LETTRE OUVERTE A GUILLAUME NICLOUX, réalisateur de CETTE-FEMME LA (France-2003)

Publié le par Tournevis



(photo: "Explosure (OUT IN THE OPEN)" par Dr Devo)


AVANT-PROPOS

Il y a deux ans, notre ami Tournevis, collaborateur de ce site, voyait CETTE FEMME-LA, le film de Guillaume Nicloux, malheureusement passé un peu inaperçu auprès du grand public. N'écoutant que son courage, Tournevis pris sa plume et décida d'écrire au réalisateur ! Deux ans plus tard, on s'est dit que ça ferait un bon article. Alors on publie, coco, fais tourner les rotatives.

Pour la petite histoire, Guillaume Nicloux a répondu et une correspondance entre le réalisateur et notre collègue Tournevis s'en est suivie. Une belle histoire, comme dirait l'autre... (héhéhé!)

Dr Devo.

Guillaume,
Je tenais à vous écrire personnellement pour vous dire combien j'adore " Cette Femme Là ". Je pourrais en parler pendant des heures. J'ai conscience que ma démarche ressemble à celle d'un fan de 17 ans alors que j'en ai 20 de plus et que je bosse moi-même dans le cruel monde du cinéma, mais c'est la première fois que je ressens ce besoin quasi-viscéral d'exprimer à l'auteur d'un film français toute mon admiration et mon enthousiasme. Je comprends tout à votre film. Je suis en parfaite adéquation avec cette œuvre : sa noirceur, son ton, son humour, sa narration, sa réalisation, sa photo, son son (arf !), son propos, sa musique, ses comédiens. voilà un film qui dénote dans notre cinéma français de pétomanes.
J’ai cru comprendre que la critique avait plutôt bien aimé le film mais que le public, par contre, l’avait boudé comme on dit. Pas grave tout ça (enfin bon, qui suis-je pour dire " pas grave " à un réalisateur de longs-métrages ?), car je suis intimement convaincu que votre film laissera plus de traces indélébiles dans l’esprit de quelques milliers de spectateurs chanceux qu’un film soi-disant subtil, intelligent et tellement " confortable " à 3 millions d’entrées france. Ça, ça n’a pas de prix et c’est pas donné à tout le monde, croyez-moi.
Ce qui m’énerve aussi profondément c’est que tout le monde ne parle que des seins flasques de Balasko, de son contre-emploi et blablabla, mais que personne ne parle de votre mise en scène tirée au cordeau, du cadre, du scénario truffé de fausses pistes volontaires et bienvenues (génial la chaussure !), du design son. Personne ne parle de cinéma en fait. c'est exaspérant...
Et puis, il y a la photo. pas esthétisante pour un sou contrairement à ce que j’entends à gauche ou à droite (surtout à droite). Elle sert ici son sujet. J’adore vos noirs très denses, noyés dans une ambiance très colorée, presque chatoyante. J’ai rarement vu des " forêts extérieur nuit " aussi troublantes, humides et glaçantes, sans qu’on sente les gros projos tout derrière pour " décoller le fond " comme disent les hommes d’images. Un chef opérateur, comme des comédiens, ça se dirige.
Les forêts, parlons-en. On en voit peut dans les films français, comme si aucun cinéaste du pays aux 1000 fromages ne comprenait ce qu’un lieu comme celui-là peut évoquer à notre inconscient collectif, à nos phobies primales ou, plus simplement, peut nous foutre la pétoche.
Les rêves. Voilà encore une autre grande idée du film. Comme chaque spectateur a tendance à vouloir rationaliser ce qu'il voit ou à essayer de prendre toujours un peu d'avance sur le réalisateur, on se dit  : "ok, on a vu deux ou trois cauchemars, le mec va quand même pas nous refaire encore le coup". Et ben si, justement, vous refaites le coup et c’est là que ça devient génial, car le spectateur est largué ou du moins, il comprend inconsciemment que c'est tout le film qui est un cauchemar. Tout peut arriver. Impossible de faire la différence. C’est la vérité ? Perdu, c’est un rêve. C’est un rêve ? Encore perdu, c’est la réalité. J'adore ça ! Ça me fait penser à la phrase de Bunuel qui disait : "si mon film est trop court, je rajouterai un rêve".
Je sens également une vraie intuition dans votre démarche d’écriture à l’heure où il est de bon ton de participer à des séminaires de rédaction Robert Mac Kee et de co-écrire un script à 5 pour le bétonner comme à Hollywooooood. Le scénario de " Blue Velvet " tient-il la route ? Of course not ! L’alchimie est ailleurs. Peut-être (sans doute ?) dans les détails, dans l’ambiance, dans le mariage délicat et fugace d'une musique bien choisie et d'une image précise. J’en sais trop rien. Je cherche moi aussi. Ça m'obsède tout ça... Votre film est impressionniste. Il impressionne (n'est-ce pas le propre du cinéma que d'impressionner... la pellicule ?) d'emblée dans le sens spectaculaire du terme (par son ambition picturale et narrative) et donne des impressions. Il secoue, remue, sans qu'on arrive à rationaliser, à analyser nos émotions. J'ai toujours pensé que le cinéma entretenait plus de liens étroits avec la peinture ou les arts plastiques qu'avec la littérature. Vous en faites, me semble-t-il, la preuve. Il faut monter au cinéma. Votre film est un choc pictural. Voilà, je l'ai dit... Et puis on sent que le polar c'est votre truc.

Bravo d'être fidèle à vos goûts, à votre univers, même si le genre à du plomb dans l'aile en France (contrairement aux USA dont il est bienvenu de critiquer le cinéma). On vous sent à l'aise dans le registre. On sent que vous savez de quoi vous parlez. Aucune concession à la comédie facile, au casting évident, à l'esthétique grand public. C'est là la marque d'un vrai et grand cinéaste. Comment faire autrement ? Préméditer ? Renifler l'air du temps comme on dit ? Donner aux spectateurs ce qu'il attend alors qu'après "Bad Boys 2" ou "Tais-Toi !" il n'attend plus rien ? Autant devenir trader à la bourse et porter des slips dolce gabana en soie.
Bon, j'arrête mes bêtises. Pour résumer votre film me donne espoir. Espoir d'échapper aux canons commerciaux imposés par les chaînes télé. Espoir de pouvoir fouiller dans le cerveau malade d'une flic aliénée en super 35. Espoir de faire un film adulte aussi...

Tournevis.

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Publié dans Ethicus Universalis

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Bernard RAPP 15/07/2005 11:45

Assez d'accord avec ton analyse de la mise en scène du film, que j'aime plutôt. La chouette idée du puzzle, quelques scènes gentiment inquiétantes. Cela dit, question d'envergure, l'ensemble me paraît quand même être une petite chose.

Tournevis 15/07/2005 00:51

Un bien beau film en vérité oui... complètement passé inaperçu.
Guillaume Nicloux et moi avons entretenu une correspondance via le net pendant plusieurs mois. Comme tous les grands cinéastes, il se refusait poliment d'intellectualiser ses films préférant faire preuve d'une grande réserve, voire de timidité. Il a néanmoins toujours été attentif et de très bons conseils à mon égard...
Nicloux prépare actuellement Le Consile de Pierre d'après un livre de Jean-Christophe Grangé (Les Rivières Pourpres, L'Emprie des Loups, aïe !) avec Monica Belluci (re-aïe ?). Croisons les doigts pour que ce réalisateur reste fidèle à son univers sombre et ne lâche pas trop de leste face à UGC qui produit..

Le Marquis 14/07/2005 23:32

Un bien beau film en tout cas...

J3 14/07/2005 18:58

Je suis vraiment curieux de savoir ce que Guillaume a répondu à cette analyse pertinente et je ne suppporte plus de languir dans l'attente de le lire...