CONTRE-ENQUÊTE, de Franck Mancuso (France-2007) : Apocalypse Meudon

Publié le par Dr Devo

[Photo : "The Script, Evil Master of All Things" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,


Quel est le rapport entre Jim Carrey et Jean Dujardin ? Oui, on s'en fiche, et c'est d'ailleurs pourquoi je ne vais pas parler de ça !

Jean Dujardin est flic. Avec sa femme chirurgien, c'est dur de s'occuper de la gosse. Un dimanche où il s'occupe justement de la gamine, il est appelé au commissariat. Pendant ce temps, sa fille donne rendez-vous dans un bois à un petit garçon de son âge, rencontré sur Internet. On retrouve le corps de la fillette quelques heures plus tard, tuée à coups de pierres après avoir été violée. L'assassin est vite retrouvé et il s'agit de Laurent Lucas, qui avoue le meurtre devant le juge d'instruction et pendant la garde à vue, mais se rétracte ensuite, lors du procès. Il est quand même condamné à 20 ans de prison. Lucas envoie à Dujardin une lettre un an plus tard où il se dit innocent et incite Dujardin à refaire l'enquête. Et effectivement, Dujardin se rend compte qu'un tueur en série du sud de la France (comme par hasard !) a peut-être fait le coup. La contre-enquête peut commencer...

Tiens, c’est bizarre, le distributeur de ce film ne l'a pas appelé : L'INSPECTOR NE RENONCE JAMAIS, ou alors PEDEUPHILE MAIS INNOCENT PEUT-ÊTRE... Franck Mancuso, scénariste de 36 QUAI DES ORFÈVRES, pas vu pas pris, signe ici son premier film en surfant sur la vague du néo-polar français qui veut sortir de l'ornière Maigret, danse des canards, et policier du dimanche soir à Papa. [Dans la précédente phrase se cache un jeu de mot, sauras-tu le retrouver ?]
Alors, on sort le scope, on engage un petit gars pour faire une belle photo (le stakhanoviste Laurent Alméras, qui a travaillé comme premier assistant sur LA FIDÉLITÉ de Zulawski), on fait de la musique orchestrale un chouïa moderne, et on essaie de styliser le tout de manière sèche et premier degré. Pourquoi pas après tout ? CONTRE-ENQUÊTE fait partie de cette nouvelle tendance des thrillers français à s'américaniser dans le bon sens du terme, et au moins à chercher une cohérence visuelle et une certaine efficacité de scénario, leçon apprise auprès de Guillaume Nicloux, homme de goût comme LE CONCILE DE PIERRE ou CETTE FEMME-LÀ le prouvent, ou encore derrière le fils Schoendoerffer. Tout le monde s'engouffre dans la brèche, même Guillaume Canet (réalisateur de l'ineffable MON IDOLE), c'est dire. Comme pour ce dernier, on adapte ici un polar américain. On puise à la source, je trouve ça très bien ! La "bonne nouvelle", c'est qu'enfin, les producteurs changent un tout petit peu, à un petit poil de cheveux près, leur méthode, et se mettent à écrire un peu rentre-dedans et un peu complexe, comme ils l'ont vu dans les séries de chez nous, en Amérique. Ce mouvement, notons-le en passant, semble aussi frémir dans la comédie, mais beaucoup plus timidement d'une part, et avec des sabots en titane d'autre part, les scénaristes et réalisateurs de ce genre étant hantés par la comédie américaine des années 50, ce qui n'aide pas. Mais je suis sûr que quand ces gens iront louer des DVD de films de college des années 80 (dans le genre John Hughes par exemple), la situation s'améliorera. Fin de la parenthèse.

Donc, les policiers de gaudriole, et les mises en scènes pourries ou insipides, c'est terminé. CONTRE-ENQUÊTE est de ce point de vue un film bien de l'époque. Maintenant que les intentions sont dites, approchons-nous et effectuons des prélèvements.
Côté photo, on retrouve les bases actuelles de cette mode néo-polar, c'est-à-dire le gris-bleu anthracite du deuil et de la douleur, opposé à des couleurs plus chaudes pour les rares scènes de bonheur familial en ouverture. Ce gris-bleu nous vient aussi de là-bas, dis, mais malheureusement c'est devenu un poncif. La photo est dans la norme mais n'exprime pas grand chose, et parfois même, quelques poncifs, de décors cette fois, viennent rendre tous ces efforts de direction artistique bien laborieux : Dujardin devant la vitre où coule la pluie, look déjà vu mille fois et hyper-stylisé de la salle des auditions de garde à vue, décor de la maison moderne ikéa triste, et jeux de chemises chiquissimes et infinis de Dujardin, etc. Tout le monde s'habille en gris-noir. Un peu de la même manière que les inscriptions macabres sur les murs, et les flashs impromptus ont fait et font encore la loi dans le film de sewial-killeuh après le succès de SEVEN. Donc, décors et photos, et même direction artistique en général, sont bien trop balisés et attendus, peut-être à une ou deux scènes près, notamment la scène de poursuite dans les bois, mieux éclairée.
Côté cadre, c'est du banal et de l'anonyme. Le dialogue guide gentiment le découpage, quelquefois interrompu en cela par le scénario et basta. La spatialisation des décors n'a pas d'importance : rien d'organisé dans et par le cadre bien sûr. La caméra est là ou ailleurs, voilà qui n'a pas énormément d'importance. En un mot, la mise en scène se veut globalement fonctionnelle. Pas de cassage de pattes aux canards, comme disait l'inspecteur Maigret en son temps.
Côté scénario, c'est plus délicat. Le film tient sur le fil ténu de la manipulation psychologique ou plutôt sur l'étrangeté générale du récit tel qu'il est conduit. Le spectateur doit se dire : suis-je en plein délire loufoque, ou alors dans un jeu d'échec, ou déjà dans la folie la plus totale ? Qui fait quoi véritablement ? Et les apparences, assez vite désignées comme trompeuses, trompent-elles bien comme on suppose qu'elles trompent ? Rien n'est moins sûr. Malheureusement, si le récit, globalement assez mou évite quand même certaines scènes pénibles, comme le procès largement survolé, mais en même temps pas toutes (l'enterrement), il donne aussi largement de quoi tuer tout le suspense et pour deux raisons. Les rythmes langoureux, c'est bien, et après tout, on l'a assez répété ici, un film lent n'est pas forcément, ou du moins ne devrait pas être forcément, un film dénué de rythme. À force de volonté d'homogénéité, et par une mise en scène et une direction artistique trop balisées, Mancuso endort déjà considérablement son spectateur. Le montage étant quand même sans envergure et très mollasson (ne supportant par exemple jamais l'action, ou n'aidant jamais les acteurs, ce qui est assez prévisible vu ce que je disais plus haut sur le découpage), on sombre vite dans l'amorphisme, si ce mot existe, prononcé. Rien ne jaillit, rien ne fait saillie, le film se déroule sans conséquence, c'est gênant. De plus, bien trop tôt, le scénario vend la mèche avec une scène qui dévoile le pot aux roses dans le premier tiers du film. Ce serait d'ailleurs là, si on me demandait mon avis, une idée de producteur que ça ne m'étonnerait pas, histoire de bien rendre évidente la suite, et notamment le twist à Saint-Tropez final, qui aurait gagné en absurdité, et en gratuité. Là, annoncé en amont, il aplatit la conclusion du film, la fait passer pour simplement maladroitement écrite, ce qui est l'effet contraire de celui escompté.
Par conséquent, déjà que le film ne déborde pas de personnalité, beaucoup de maladresses paraissent rédhibitoires : flash-back ou réflexions imagées avec son petit décalage chromatique, scènes oniriques splendouillettes, et gestion gênée des seconds rôles et des symboles (le dessin d'enfant !). Les acteurs, pas toujours à l'aise, ont également du mal. Dujardin, un peu mieux, est poussé dans le dos  et  tombe de la falaise dans les scènes à forte charge émotionnelle, dans lesquelles il n'est pas à l'aise, et pour cause: le film ne l'épaule pas du tout, et tout cela est joué avec des intentions extrêmement visibles, clichées même, sans doute dues là aussi à la domination du Maître des Ténèbres : j'ai nommé Scénario, l'infâme suppôt de Satan. Agnès Blanchot est insipide. Aurélien Recoing n'arrive pas à sortir d'un personnage qui semble télévisuel. Laurent Lucas, d'abord mutique, bénéficie d'un bon plan d'introduction, mais par la suite, lui aussi par son look très ostentatoire (trop décalés pour être honnêtes, ces petits survêtements de designer !), et par les scènes de la dernière partie, paraît être complètement à côté de la plaque à l'instant où son personnage prend la parole, notamment dans les voix-off, vraiment dispensables. Sa dernière ligne droite le montre maladroit et mal à l'aise comme jamais (malgré le bel évanouissement).

Qu'obtient-on au final ? Un film au scénario maladroit, surtout dans sa propension à vouloir trop baliser le récit de la manipulation mentale, et encore plus, beaucoup trop prompt à suivre un scénario trop simple ou du moins pas assez ambigu ou troublant. Le look général du film, s'il est plus soigné que les polars français des années 80 par exemple, dieu merci, est très attendu aussi, et semble issu de l'adaptation des "nouvelles normes américaines". Elles n'empêchent pas un côté extrêmement attendu qui tue très vite la curiosité des spectateurs. Le montage étant plat et sans rythme, trahissant vraiment les modestes 85 minutes de la projection et les transformant en un parcours d'endurance, la mise en scène globalement fade en ne se posant quasiment jamais les questions d'axes par exemple, on subit puis maîtrise très vite ce thriller maladroit et timide. Franck Mancuso avait certes un sujet extravaguant et dur à faire passer. Il aurait fallu que son personnage (je ne parle même pas de l'acteur) ait plus de personnalité et ne se contente pas de faire ce que les pères endeuillés font dans les films de ce genre ! Ce flic manque cruellement de personnalité et de trouble, ou d'ambiguïté. Tout semble donc glisser à petite vitesse. Il y avait dans ce parti-pris scénaristique sans doute quelque chose à faire en creusant ses personnages, en leur permettant de jouer aussi avec les notions de lyrisme et, pourquoi pas, de ridicule. Rien de cela ici. Et finalement, lorsque la quête est bouclée, on se dit simplement que cette histoire, au lieu d'être extraordinaire et bizarre, n'est que gentiment médiocre, au sens propre du mot. Le récit n'est pas que le scénario, et la mise en scène n'est pas qu'une question de look, en quelque sorte.
Légèrement Vôtre

Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Dr Devo 13/03/2007 07:40

Non non pas indulgent c'est très raté. Vitre exemple "incrédible" je ne vois pas du tout de quoi vous parlez! [Mais je vien de me reveiller en même temps...] Sinon, le reste c'est effectivement d'un gout assez douteux, et l'enterrement c'est le ponpon!
Dr Devo

Vierasouto 13/03/2007 07:12

Je vous trouve bien indulgent avec ce film : il est moins chichiteux que "Ne le dis à personne" mais tout ce qui se passe ne passe pas.. c'est incrédible qu'on retrouve par exemple la fille de JD dans les minutes qui suivent son retour chez lui.. etc... Le pire, c'est tout de même l'exhibition du chagrin (avec le cercueil blanc, le baiser des parents, etc...) au service d'un plaidoyer pour l'autodéfense... Cette exploitation de la douleur des parents est d'un goût douteux... et en plus JD est emphatique et faux la plupart du temps, la gamine cabotine, je préfère encore LL. A+

Le Marquis 11/03/2007 18:01

L'ATTAQUE DES CRABES GEANTS avait été évoqué dans la première partie de l'épisode 2 de l'Abécédaire :
http://www.matierefocale.com/article-2021140-6.html
De la série B fauchée signée Roger Corman, avec une ou deux jolies séquences et des monstres très ringards et plutôt amusants.
Quant à DRACULA AU PAKISTAN, également édité par Bac Films, et que je n'ai pas encore vu, c'est, comme son titre l'indique, une adaptation pakistanaise de Dracula tournée à la fin des années 60. Je serais curieux d'y jeter un oeil à l'occasion !

jackyman 10/03/2007 16:22

Dracula au Pakistan, "le premier film made in Lhollywood" dixit la pochette.Pochette qui est d'ailleurs très proche de celle de l'attaque des crabes, avec le même style de dessin un peu kitch. Il y aurait fort à parier qu'il soient issus de la même boite de production.Je n'ai malheureusement pas plus d'indices...

Dr Devo 10/03/2007 00:43

Dracula au pakistant? C'est quoi ce truc! mais dîtes moi en plus!

Dr Devo