MAMAN KÜSTERS S'EN VA AU CIEL: Fassbinder lave plus noir

Publié le par Dr Devo

Chers Camarades, Chères Camarades,

 

Chose promise, chose due, j'attaque fièrement et assez craneusement une petite série Fassbinder, histoire de braquer un peu les feux sur l'Allemagne, d'une manière plus judicieuse, sans doute, que d'aller voir "La Chute".

 

Les plus jeunes d'entre-nous ne le savent peut-être pas, mais il y a eu une époque pas si lointaine, enfin 20 ou 30 ans quand même, où le cinéma européen avait une autre dégaine et beaucoup plus de panache. L'Angleterre avait Watkins, Ken Russel, Nicholas Roeg, par exemple, et l'Allemagne avait quelques grands maîtres Werner Herzog, Fassbinder et le non moins génial Syberberg, qui lui, soit dit en passant, a fait un chef-d'oeuvre sur le nazisme : "Hitler, un film d'Allemagne" oeuvre fleuve de sept heures et en quatre parties. Je l'ai vu il y a peu et, comme c'est dommage, je n'avais à l'époque pas créé ce site. Enfin, en tout cas, l'Europe du cinéma de cette époque avait une sacrée gueule et une sacrée audace... Passons.

 

Ça faisait bien longtemps que je n'avais pas vu un Fassbinder. Arte en diffusant un au compte-goutte, de temps en temps, et encore en VF (allez jeter un coup d'oeil sur mon article "Si j'étais président de la république"...), les occasions de voir un de ses films se font rares. Revenir à Fassbinder, même si ce n'est sans doute pas par la grande porte, ça dépayse drôlement. Et malgré le rythme assez lent de "Maman Küsters s'en va au Ciel", il vaut mieux accrocher sa ceinture.

 

Le film raconte l'histoire de Maman Küsters qui a bien du mal à réagir face à la mort de son mari. Une mort pas ordinaire, puisque Mr Küsters, absent du film, avant de suicider sur son lieu de travail, uns usine de produits chimiques, a quand même tué un des cadres de cette usine, et le fils du patron qui plus est! L'incompréhension de Frau Küsters est totale. Et elle n'est pas la seule dans ce cas. Elle vit avec son fils et sa belle-fille dans le même appartement. Le fils ne comprend rien non plus, mais il faut avouer qu'il est bien occupé avec sa femme, espèce de mégère dominatrice, bourgeoise et consumériste (elle oblige son mari à ne pas assister à l'enterrement de son père et à laisser Maman Küsters toute seule dans sa détresse, parce qu'ils doivent partir en vacances et que ça fait quand même un an qu'ils économisent, et que c'est bien d'aller au grand air pour des raisons médicales : elle attend un enfant!). Les journalistes envahissent l'appartement, bien décidés à exploiter le fait divers de cet homme sans histoire qui a tué le fils de son patron alors que c'était un type dévoué et taciturne. La fille de Maman Küsters débarque également et ne tardera pas à se faire un peu de pub sur le dos du crime, une pub pour sa carrière de auteur-compositeur-interprète (elle est en fait plutôt chanteuse dans une sorte de "cabaret à putes").

 

En résumant froidement le début du film, on s'aperçoit déjà que Fassbinder n'y va pas de main morte et charge la situation au maximum. Et pourtant. D'abord, on est surpris de se retrouver  dans une ambiance froide comme une morgue, où aucun sentiment ni personnage n'emporte vraiment la sympathie du spectateur. La mise en scène suit cette directive. Très carrée, beaucoup de gros plan et de plans rapprochés. Si on ajoute à cela l'économie de moyens, choisie ou supportée, de beaucoup de films de Fassbinder, on obtient bien sur, un cocktail absolument anti-joyeux et absolument pas, mais alors pas du tout, splendouillet (voir mon article sur Graham Chapman). La mise en scène est donc clinique, alors que le scénario porte plutôt à la surcharge et l'emphase. C'est très étonnant. On sent venir à 10 kilomètres la charge contre les journaleux, qui exploitent scandaleusement les faits, coupent et collent les propos de la petite famille dans des articles au vitriol, là où, semble-t-il, il n'y a rien de franchement explicable mais plutôt quelque chose d'irrationnel. [C'est très amusant d'ailleurs d'avoir vu ce film dans la même journée que "Heavenly Creatures" de Peter Jackson, que je n'avais pas vu depuis sa sortie!] On sent aussi venir la désintégration morne de la famille qui va laisser Maman Küsters seule avec ses questions vides. Et pourtant, la disproportion entre le fond et la forme nous maintient dans un état d'éveil, assez désagréable. Fassbinder est un malin et ce qui est très étonnant c'est de voir, finalement, comment avec une économie extrême de la mise en scène, il arrive à donner du rythme à son film. C'est là pour moi la qualité principale de Fassbinder. La lumière peut-être rêche au possible (ici, elle est signé Michael Ballhaus quand même, qui s'en tire assez astucieusement), le cadre parfois presque indigent et pourtant, un rythme incroyable, même s'il est lent, se dégage de ses films. Avec un tel dispositif, on devrait normalement tenir 10 minutes avant d'être balayé par les bâillements, mais ici il n'en est rien. Le cinéma de Fassbinder pose donc question, surtout dans les années 2000. Qu'est-ce qui sépare la production art et essai actuelle européenne des films de Fassbinder? Certains de ces films européens sont très indigents, la plupart en fait. On est souvent à la limite du théâtre filmé, et la plupart des réalisateurs concernés ont renoncé au montage. Et peut-être, sans doute même, les réalisateurs actuels ont-il plus d'argent, et donc plus de temps, et donc plus de moyens potentiels, pour mettre en scène leurs films. La réponse se trouve probablement dans l'incroyable naïveté et l'impardonnable facilité des scénarios, bien sûr (ce sera sans doute très bientôt le sujet d'un article), scénarios qui donnent une forte impression, très justifiée d'uniformisation, mais elle se trouve surtout dans le renoncement et le manque de culture cinématographique. Les réalisateurs en manque d'argent ou de moyens devraient se poser la question  : Fassbinder, lui qui était sans doute aussi mal loti qu'eux. Fassbinder, c'est ce rythme avec trois fois rien, et cette malice à jouer d'une mise en scène qui s'appuie sur peu de paramètres mais qui ne renonce pas à les utiliser. Et Fassbinder, c'est aussi de placer des thématiques qui questionnent, auxquelles lui-même n'a sans doute pas de réponse, au lieu d'essayer de convaincre des esprits qui le sont déjà.

 

On retiendra donc de belles choses dans le faux plat de ce film. L'intrusion magnifique des quelques musiques qui jalonnent le métrage, mixées à la hache, dont cette formidable intervention de la musique japonaise, jouée en live dans la scène du restaurant. L'incroyable densité du sujet : le vrai sujet étant politique car Maman Küsters se détourne des journaleux pour mieux tomber dans les bras d'un couple de cadres du PC local, couple bien intentionné sans doute, mais aussi sous désarroi psychologique et affectif. Et la direction d'acteurs, jouant tous ou presque sur des registres différents. Acteurs parmi lesquels on trouve Ingrid Caven (c'est les Inrockuptibles qui vont être contents!), Margit Cartensen qu'on voyait déjà dans le fabuleux "Martha" du même Fassbinder, Karlheinz Böhm, habitué de Fassbinder lui-aussi (et prince sur lequel ont fantasmé toutes les petites filles dans la série des Sissi!) et en bonus Peter Kern génial et enrobé acteur que j'avais aperçu dans le "Hitler..." de Syberbergh il y a peu.

 

On sent très bien que Fassbinder en a encore sous le pied, et malgré tout, on peut qu'être étonné devant le joli impact que produit ce film, dont l'intensité et le propos politique (très noir et qui n'épargne pas beaucoup de gens) fait du bien en ces périodes de chimères tsunamico-humanistes. Vivement le prochain!

 

Humanistement Vôtre,

 

Dr Devo.

(chanson de la semaine: "Silence is Sexy" par Einstürzende Neubauten)

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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Fab 11/01/2005 22:53

un maquillage de pujadas plus judicieux que celui qu'avait fait télérama en le grimant en nèg'
très percutant bravo