LA CITÉ INTERDITE, de Zhang Yimou (Chine-2006) : Je prendrais bien le film B14...

Publié le par Dr Devo

[Photo : "Quand j'entends les mots PRÉFÉRENCE CULTURELLE, je sors mon Martinet",

par Dr Devo,  d'après une photo de l'écrivain Jean-Pierre Martinet]

 

Chers Focaliens,
 
"Ça me rappelle ma jeunesse", voilà ce que j'aurais pu me dire en rentrant dans la salle pour voir LA CITÉ INTERDITE, le dernier film de Zhang Yimou. Le réalisateur chinois fut autrefois, il y a très longtemps, avant que le cinéma dit "art et essai" devienne la Ligue 2 du Championnat de Box-Office Cinématographique (avec ceux qui montent, avec ses reléguables), dans les années 90, un des chouchous de la première nouvelle vague asiatique. Non pas une nouvelle vague en Chine ou à ce qu'on appelait jadis Hong-Kong (car on faisait la distinction à l'époque), mais Nouvelle vague en matière de distribution européenne sinon occidentale, dans laquelle la France a joué un gros rôle. Et à l'époque, on les voyait, les réalisateurs de Chine, de Hong-Kong et de Taiwan (ROUGE par exemple, un vieux film (1987) de Stanley Kwan tout à fait merveilleux... plus que la suite, en tout cas), grands et petits sur nos toiles, régulièrement. Quelques années plus tard, la tendance continue, mais peut-être avec des films qui ont conscience de l'incroyable potentiel du marché international. Mouais, pourquoi, me dis-je, ils font ce qu'ils veulent.
Et puis, il y a eu la fracture TIGRE ET DRAGON. Un film hong-kongais de sabre, avec des sous 'ricains, et surtout soutenu par les USA pour la distribution. Les USA faisaient entrer l'Asie par la grande porte dorée. Ça cartonne, bien évidemment, ce qui prouve qu’en matière de succès, les enjeux sont avant tout des questions de distribution, et dis-moi combien de copies du film tu tires, et je te dirais ce que tu vaux au box-office, règle immuable. Le produit TIGRE ET DRAGON était donc drôlement bien vendu : très Asie mais sans être complètement loufoque aux yeux occidentaux, envahissement général des effets numériques, etc. C’est une cassure : l'oncle Sam et sa cousine Europe pouvaient tirer énormément d'argent d'un film asiatique et mieux, quasiment passer commande. Encore une fois, après des années de travail acharné, notamment des fans de cinéma asiatique, nombreux et dévoués (les défuntes revues HK et LE CINÉPHAGE par exemple, issu de l'écurie STARFIX), ce sont les mêmes qui raflaient la mise. Une belle histoire de concentration industrielle comme il en existe des milliers dans d'autres domaines économiques... Bah...


Fâché depuis, triste aussi, et sans doute un peu énervé par l'immense popularité d'un cinéaste comme Wong Kar-Waï, de plus en plus adulé malgré une nette propension à refaire toujours le même film, et à abandonner l'expérience, par tous ces facteurs, dis-je, curieusement, j'ai un peu quitté la sphère chinoise. Pour l’Asie, je me contentais souvent du Japon... De leur côté, le Chen Kaige et le Yimou signaient des films avec diverses fortunes, pas toujours mauvais d'ailleurs, ou mieux encore évoluaient loin de moi. On était fâchés...


C'est dommage. Un des derniers Yimou que j'ai vus était quand même VIVRE ! (qu'on ne confondra pas avec VIVRE de Kurosawa ; encore une belle idée de distributeur français !), un film très étrange, mélo sincère, mais cruel et ironique. Une sorte de, tenez-vous bien, et je dirais même mieux, tenez-vous mieux, une sorte de cousin éloigné et asiatique du Lars Von Trier mélodramatique (tendance BREAKING THE WAVES ou DANCER IN THE DARK). Beau film. Et oui, le temps passe, et puis on oublie, et puis on retient le pire, on oublie le meilleur, on se fatigue, et on ne se voit plus ! C'est malin.

Chow Yun-Fat est empereur de Chine. Enfermé dans la cité interdite (le titre international du film est THE CURSE OF GOLDEN FLOWER, mais un distributeur français ose tout, comme évacuer la poésie naïve du titre original, et re-balancer l'affiche du DERNIER EMPEREUR !), il reçoit la visite d'un de ses trois fils qui était en exil et à la guerre aux frontières. Ce dernier, promis au trône, retrouve la famille royale dans l'état où il l'avait laissée ! Et ce n’est pas beau du tout. Les deux frangins sont là, complètement soumis au père, et francs comme des traîtres en devenir, et Gong Li, la reine est malade comme jamais. Et pour cause : Chow Yun-Fat l'oblige à prendre un remède secrètement empoisonné par Yun-Fat lui-même, qui peu à peu la détruit et risque à terme de la faire mourir ou de lui faire perdre la raison ! Bref, tout le monde en veut à tout le monde, et Gong Li est bien obligée de boire la potion maléfique, contrainte par le protocole et par l'obéissance à son mari d'Empereur, personnage quasi divin et ayant le droit cosmique de vie et de mort sur tous. Mais pour Gong Li, condamnée à mort par le poison et le protocole, pas question de se laisser faire. Pour la fête de Gongyang (fête des chrysanthèmes, très importante dans le calendrier royal), elle ourdit un complot énorme visant à renverser l'Empereur. Pour cela elle va devoir protéger certains de ses fils et mettre d'autres dans la confidence... mais si Chow Yun-Fat, Gong Li et tous les autres ont pris des précautions insensées pour avoir le contrôle, et dans les coulisses et dans les placards, il y a encore quelques secrets et quelques cadavres qui font faire prendre à la situation un tour inattendu et inextricable ! À mesure que la confrontation finale approche, tout se complexifie...


Il n'y a pas que dans l'Angleterre de Shakespeare que se trament des complots ourdis par les pires félons de la Terre ! En Asie, on sait aussi trahir ! LA CITÉ INTERDITE, film richement doté, joue la carte du luxe. Décors intérieurs claustrophobes et fermés mais incroyablement riches, images en extérieur mêlant décors en dur et images de synthèse, et retouches d'étalonnage sur-léchouillées, costumes magnifiques, maquillages luxueux, et un raffinement de détails tant en matière de costumes que d'objets ! Tout cela brille de mille feux. Le cadre en scope (format 2.35) promet quelque chose de soigné et spectaculaire.

Et c'est vrai que les premières minutes nous emportent assez facilement. Depuis le temps de ma jeunesse, Zhang Yimou, plutôt que de se répéter, me disais-je pendant les premières images de cette CITÉ INTERDITE, a vraiment changé son fusil d'épaule, préférant semble-t-il définitivement le film de sabre, et donc de genre, genre qui lui a d'ailleurs plutôt porté chance en terme de succès public, semble-t-il. Je disais donc que la présentation du film, ses premières minutes, passent agréablement. On retrouve même Chow Yun-Fat, plus mûr encore, très en forme, et assez inquiétant en empereur fielleux et craint.
Mais très vite les choses se gâtent malheureusement. Dès le premier combat (pour rire, entre Yun-Fat et son fils), malgré une belle idée de mise en scène sur le papier (les deux armures ripent l'une contre l'autre et provoquent quelques étincelles), on sait qu'on va être mangé à la mauvaise sauce, si j'ose dire ! Tout d'un coup, dès cette scène, le cadre se resserre dangereusement, les plans sont de plus en plus rapprochés, et le montage devient de plus en plus rapide, délaissant non seulement toute pertinence, mais aussi tout jeu sur les axes, et bien sûr l'échelle de plans. En quelques secondes, le magnifique manoir d'époque qu'était le décor se transforme en minable chambre d'étudiant. Alors oui, ça virevolte partout, ça fait des ralentis (encore des scories de l'époque MATRIX !), ça numérise les étoffes en veux-tu en voilà dans de splendouillets effets de retournements de costume... Mais en même temps et en quelques secondes, on sait que tout cela va être horriblement découpé, filmé, monté. Plus tard, même dans les périodes calmes (le film étant d'abord construit sur des intrigues de palais), l'échelle de plans sera toujours réduite. On se dit alors que, finalement, ce beau film ample qui s'annonçait sombre tombe, à peu près, dans les mêmes travers que le cinéma occidental qu'il soit de genre ou art et essai : la réduction de l'échelle de plans, l'abandon des jeux d'axes, et l'abandon du montage ! Las, las, las...

Une main, un sabre, un pan de veste, un pied, et de temps en temps un ralenti en plan moyen, histoire de voir qui fait quoi dans les scènes d'actions dans le palais. Pendant les dialogues, nombreux, du champs/contrechamps à n'en plus finir, strictement en gros plans et plans rapprochés, monotones comme un dimanche sans pain à regarder Jacques Martin. Je parle, je suis à l'écran en gros plan. Tu me réponds et à ton tour tu es à l'écran en plan rapproché. Pour les axes, c'est de face ou de profil. Pour le trois-quarts, c'est l'acteur qui tourne la tête, comme d'habitude. Bien... Enfin, mal je veux dire...
En extérieur, batailles majestueuses et avec plus de gens. Les combats en moyen comité, truffés d'effets numériques, sont montés sans saveur. Tiens, j'ai vu du jaune passer... tiens, voilà un sabre argenté... etc. Le tout dans la plus stricte répétition. Jamais un décrochage de rythme dans le combat lui-même. Les grands moments de furie alternent avec les temps de pause où l’on compte les cadavres en se lançant des regards pleins de haine et en serrant la mâchoire.
Quand les deux armées se rencontrent, alors là, oui, c'est encore le plus rigolo : pas mal de figurants, mais noyés dans les images de synthèse sur-multiplicatrices, souvent ridicules. Ainsi, les effets de course des armées en train de charger, et dieu qu'il y en a des charges dans le film, strictement identiques à chaque fois, strictement laides à chaque fois, d'une répétitivité absolue. Le logiciel d'effets spéciaux, sans doute perfectionné, et sans doute à la pointe, fait passer trois millions de flèches et de lances dans le plan. On voit des machins traverser le cadre, et comme on a vu des lanciers dans le plan précédent, on se dit : "Bah, ça doit être des lances !". Numériques effets, funestes effets. Laids, incompréhensibles, et destructeurs de mise en scène surtout. Les plans s'enchaînent sans aucune espèce de conséquence, ils pourraient être mis dans le désordre que ça n'en serait ni plus beau ni plus laid. Insipide, fidèle lieutenant du général Monotonie, guette et passe dans le monceau de corps de spectateurs morts d'ennui au bout de 20 minutes pour achever ceux qui ne sont pas tout à fait morts... De temps en temps, Yimou reprend les commandes pour filmer des objets ou des protocoles, incarnant ainsi une espèce de versant asiatique de James Ivory... Comme quoi l'influence anglaise n'est pas terminée... On finit par rire, se disant que tout cela n'est jamais qu'un exercice de démonstration pour tel logiciel dans sa version 3.0, la version 1.0 étant celle utilisée par Peter Jackson pour LE SEIGNEUR DES ANNEAUX. Tout ça pour ça, tout ça pour ressembler aux autres... Mon Dieu !

Alors, le scénario a beau être ceci ou cela, et après tous assez ambigu (le personnage de Gong Li, malheureusement complètement engoncée ici et paumée au dernier degré dans deux malheureuses nuances d'un jeu branché sur courant alternatif, est finalement très négatif, et il n'y a aucune morale, ce qui aurait pu donner dans les mains de Yimou un film très cinglant !), le rythme global du film et sa facture technique ET (et j'insiste sur ce "et") artistique sont tellement lourdingues que rien ne survit. Il n'y aura finalement qu'un moment de pause assez agréable, lorsque l'avant-poste montagneux est attaqué par le commando ninja de nuit : le décor change enfin, le combat est un poil moins hystérique et surtout, ô miracle divin, ô nectar des dieux, enfin spatialisé. On signale notamment des plans en contre-plongée qui auraient pu être magnifiques s'ils avaient été un poil moins serrés et surtout mieux montés (belle couleur du ciel notamment, et étalonnage moins convenu que le reste du film). Sinon, on se demande ce qui s'est passé. Sur le plan technique, ce n'est pas le film le plus nul du monde bien sûr. C’est juste d'une laideur insupportable et plus encore d'un manque de construction et de sens esthétique terrible... et banal. Certes, le story-board a été respecté au pied de la lettre. Certes tous les effets spéciaux sont en place. Mais tout cela ne donne qu'une bouillabaisse indigeste, sans rythme et monocorde. Tout devient prévisible, notamment les pauvres débrayages rythmiques. Tout ressemble aux films précédents, rien n'est personnel. Sur le plan technique, le vrai réalisateur du film, j'ai nommé le directeur des effets spéciaux, doit être content. Pas moi. On se dit qu'il est bien loin le temps d'un King Hu (c'est lui qui a mis en scène les scènes de bataille dans RAN d’Akira Kurosawa) qui, avec 40 figurants et sans câble (ces fameux câbles que Stanley Kwan dénonçait à travers les films de fantômes "chinois" dans ROUGE justement), mettait le feu aux combats, faisait briller de mille reflets sa mise en scène et déployait des trésors de narration... et de drôlerie ! LA CITÉ INTERDITE n'est qu'un plan technique (même pas original), une nomenclature, un cahier des charges sans rythme, sans âme et sans cœur. Revoyez RAINING IN THE MOUNTAIN, ALL THE KING'S MEN ou L'HIRONDELLE D'OR, et évitez à tout prix ce "fast-cinéma" de consommation de masse. Car le plus terrible dans tout ça, c'est de se dire que c'est ça aussi la mondialisation, cette mondialisation que tout le monde est tellement d'accord pour décrier lorsqu’il s’agit de nos industries, de produits manufacturés ou d’alimentation : faire à la sauce asiatique, "parfum Asie aux milles saveurs" pourrait-on dire, un film qui est exactement produit de la même manière que le moindre MATRIX ou le moindre blockbuster hollywoodien. Si seulement on avait les mêmes scrupules envers la Culture.
J'imagine que les spectateurs asiatiques, qui ont un patrimoine de films de genre tellement riche, sont très contents de cette évolution. Les spectateurs occidentaux aussi. La critique occidentale est aux anges, célébrant le film à gros budget venu d'Asie, sans aucun recul.

C'est dur d’être vivant et seul. À mort les machines. Je reviendrai.

Seulement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

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Antoine 17/04/2007 20:23

Pour moi, Hero, Le Secret des poignards volants et La Cité interdite sont de mauvais à très mauvais Zhang Yimou. Toute la qualité est dans la plastique. Mais côté post-Triade de Shanghai, vous devez absolument laisser une chance à pas moins de 4 films: The Road Home, Not One Less, Happy Times et Riding Alone for Thousands of Miles. Ces films transpirent toute la sensibilité et le talent de Zhang Yimou. Non, il n'est pas mort.

Vierasouto 18/03/2007 12:48

Moi aussi, j'avais laissé tomber à "Shangaï triad" et je dois dire que s'agissant de cette grosse production, rien que la vision de la BA m'a saturée d'images et d'or et déjà fatiguée... donc, j'ai zappé... J'ai écouté par hasard hier un portrait du cinéma de Hong Kong où un réalisateur définissait qu'il fallait laisser du vide dans les films, comme dans la peinture chinoise, pour créer une ambiance, je suis parfaitement d'accord avec ça, c'est très important de laisser de l'espace et c'est visiblement tout le contraire de "La Cité interdite".

le_cheyenne 16/03/2007 21:12

bonsoir à tousje n\\\'ai pas vu le filmje n ai pas lu la critiquemais permetez moi de dire tout le bien que j\\\'en penseles chinois sont fantastique, j aime pour ma part beaucoup les rouleaux de printemps et les sushis, même si c est japonais, mais c est pareil.De fabuleux combat dans ce film, certe un brin emprunté aux pontes, tels... je ne me rapelle plus mais emprunté quand même !Ces acteurs chinois, si souples, avec tant de dextres ils arrivent à faire des trucs incroyables avec leurs corps ! courir sur des fils invisibles, faire claquer des pétards avec leurs sabres, taper sur des bambous : et ça leurs va bien !J\\\'aime la chine, d\\\'autant que près de chez moi, j\\\'ai un épicier chinois avec qui on partage des recette, dont celles des films de chez lui. Et souvent il me dit que si ces chiens d\\\'occidentaux gobent autant leurs films, c\\\'est certainement pour l\\\'épice chinoise. Je m\\\'explique : il est commun de dire qu\\\'un film est fantastique, surtout quand l\\\'auditrice est une jeune fille plantureuse avec une bouche en coeur mais je m\\\'égare... bon disais-je, ça fait chouette ! Et quand vous annoncez que le film "emotion" est un film qui nous vient tout droit du pays du canard laqué : vous faites mouche à coup sur ! A cela vous en rajoutez une bonne couche sur votre connaissance des pagodes http://gilkergu.club.fr/chua/chuaindex/chuaindext.htm et voila une bonne âme qui s\\\'extasiera sur vos connaissances. A un moment, il faut abandonner l\\\'art pour l\\\'art et viser court terme, il faut bien que cela serve nom de dieu !Cette critique ne serrt absoluement à rien mais bon...En vous remerciant

Dr Devo 16/03/2007 19:27

Bonjour à Toi, Pierrot!
 
ben je me suis encore une fois mal expliqué! je n'ai pas renoué du tout avec Yimou. je crois que ça faisait bien dix ans au contraire que je n'ai pas un de ces films...
Voilà, la petite précision qui va bien!
Dr devo.

Dr Orlof 16/03/2007 19:21

Ah! Je vois que nous avons eu le même genre de rapport avec ce cinéaste. Ta note m'a rappelé les souvenirs lointains du Sorgho rouge, d'épouses et concubines et de Ju Dou avec la muse Gong Li. Par la suite, j'ai abandonné Zhang Yimou, n'ayant pas aimé du tout Shangai triad. Et comme toi, j'ai renoué avec lui tout récemment en découvrant le secret des poignards volants : vraiment pas terrible. C'est le cinéaste du bibelot exotique : c'est parfois joli à l'oeil mais terriblement fabriqué et d'un académisme accablant...