THE GRUDGE : Il a volé sa propre chanson!

Publié le par Dr Devo

Chers Spectres, Chères fantômettes,

 

 

 

"The Grudge" est le remake américain de "Ju-On", film fantastique japonais ayant remporté un succès important qui poussa même son réalisateur à en faire un deuxième. Puis, à faire son propre remake du No1, puisque c'est Takashi Shimizu lui-même qui signe ici le remake américain de son propre film. Pourquoi pas voir le remake avant de voir l'original pour une fois? L'idée est très focalienne. C'est vendu.

 

Par où commencer? Par Bill Pullman tiens! Jolie séquence d'introduction, au cadrage joliment décalé, au silence sourd. Pullman au petit matin sur son balcon. Madame est encore au lit. Dehors, on distingue les buildings en face. Changement d'axe et joli effet carton pâte. Est-on en extérieur ou en studio? L'effet joue un peu sur la pourriture de l'éclairage et ça marche. Madame sort une banalité. Pullman sort ses yeux de merlan frit triste, enjambe le balcon et s'écrase quelques étages plus bas. Pas mal.

 

Puis, générique sur fond rouge. Lettrage brouillé par des cheveux noirs. "S'il vous plait?". "S'il vous plait?". "S'il vous plait?". La phrase est prononcée un peu plus fort qu'à haute voix et donc je me retourne vaguement, et n’y voit rien, mais le geste semble suffisant pour convaincre la voix de me parler. Etrange mais pas si grave que ça, puisque après le vol plané court et introductif de Bill Pullman, ça parlotte sec dans la salle. S'il n'y a pas d'images (le générique), ou si il n'y a pas de dialogues, on peut discuter et commenter avec son copain ou sa copine semble-t-il. Bon. "Est-ce que vous pouvez vous mettre plus bas sur votre siège?". Débilement, j'obtempère. Et baisse mes épaules, me cale en creux. Quelques millisecondes plus tard, je m'insulte moi-même personnellement d'avoir obéi à l'injonction qui 1) était d'une malpolitesse terrible envers les autres spectateurs (malpolitesse virtuelle et relative puisque tout le monde parlait, mais moins fort), 2)injonction débile puisque la grognon, jeune sans doute, si j'en crois la voix, s'était tapé ma silhouette en ombre japonaise sur l'écran pendant toute la durée des éprouvantes bandes-annonces (Caméra Café le film, et Lila Dit Ca ("tu trouves pas que je ressemble à un ange?" "Non", pensa in petto Dr Devo. "Je suis comme un Ferrari tombée dans une décharge!" "Oh Mon Dieu! Que fait la police des scénarios?". "Tripote moi la boîte avec ta main". No comment . La lasse!). La voix mystérieuse, quelques rangs derrière moi, aurait pu: 1) bouger ses petites fesses pendant les bandes-annonces ou me faire remarquer que j'étais trop grand (1.80m) et elle trop naine, pendant la pub 2)bouger ses petites fesses pendant le générique car après tout nous n'étions qu'une trentaine dans une salle de 300. Bref. Ça sent la carte illimité, mais je me suis exécuté pour la dernière fois. Je gardais cependant, suite à cet échange, mon sabre de samouraï (Professeur Choron!!!!! Tout me ramène à toi!!!) à portée de main, sur le siège adjacent.

 

Heureusement au bout du troisième meurtre du film, tout est rentré dans l'ordre et la salle a cessé son commentaire audio du métrage (tu le sens, là, l'argument contre les bonus de dvd? La Ferrari tombée dans la décharge, c'est moi, et t'avise pas de me tripoter...). De toutes façons, j'ai vu bien pire, y compris dans les salles art et essai. La gentry est aussi mal élevée que le peuple, et pour cause, ce sont les mêmes. Tout cela n'a que peu d'influence sur moi, cinématographiquement parlant. Pour le reste, on verra ça quand je serais président (voir mon article "Si j'étais président de la république").

 

Et le film. Un peu compliqué à résumer ici, même si ce n'est pas compliqué du tout à comprendre in situ. Ça se passe dans le milieu des expatriés américain au Japon. Les messieurs travaillent. Les dames restent à la maison, à s'ennuyer gentiment, voir à angoisser gentiment. Dans une maison, il y a une vieille dame américaine, Grace Zabriskie, magnifique actrice chez Lynch et Philip Ridley, qui joue ici son propre rôle : une dame déjà vieille aux yeux de certains, mutique, enfermée dans une démence douce qui la prive de la moindre communication avec l'extérieur. A l'écran, comme à Hollywood. On la lave, on la couche, et on lui donne la becquée. Mais pas un mot. Son rôle : faire les gros yeux et regarder dans le coin opposé du plafond. Grace Zabriskie, splendide Laurie Anderson fripée, où étais-tu passée? La bonne japonaise se fait massacrer hors-champ, mais de manière relativement anxiogène. On la remplace par une bénévole américaine, Sarah Michelle Gellar, ce qui n'est pas une mauvaise idée. La maison est hantée, bien évidemment, par au moins deux ex-humains et un chat.

 

Pas la peine d'en dire plus. Qui vivra, verra. Il faut signaler, pour être honnête, la structure narrative, pas extrêmement originale, mais qui se distingue. Sarah Michelle Gellar arrive dans la maison, rencontre les paranormaux du lieu qui semblent l'attaquer. Cut. On passe à autre chose. Flashback. On voit la famille  de Grace Zabriskie choisir et s'installer dans la maison. Il leur arrive des misères. Cut. On revient à Gellar. Plus, loin re-cut et de nouveau flashback. Il s'agit donc de flashbacks entrelacés. Bien. Structure qui se nouera dans le final et le mélange in situ, encore une fois, des protagonistes des différentes époques dans le quasi-même espace-temps.

 

The Grudge est un film quantique? Sûrement pas. Encore une fois par où vais-je commencer. Sarah Michelle Gellar. Je l'aime bien. Le hasard fait que je n'ai jamais vu un épisode de Buffy, mais que cette semaine, je revoyais avec plaisir "Sexe Intentions" (joli titre en Vf, n'est-ce pas?), belle adaptation de De Laclos en film de collège. Et j'aime assez la façon dont elle choisit ses rôles et cherche joliment à sortir de son personnage. Chose qu'elle avait déjà faite aussi avec le très beau "Harvard Stories", encore un film de collège et encore un film iconoclaste et intelligent.

 

Et dis nous alors, c'est comment "The Grudge"? Je n'ai vraiment pas envie d'en parler mais je vais vous dire quand même. Un film de fantôme ou un film fantastique qui se passe dans une maison, c'est souvent, pour le meilleur et pour le pire, un film où l'intérêt principal est celui d'ouvrir des portes. Point barre. J'ouvre une porte, j'entends du bruit à l'étage, je grimpe l'escalier, j'ouvre la nouvelle porte. Et ici, désolé, mais c'est navrant de A à Z, ou presque. Le film, même s'il n'est pas exempt de quelques qualités (infimes quand même, je vais y revenir), est absolument sans rythme. Et donc répétitif. Tout se joue à la même vitesse. Attention, je ne dis pas que je reproche au film sa lenteur. Ça n'est pas un problème pour moi. Je reproche au film sa monotonie, nuance. Les mouvements de caméra se répètent à l'infini. Dans chaque scène fantastique, on mélange sans discernements les plans les plus banals à un plan un peu décadré de temps en temps. Le montage est laborieux (notamment dans la scène du retour en bus). On est bouffé constamment par les effets sonores qui se la jouent sobres (ceci dit j'ai vu le film en VF, malheureusement, et encore une fois l'ambiance sonore est déplorable, remplie de longs couloirs étanches au moindre bruit, brisés uniquement par les effets justement). Effets répétitifs une fois de plus. On a déjà vu ça des milliers de fois. C'est sans audace. Le film est produit par l'ex-réalisateur Sam Raimi, et c'est cohérent. The Grudge est au film fantastique japonais ce qu'est Spiderman au film d'aventure US. Une resucée, la plus calme possible. Un recyclage qui annonce maintes retraites, dans tous les sens du terme.

 

Comment peut-on trouver quelque originalité à ce film quand on a déjà vu Ring par exemple, autre film fantastique japonais? C'est quand même bien le jour et la nuit, surtout si on considère que Ring jouait lui aussi sur la répétition... C'était quand même autre chose. Ici, avec The Grudge, il est clair qu'on a une volonté de faire le film le plus aseptisé possible. Et ce qui me fait peur, c'est que c'est Shimizu lui-même qui signe le remake américain de son propre film! Il exécute lui-même sa propre entreprise de renoncement, ce qui me paraît être un assez inacceptable parti pris artistique. [Je parle ici dans l'hypothèse où Ju-On, le film original, est à la hauteur de sa flatteuse réputation. Si c'est du même acabit que le remake américain, alors je retire ma dernière remarque, bien sûr, et mets l'échec artistique film sur le compte du réalisateur pas bon du tout.]

 

L'entreprise semble donc bien cynique. Et si j'étais méchant, je dirais que ça se voit aussi dans le casting. Tous les acteurs japonais du film sont ceux de Ju-On, ce qui souligne ma crainte d'avoir à faire à un réalisateur content de son auto-colonisation. Mais ce n'est pas le plus grave. Si Gellar fait ce qu'elle peut, le reste de la distribution est consternant. Je dénonce les coupables sur le champ. Jason Behr, réfugié de "Dawson" la série tv, et acteur absolument terne. Rosa Blasi, la femme de Bill Pullman est improbable, et KaDee Strickland (la belle fille de Grace Zabriskie dans le film) n'a jamais mis les pieds en dehors de Berverly Hills. Ca saute aux yeux. William Mapother, en plus d'être égaré dans ce casting de mignons avec son physique peu sympathique, est aussi mollasson que Jason Behr. Une vraie catastrophe. D'ailleurs Mapother est marié, dans le film, à Clea Duvall, grande actrice prognathe que j'aime beaucoup, déjà vue dans "The Faculty" ou "Ghost of Mars" où elle était très bien. Je pense que le directeur de casting a soigneusement construit la chose, opposant les mignons, dont on se demande s'ils vont s'en sortir, aux moches dont on se demande comment ils vont se faire bouffer. Enfin, Ted Raimi, frère de, ("Nepotism? What does that mean?" chantaient à leur époque de leurs voix enfantines le groupe  Visiting Kids) est ridicule au plus haut moins, et sort tout droit d'un film des Frères Farrelly, ce qui me semble légèrement incompatible avec le scénario de Ju-On! Quant à Bill Pullman... Quelle tristesse, surtout dans la scène "quantique" de la fin qu'il contribue largement à tout foutre par terre.

 

Ce qui me rend le plus triste, c'est que, dans cette machine à broyer tout sursaut d'originalité, on place une Grace Zabriskie ou une Clea Duvall, actrices qui sont des gueules, comme on dit, en plus d'être souvent excellentes. Elles ont une bonne réputation, elles se donnent toujours à fond, et surtout, elles jouent. Mais elles ne servent ici que de cautions artistiques ou physiques, condamnées qu'elles sont à ne voir jamais un premier rôle leur tomber dessus.

 

Allez, on va finir sur une note positive. Il y a quand même une ou deux choses qui marchotent dans le film : le petit gamin à l'extérieur de l'ascenseur, la tête qui se ballade de haut en bas, dans l'ombre du porte, lors du final. D'ailleurs, dans ce final raté, on voit s'entrouvrir la porte de l'angoisse, on devine grâce à cette tête qui monte et qui descend horriblement, l'épouvantable pression qu'aurait pu exercer le film. Mais sans doute, les producteurs ont-ils voulu un film plus large, moins oppressant, et plus vendable. C'est peut-être Wes Craven qui avait raison : le cinéma fantastique américain est en pleine "screamisation".

 

 

 

Tristement Vôtre,

 

Dr Devo.

 

(chanson de la semaine: "Silence is Sexy" de Einstürzende Neubauten)

 

Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

iblix 24/02/2005 18:33

j'aime bien ton article, et je viens de temps en temps sur ton blog, qui m'intéresse beaucoup... comme tu l'as vu, je me lance dans mes avis sur les films que je vois, en espérant que ça s'étoffe de plus en plus!