est-à-dire le plus basique, le plus classique et aussi le plus personnel. La preuve en est dans la fin de cette interminable double séquence, où Spielberg oblige Tom Cruise à bander les yeux de sa fille pour commettre la chose la plus noire, la plus dégueulasse, la plus contradictoire, la plus inutile ! [Je suis obligé de parler en codé, là aussi !] Cruise n’est pas un héros, lui aussi a failli, et derrière cette scène de sacrifice honteux pour protéger les siens (scène très familiale finalement, totalement dans le style Spielberg mielleux), Steven fait un coup en loucedé. Avec la petite chanson country (tu le sens, le symbole qui passe...), insupportablement clichée. On se dit à ce moment là, « ça y est, la guimauve dégueulasse débarque", et bien non ! Ou plutôt oui, mais Spielberg, en réalité, fait de LA séquence émotion la scène la plus noire, la plus violente de tout son cinéma ou presque, et surtout, il brise TOUS les principes du cinéma pop-corn qu’il a fait pendant des années ! Car cet épisode se finit par le pêché ultime, hors-champs, insupportable (on sait tous ce qui se passe, parce qu’en montrant la petite fille en posture « hear no evil, speak no evil et surtout SEE NO EVIL », en nous obligeant à faire semblant de cacher cette scène pour en fait ne nous montrer que ça, Spielberg, en plus de faire aveu de son échec de ses dernières années, montre que l’humain, ces personnages si humains (le héros qui reconquiert sa famille, la petite fille « innocente » , et le grand fils qui veut défendre la patrie et qui mourra sûrement de manière totalement ironique, romantique, inutile et stupide !) , ces personnages si humains, dis-je, ne sont QUE des singes, rien que des singes, des animaux ayant perdu leur humanité ! Le mal sera fait, et c'est la famille du héros qui est responsable en plus ! C'est du blasphème complet ! Ben zut, si un jour, on m’avait dit que Spielberg ferait ça…
 
[C’est quand même bien construit. La référence au film de zombies (et presque l’hommage à Romero, ce qui est complètement inattendu) menait aussi vers ça, et se rattache complètement à ce moment ignoble. Cruise est devenu un Zombie presque… Et puis la référence aux films de zombie est encore un clou de série B pour fermer définitivement le cercueil du blockbuster.]
 
[Deuxième note : le film est construit parce qu’il décide de cacher plus qu’il ne montre finalement (comme, d'une autre manière, Cronenberg dans FAUX-SEMBLANT, utilisant l'image non pas comme une "fenêtre ouverte", mais comme un cache), ce qui est la vraie thématique du film, et le vrai enjeu personnel de Spielberg, qui a toujours l’éthique du cinéma familial dans le sens du poil et de l’aseptisation. Reflet, cache, miroir, et cette double scène interminable de la maison, où la synthèse débarque contre le découpage série B. Voilà l’enjeu. Bien sûr, il y a du numérique à tous les étages, mais Spielberg n’est pas dupe (ex : le champ de bataille est juste derrière la colline, ou encore la première attaque extraterrestre dans la maison de la femme dont ne verra rien sauf de la lumière par une fenêtre !). C’est le pouvoir de la suggestion, du découpage, de l’idée de mise en scène contre la « monstration », terme parfaitement adéquat ici. Pas étonnant que ce film soit le plus cohérent de Mr S. depuis longtemps, et un des blockbusters les mieux mis en scène de ces dernières années… Un des seuls même !]
 
Dans ce contexte, le reste a peu d’importance. Evidemment, on se dit qu’avec un vrai acteur et sans Tom Cruise, ça aurait eu plus de gueule et d’émotion encore. Sans doute. Mais après tout, c’est la structure du film, son constat désespéré qui compte. Les acteurs sont mécaniques et ça joue pour le film. Des singes je vous dis ! Le grand fils est complètement incompétent, une horreur ambulante ! Et puis la petite fille est jouée par l’insupportable Dakota Fanning dont j’avais déjà parlé à l’occasion de la sortie du film TROUBLE JEU. C’est une très mauvaise actrice et une très bonne idée de casting, cette petite fille, ce ouistiti doué et insupportable comme tous les mômes d’Hollywood (à l’exception des frangins Culkin), mais en pire. Un concentré à elle toute seule de ce qui se fait de pire à Hollywood. D’ailleurs, la scène d’échappée en voiture (assez belle parce que c’est une fausse scène d’action psychologisante à mort) est très intéressante. L’enjeu initial n’aura pas lieu. Cruise ne « récupérera » pas l’estime de sa famille. Son grand fils est bête. Et sa petite fille de 8 ans est déjà une conne insupportable. Cruise a perdu d’avance. Du coup, la métaphore ouvrière est complètement pertinente. [D’ailleurs, vous remarquerez que Cruise, finalement, refuse de se cacher dans la maison supra-luxueuse de son ex, pour préférer la maison pourrie de Tim Robbins ! Appel à la série B là aussi !]  Cruise a perdu d’avance, dis-je, parce que ce sont les gamins qui commandent, et parce que lui ne peut pas lutter. Tout l’échec familial lui est imputé, et c’est le pêché extrême ! De vrais connards, les gamins de Cruise, que je vous dis !
 
LA GUERRE DES MONDES est un jeu de série B en lutte contre le blockbusterisme (comme gangstérisme), un grand film noir et malade, trop roboratif, de guingois, pourri jusqu’à la moelle, infesté de repentance immonde, noir et plus que pessimiste : désespéré. Mais c’est aussi le meilleur film de Spielberg depuis longtemps peut-être, et paradoxalement le plus personnel. Le gars semble un instant lucide, se regarde et décidément se dégoûte. L’avenir le dira, mais LA GUERRE DES MONDES pourrait être pour lui le film de la rédemption, ou au moins celui de l’aveu (parce que ses projets à venir me rendent pessimiste). Quoi qu’il en soit, ce film est touchant, pas exempt de défauts mais bien foutu, avec du cœur, et surtout, il nous rappelle que Spielberg pourrait être un excellent réalisateur de séries B, fussent-elles riches comme des séries A, et que le pire qui puisse lui arriver est quand même de retomber dans son « cinéma à thèse », dans son cinéma psychologisant à deux balles, pour les familles. Si tu continues comme ça, Steven, on va devenir copains… Sinon, ce sera là ton dernier éclat de lucidité avant la mort cérébrale ou la maison de retraite qui est la tienne depuis quelques années. Beau film, malade et galeux, mais beau film en tout cas, peut-être l’un des plus beau de l'année dans le registre commercial. Enfin du travail d’artiste !
 
Surprisement Vôtre,
 
Dr Devo
 
PS : Un petit mot pour la route. Bien sûr, il y a la fin. Elle confirme ma théorie selon laquelle le film se termine dans la séquence de la cage (horrible et aussi très roublarde). Elle ne me dérange pas vraiment, cette scène. Spielberg ne fait qu’enfoncer le clou et exprimer, de manière assez noire, la dualité et la lucidité (relative) de son film. Et puis, cette conclusion fait presque peur dans la manière irréaliste de sa mise en scène (la photo redevient cotonneuse d’ailleurs, ce qui est plus qu’un indice : une signature, une volonté affichée ! Un peu plus, et on dirait que ce sont eux, (les gens dans la maison, je parle codé !) les monstres ! Ce champ/contrechamp est ben trop limité et hermétique pour ne pas faire peur. Et cette espèce de double révélation roublarde (Ha, elle aussi ! Ha, lui aussi !), est tellement exagérée qu’elle force la nuance horrifique et la nuance désespérée. C’est toujours la série A qui gagne, et ces apparitions sont complètement fantomatiques. Cruise est bien mort avant la fin du film ! Et Hollywood est une machine à connerie. Noir, c'est noir !

Publié dans Corpus Filmi

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Megalomanu 14/03/2007 17:56

Spielberg manque de tact ? Certes. Mais que dire de certains de ses fans ? Voyez donc ce sublime montage, réalisé avec un grand sérieux :http://youtube.com/watch?v=FrAJkNu_6fcJ'ai rarement vu un truc aussi (drôlement) malpoli et de mauvais goût. Encore pire que le matériau original - c'est dire. Désolé pour ce petit hors-sujet mais je me suis dit que cette pépite pouvait intéresser quelques personnes ici-même...Ca m'a beaucoup fait rire personnellement.

Guile21 22/01/2007 22:16

Il a été posté tant de commentaires sur ce film que je ne sais quoi dire de plus.

Je retient ce commentaire où à été évoqué la phrase de fin "Les hommes ne naissent ni ne meurent en vain". Il est clair que cette phrase est une entourloupe, une ironie cinglante au vu de la conclusion du film. Parce que finalement, les hommes ne doivent leur survie que grâce aux microbes et autres formes de vies microscopiques. Des êtres dont la vie est le symbole de la vacuité sont le salut de la race humaine. Nous sommes dans notre faiblesse face à l'envahisseur extra-terrestre, moins puissants que des êtres sans but. Selon cette phrase, les hommes ne sont pas vains, oui, mais le message du film semble dire : "Et alors ?"

Sinon pour ce qui est de la mise-en-scène, il y a une figure de style utilisée pour renforcer le coté réaliste (en plus de la photographie un peu crasse) du film. A part sur un ou deux plans (qui auraient du passer à la trappe car, au final, on aurait pu s'en passer), la camera reste sensiblement à hauteur d'homme. C'est d'autant plus flagrant dans la première sequence de panique, on se place sur un point de vue humain, et non pas détaché et aérien comme on les retrouve dans les films catastrophes (Independance Day est un trés bon point de comparaison). Le choix de ne se concentrer que sur la cellule familliale d'un monsieur tout le monde finalement trés mediocre, plutot que sur le president des états-unis en train de gerer la crise (donc sans super-heros) ne peut qu'inviter à l'empathie, et donc à la peur et au suspens. Et la mise-en-scene, cette camera clouée au sol (même descendue jusqu'au sous-sol dans la dernière partie) ne fait que refonrcer l'effet.

Et qu'est-ce que c'est bon quand Spielberg se lâche et abandonne le politiquement correct. A la difference de vous, cher docteur, j'ai été transporté par Minority report et, par cette lente plongée dans la noirceur et le glauque, je trouve que la guerre des mondes poursuit (avec plus de malice) ce que ce film avait engagé. Et c'est pour celà que je considère ces films comme le dyptique SF Spielberg-Cruise. Et si l'idée leur vient d'en faire un tryptique, esperons que le nihilisme prenne encore plus le pas pour une dernière oeuvre.

Et avoir des films d'une telle qualité par l'association du realisateur et de l'acteur-producteur les plus mainstream, eh bien rien que pour ça, ça donne envie de croire en l'espece hollywoodienne.

Le Marquis 12/11/2006 13:39

Mmmm. Je ne suis toujours pas convaincu.J'aurais vraiment voulu trouver dans le film cette noirceur que vous évoquez, ce pourrissement baudelairien, et cette filiation à Romero ou Carpenter qui en auraient je crois fait un bien meilleur film. Elle est d'ailleurs en partie présente dans les passages les plus sombres du film, mais elle ne concerne vraiment que des personnages de second plan. Mais en s'attachant au parcours de cette petite famille, aussi chahuté soit-il, Spielberg se ménage une porte de sortie à mes yeux insatisfaisante et bougrement conformiste.Je n'ai pas très bien compris les très nombreuses réactions à ce dénouement des microbes, dont j'entends beaucoup parler comme d'une idée de Spielberg un peu "facile" et téléphonée : c'est pourtant bien la conclusion du roman de Wells (et de la première adaptation de George Pal) ! Sa portée symbolique n'a certainement pas déplu à Stevie, mais elle n'est pas de lui. Cette idée est d'ailleurs justement annoncée à mon sens par le dialogue sur l'écharde plantée dans le doigt, opposant la réaction du père (il faut faire quelque chose) à celle, confiante, de la fille (il faut laisser faire, ça va partir tout seul).

Dr Devo 12/11/2006 09:05

Tres beau! Bien vu!Dr Devo

Tchoulkatourine 12/11/2006 03:08

Pour ma part, je la trouve très bien la fin de ce film que je viens tout juste de voir. Elle n'enlève rien aux qualités artistiques évoquées dans votre très belle analyse, Docteur. Je reprenais un vieux Positif, ils disaient, en gros, que c'était mauvais goût cette fin, que Spielberg casse son brûlot-joujou contre l'amérique et ses colonies et patati et patata. Bah, bah ... Bat ! Batman !!! : pour mon compte, le gothisme, prédications millénaristes et autres punitions (divines) pour adultes consentants ne passeront pas par moi, je vous le dit Messieurs ! L'approche biologique, microbienne qui est présentée dans le film, même si elle tient sur trois pattes, même si elle va moins loin que chez Cronenberg, peut se discuter tant sur le plan politique que sur le plan social. Mais j'ai pas envie. Je préfère cette image où finalement tout va revenir au même et pourrir en l'état (et donc revenir à la normale) : le fils voulait rester avec sa mère dans la ville riche de Boston et la petite fille va lâcher des cris immondes le reste du temps. De toute manière entre l'oligarchie WASP de Boston et les Aliens armaturés et texturés sur  3dsmax ou maya, il n'y a pas de différence (on cite Roméro, on peut aussi penser à Carpenter) et le grutier (les prolétaires du cinéma, je le rappelle) pourra se tenir à bonne distance de la maison intacte et propre de Beacon Hill, protégée semble t-il par la même coque invisible que celle des tripode aliens . Je trouve très réussie cette iconographie qui nous ramène en permanence aux riches heures du Symbolisme avec son bel onirisme noir . Le Cyclope ou l'Oeil Ballon d'Odillon Redon (au passage, c'est drôle dans les musées de Boston, il y a de très beaux Redon à voir) est une référence constante tant avec l'image des tentacules des Aliens, les yeux écarquillés petite fille filmés en plongée, la mise en valeur de l'oeil au travers d'une vitre trouée ou par ce qui est dit par le personnage joué par Tim Robbins (bof, à un moment, avec son idée de tunnels, je me suis demandé s'il allait parler du Vietnam, bof) .

Pourquoi, je parle de cela au fond ? Ah oui, l'idée de pourrissement, la texturation symboliste, baudelairienne aussi (La Cloche Fêlée). Dans tous les cas, à mes yeux, cette fin « n'adoucit » pas ce monde rongé, pluvieux, en état de pourrissement avancé (j'oubliais, c'est aussi sensible quand la petite fille refuse de retirer son écharde au doigt en début du film, son père ayant beau dire que cela va s'infecter ...).