ALICE OU LA DERNIERE FUGUE, de Claude Chabrol (France-1977) : another cup of tea....

Publié le par Docteur Devo

(photo: "Les souris dansent" par Dr Devo)

 

 

 

 

 


Chers Gens,
 
Et oui, on est un peu comme ça nous, à Matière Focale, le jeudi c'est SAN KU KAI, et le vendredi c'est cinéma français, art et essai, comme on dit. Et même, c'est le retour en arrière vers l'année 1977, un retour surprenant en quelque sorte. Approchons-nous.
 
On ne peut pas dire que je sois un grand fan de Claude Chabrol. Réalisateur atypique "de fait" pour ainsi dire, ce n'est pas le gars en France qui déclenche des élans de passion de ma part. Il y a des choses très regardables (comme LA CEREMONIE, bon souvenir), des choses plus bancales, voire indigentes sur les bords (RIEN NE VA PLUS), et des choses complètement ratées (LE CHEVAL D'ORGUEIL). Faut bien dire qu'en quasiment 50 ans de carrière et 67 films (diantre !), le niveau suit plus une courbe qu'une progression en segments. Le dernier que j'avais vu, c'était LE BOUCHER, regardable sans déclencher des torrents d'admiration esthétique. On avait même loupé le dernier, sous le signe de la flemme, un peu refroidi par une esthétique morne des derniers opus vus en salles. Un peu sur-coté certainement, mais sans que cela ne déclenche de rancœur particulière ni d'intérêt particulier, on pourra dire de Chabrol que ce n'est pas vraiment mon truc, et que de fait, je préfère très nettement un Blier ou un Zulawski par exemple. Sans qu'il y ait photo, et même s’ils ne sont pas a priori comparables, les trois bonhommes.
 
[Une petite anecdote sur LA CEREMONIE. Il y a quelques années, je passais un concours pour entrer dans une petite école de cinéma en Belgique. Comme d'habitude, quelques élus pour beaucoup d'appelés ! Les épreuves se passent plutôt bien. Vient le moment de l'entretien avec le jury. Bien. L'homme qui mène le débat me demande ce que j'ai vu au cinéma dernièrement. Isolé dans la ville belge, lui dis-je, je n'ai eu que ça à faire, aller au cinéma. Les derniers films vus, c'était CASPER et LA CEREMONIE. Curieusement, il ne m'interroge pas sur CASPER ("C'est bizarre, hein ?"), souvenir sombre en forme de petit étron, mais sur le Chabrol. Question réponse, tout se passe bien. Pourquoi, d'après vous, Bonnaire se cache dans la gare au début du film ? Blah blah blah... Les rapports hiérarchiques et sociaux entre Bonnaire et Huppert, blah blah blah... Sur ce dernier point, le questionneur me demande quel détail de la mise en scène montre la réserve de Bonnaire, et presque sa peur, devant le monde bourgeois de Huppert. Je cherche, un peu, encore, et encore... Un détail de mise en scène ? J'active ma mémoire bionique... Rien à faire, je ne trouve pas. Réponse : Bonnaire refuse de rentrer dans la pièce qui sert de bibliothèque ! Kooa ? J'étais estomaqué ! Loin d'être un détail, cette scène, et la façon dont Chabrol insistait, était un point fort du film, un centre névralgique ! Evidemment que je l'avais vu, mais pour moi, ce point précis, loin d'être un "détail", était une des pierres d'achoppement du film ! Moi qui cherchait un cadrage précis, ou un détail d'accessoire... J'étais es-to-ma-qué ! J'ai raté l'entrée dans cette école ! Il est évident cependant que je ne tiens pas rigueur à Chabrol pour cette mésaventure !]
 
Ça commence assez étrangement. Première scène en intérieur dans un grand appartement, qu'on devine vaguement parisien. Sylvia Kristel (!?!) écoute longuement, sans qu'il y ait eu aucun générique (à brûle-pourpoint pour ainsi dire), la conversation de son mari trentenaire. Un peu grande gueule, désinvolte, c'est le mâle 70’s, en quelque sorte. Il lui raconte des histoires de boulot. Ça n'en finit plus. Kristel écoute et ne bronche pas. Et ça dure, ça dure, ça dure. Le type n'est pas spécialement sympathique. On sent presque déjà poindre la charge anti-bourgeoise de Chabrol. Quand le mari a fini, Sylvia Kristel lui annonce avec son accent anglo-saxon qu'elle le quitte, parce qu'elle ne le supporte plus. Le mari, affolé par cette déclaration inédite et inattendue, change d'attitude et essaie de la retenir avec de pauvres arguments (notamment : "Attends demain pour partir, tu seras reposée et il ne pleuvra plus, ça sera moins dangereux si tu prends la voiture !", un peu pauvre quand même). Elle, presque désinvolte, forte, ou alors c'est le jeu de Kristel, ne bronche quasiment pas, même quand, derrière les arguments du mâle, on devine un machisme sous-cutané pas atrocement ignoble, mais juste un peu banal. Dialogue de sourds : Kristel ne justifie rien, et ne peut que lui dire :"Je ne peux plus te supporter", très calmement du reste. Scène en demi-teinte, presque vidée, opposition même pas caricaturale, juste bizarre et un peu désincarnée. Bizarre. Chabrol ne fait rien pour argumenter, et du coup, Monsieur parait plus antipathique devant le superbe visage de Madame. Elle fait sa valise. Ça découpe sévère au niveau du montage et la scène se termine sur un plan fixe, presque noir, qui montre Monsieur et Madame, chacun dans l'embrasure d'une porte, en silhouettes expressionnistes. Générique !
 
Mazette... Sylvia (Alice du nom de son personnage), un peu fragile, un peu perdue, roule sous la pluie battante en se remémorant ou en imaginant les arguments de son ex pour qu'elle ne parte pas. Le pare-brise de la voiture se fendille. Sylvia le perce d'un coup de poing emmitouflé dans un chiffon, mais rien n'y fait, avec cette pluie, on n’y voit rien, avec ou sans pare-brise. Elle s'arrête dans une propriété où elle est accueillie par Charles Vanel (cette vieille ganache), grand bourgeois, châtelain même, et son majordome, Jean Carmet. On lui offre couvert et gîte pour la nuit. Dans la nuit justement, Sylvia est réveillée par des bruits (la bande son !) et hop, regarde par la fenêtre pour ne voir que des ombres qui passent sur les champs. Elle prend un somnifère et dort. Le lendemain, le petit château est vide, le petit-déjeuner est préparé. Alice prend sa voiture et part. Elle ne trouvera jamais la sortie de la propriété, entourée de bois et d'un mur d'enceinte... La voilà piégée !
 
Fichtre, fichtre ! Le Marquis m'avait prévenu. Ben oui, s'il ne m'avait pas parlé de ce film, je ne l'aurais pas emprunté à ma médiathèque ! Et il avait encore raison (c'est énervant !), le bougre.
 
On est loin, très loin de l'imagerie d'Epinal de Chabrol. Balancez tout ce qu'on vous a raconté sur lui aux orties. Et si, comme moi, vous avez vu quelques uns de ces films de ces 15 dernières années, et notamment les derniers, vous allez prendre une sacrée claque !
 
Finis les petits cadres tranquilles, le découpage pépère et narratif, bref, la petite somnolence du Chabrol habituel. [Qu'il nous excuse s'il passe par là : nous sommes jeunes, un peu foufous et un peu insolents !] Dès le départ et la scène d'intro, qui en éludant le générique ne nous laisse aucun répit, on sent qu'il y aura du découpage et du décalage. La scène de la fuite en voiture, par exemple, est quelque chose de simple et sublimissime. Un plan à la LOST HIGHWAY (route et lumières jaunes des phares depuis l'intérieur de la voiture), version Loir-et-Cher (ça te gêne ?). Sur le pare-brise apparaissent en surimpression des scènes avec le mari qui lui parle, d'abord face caméra, puis une scène entre Sylvia et lui, puis coupe où l’on revient dans l'appartement (illogique, puisque ce morceau de scène aurait dû apparaître sur "l'écran" du pare-brise), puis retour sur le pare-brise qui se brise ! C'est très beau, et on est prévenu. Ça ne va pas être de la mise en scène banale ou naturaliste à la petite semaine.
 
En fait, ça n'arrête pas. Le sujet, ouvertement fantastique sans qu'on n’y croie totalement, est bien sûr largement et ouvertement inspiré de ALICE AU PAYS DES MERVEILLES, sans que ce soit un décalque. On y retrouve le sens de la logique de Carroll. [Chabrol enfonce même le clou en faisant se présenter Vanel ! Tout ça pour faire dire à Kristel :"Alice. Je m'appelle Alice Carroll". Faut oser quand même ! Quel chenapan !] C'est dans la mise en scène que c'est le plus étonnant.
 
Le cadre est vraiment beau, mais semble dans le même temps "terre à terre", sans chercher le lyrisme. Chabrol construit un labyrinthe logique et spatial. Géographiquement, le montage est très efficace et spatialise les décors en deux coups de cuillère à pot, avec une efficacité redoutable, mi-fantastique, mi-simple, mi-roublarde, le cul entre trois chaises en quelque sorte. Déjà, ça, c'est étonnant (cette mise en valeur du décor). Et cinématographiquement, le Chabrol enfonce carrément le clou dans un jeu complexe qui tient en une espèce de simplicité des situations qui débouche sur un fantastique aux abysses vertigineuses. Le décor est beau, mais simple. Pas d'effets spéciaux compliqués. Chabrol utilise un jeu de leviers de mise en scène rigoureux : chorégraphie des entrées et sorties d'acteurs dans le plan, mais jeu assez naturel à l'intérieur de celui-ci ; utilisation systématique du champ / contrechamp (maladie moderne, aujourd'hui encore), mais pas du tout de la façon médiocre de beaucoup car lui utilise ce découpage frontal en sachant que "quelque chose ou rien" habite le contrechamp, justement. Je m'explique : les champs sur Sylvia Kristel sont mis en opposition à des contrechamps sur... rien. Ou sur un observateur étranger, ou sur l'œil de la caméra... Un champ / contrechamp avec un seul personnage en quelque sorte ! Intéressant. Dans ce jeu de champ / contrechamp, Chabrol biaise le système en introduisant des répétitions de plans (jamais tout à fait les mêmes, d'ailleurs), décalage des axes jusqu'à ce qu'ils se contredisent, décalage du rythme des coupes. En un mot, chacun des paramètres se complète furieusement bien. Un système simple dans ses bases de départ, qui se développe dans des arcanes ludiques mais complexes de mise en scène. On prendra pour exemples les champs / contrechamps entre la voiture qui fuit et la fenêtre qui la regarde ! Sublime ! Ajoutez là-dessus quelques mouvements de caméra parfois rigoureux, parfois gratuit, un très beau jeu de lumières (ombres et éclairages artificiels, très beaux, signés Jean Rabier), et vous obtenez un film arythmique, c'est-à-dire au rythme contemporain (concret, si vous préférez) avec de fabuleuses sautes ou enlisements. En dix minutes, on serait bien incapable de dire où le film va nous amener !  C'est rigoureux souvent, gratuit parfois, mais toujours malin comme un singe, et on se perd comme Alice dans ce joli système dont l'incroyable force est moins étonnante que les armes basiques sur lesquelles tout cela repose. Avec trois décors, une poignée d'acteurs, deux ou trois principes de bases et une excellente paire de ciseau, c'est-à-dire, que des moyens cinématographiques et sans effets coûteux, avec cette simplicité de moyens, Chabrol nous pond un film sublime qui nous surprend quasiment à chaque instant. Au fur et à mesure, le décalage entre le son et l'image, entre le montage et les axes, etc., nous englobe dans une abstraction violente.
 
Ajoutons aussi que ce voyage hallucinant est porté par une bande-son superbe et très ludique. Notamment parce que les musiques du films viennent toujours d'éléments présents dans le champs (en son ON, quoi !) : platines disques, radio, télévision. On remarque notamment une utilisation complètement drahomirienne de la boucle (voir l’Institut Drahomira, rubrique LIENS).
 
Les acteurs sont très bons, utilisés avec intelligence et espièglerie. Sylvia Kristel (qui avait déjà deux EMMANUELLE au compteur) balbutie le français, mi-improbable mi-touchante, mais toujours avec une belle dévotion et une belle énergie, comme on en retrouve quelquefois chez certaines actrices de Jean Rollin, c'est-à-dire dans un mélange de timidité et de confiance absolue dans le metteur en scène. Bizarre et drôlement efficace.
 
Des morceaux de bravoure, il y en a des dizaines. On notera la fuite en voiture, l'effet déformant (effet spécial sublime et simplissime), l'horrible dernier dialogue avec Carmet, le disque qui passe dans la scène avec l'homme de 40 ans, l'incroyable contournement du mur qui se termine par une scène complètement fofolle avec un André Dussolier en play-boy à qui on ne la fait pas, etc.
 
Il y a bien un truc ou deux que je reprocherais au film, mais ce sont des détails devant son extrême maîtrise. [Notamment sur l'étrange longueur de la scène de banquet... Et encore, même là, Chabrol finit la scène en faisant intervenir la pluie derrière Sylvia Kristel (au lieu de la faire pleurer, je suppose), ce qui est pétrifiant de beauté ! D'ailleurs, si Fabrice du Welz repasse par là, je lui pose la question : avez-vous pensé à cette scène pour CALVAIRE ? (...ce qui serait tout à votre honneur, bien sûr !)]
 
De fait, c'est très largement, de très, très loin, et sans contestation, le plus beau film de Chabrol, son chef-d'œuvre absolu. Et il va falloir maintenant se mettre à regarder TOUS ses films, de peur de louper un autre titre de sa filmographie qui soit aussi beau et expérimental ! En tout cas, comment la critique, plutôt agréable avec Chabrol, peut-elle faire l'impasse sur un tel film ???? Pourquoi ce film est-il inconnu à ce point ??? Il y a là un mystère que je ne m'explique pas, et déjà le soupçon du voile de l'incompétence, je crois percevoir.
 
Lâchez tout, précipitez-vous vers ce film édité chez René Chateau en DVD. [Profitez-en pour acheter le sublime LA RESIDENCE, de Narcisso Ibanez Serrador, splendeur luxueuse et espagnole, film à tomber par terre, et matrice, sans doute, du cinéma d'Argento...].
 
Hey, M'sieur Chabrol.... Tu nous en refait quand, un autre comme ça ?
Passionnément Vôtre,

Dr Devo.

PS : Même si les deux films sont différents, je parierais ma chemise que Lucille Hadzihalilovic a vu (ou s’en est souvenue) ALICE OU LA DERNIERE FUGUE avant de réaliser son sublime INNOCENCE...
 

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Publié dans Corpus Analogia

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Guillaume Massart 11/06/2007 10:28

Je viens de découvrir Black Moon, mon cher Mauro, et c'est tout à fait sublime, surréaliste, jusqu'au-boutiste, intelligent et unique (spécial big-up, comme disent les jeunes, au travail sur le son). Ayant vu tout aussi récemment l'Alice de Svankmajer, il va falloir que je complète avec cette Dernière Fugue Chabrolienne... Miam.

mauro 14/03/2006 21:31

Il s'agit bien d'un livre de Borges. Mais il y a aussi une autre surprenante référence; personne n'a vu "Carnival of souls"?
Pour ma part, j'ai écrit quelque mots en italien sur "Alice", http://f4fake.splinder.com/post/5510650">ICI.
J'ai entendu parler de "Black moon", de Louis Malle. Il parait que le style soit à peu près le même, mais j'ai pas encore eu occasion de le voir (mais "arte" devrait le publier tôt en dvd...). Quelq'un connaît par hasard ce film? Je suis plutôt curieux...
mauro
 

Casaploum 11/03/2006 19:50

Film surprenant de Chabrol, expérimental en ce sens qu'il se veut un film de genre et passe à côté des codes du genre, mais très réussi, il distille une atmosphère qui se réclame de Lewis Caroll (un peu) et d'un autre auteur (bien plus car la première référence est trop évidente). D'ailleurs, personne n'a relevé la référence, qui apparaît pourtant très clairement entre les mains d'Alice. N'avez-vous point remarqué le livre que lit Alice à un moment ?

kfigaro 01/02/2006 12:03

j'ai vu ce film la dernière fois qu'il est passé sur la 3 et j'adore, le climat onirique, la beauté de S.Kristel, la musique géniale de Jansen, c'est que du bonheur... j'ai acheté depuis l'édition DVD très récente

A +

Dr Devo 03/08/2005 08:27

Ha Mauro!

Merci pour ton message! De petit matin, la journée démarre sur un rire avec ce Chabrol "dévolu", et bien!

J'ai quelques questions:

1) comment ut fais pour mettre des liens dans les commentaires? (la classe! repond par mail si c'est possible).

2) Ne devrait-on pas contacter Chabrol pour lui dire que grace à nous le film va être redécouvert en Europe et qu'il va se faire un max de thunes et qu'ils nous doit bien d'aller nous payer un verre sur une des brasseries de la grand place? (ce serait marrant ça... Un article "je rencontre chabrol sur la grand place"... (faut qu'on s'organise!)


En tout cas , je rougis de mille feux devant ses compliments, surtout que savoir que j'apporte un peu de bonheur, par ton intermediaire à L'Italie ( pays de Argento, Fulci, et du Deodatto de THE WASHING MACHINE (là ça aurait été utile un lien vers l'article!), voilà qui vaut toutes les vacances du Monde.

Je remerci mes parents, mon producteur et le jury des césars!

Dr Devo.