LE JOURNAL D'UN CURÉ DE CAMPAGNE, de Robert Bresson (France-1950) : Le Cinéma à l'Arras

Publié le par Dr Devo

[Je n'ai pu résister à cet appel du pied de la part du valeureux Mek-Ouyes à travers la présente photo faite de ses mains, "issue de sa série NONOSSE consacrée à la campagne présidentielle 2007" (je cite) et qui s'intitule, je cite, "Journal d'une Campagne de Curés (nonosse, épisode 1)"]

 

 

Chers Focaliens,
 
C’est avec un peu d’angoisse qu’on se présente à son "premier Bresson", comme d’autres vont à Lourdes ou à la guerre. Alors que la rétrospective battait son plein, je dus en public égrener les films du Maestro que j’avais vus : PICKPOCKET, …JEANNE D’ARC ? Oui oui, j’étais persuadé de les avoir vus, certes, mais en même temps, alors que j’exposais mes plus puissantes théories, force était de constater que je n’avais aucun, mais lors aucun souvenir des deux films. Ne serait-ce que d’un plan. Ou alors de façon trop anonyme, un femme en robe de Raymond Burr attachée à un poteau, voilà qui pouvait provenir de n’importe quelle adaptation, et une main dans la veste d’un autre, voilà une image que j’ai très bien pu construire moi-même ! Par contre, je me souviens extrêmement bien des NOTES SUR LE CINÉMATOGRAPHE, superbe livre dont on rêverait que le cinéma français, toutes tendances confondues, l’applique pendant un an pour voir ce qui en sort ! Un bien bel ouvrage, en effet Chantal, ou notamment la métonymie est sacralisée (plutôt que de louer des costumes de policiers et des paniers à salade pour une scène d’arrestation, mieux vaut se contenter d’un reflet de gyrophare contre un mur), et où l’acteur, qu’on incite à se libérer de tout pathos pour adopter la voie la plus neutrasse possible, est enfin considéré comme de juste, c'est-à-dire un élément de mise en scène et donc, mieux encore, un objet dont l’important n’est pas la simulation des sentiments exacerbés mais bien le placement sur la marque ! Alors évidemment, le Bresson, il peut entrer ici avec son cortège de fantômes, c’est un copain !
[Des exemples ? Ok ! Exemple de métonymie : dans CHRISTMAS d’Abel Ferrara, la voiture de police débarque et effectivement on ne voit ni la voiture en entier, ni le policier, mais juste le toit du véhicule et deux gyrophares, le tout dans un mouvement ascendant de caméra (plan vide puis rempli avec le toit de la voiture en fin de mouvement), la classe ! Ou sinon, les fameux chevaux en noix de coco de SACRÉ GRAAL des Monty Python. Exemple d’acteur-objet : dans les films de Raul Ruiz ou encore mieux ceux de Manuel De Oliveira, LA LETTRE par exemple dont la spirituelle Chiara Mastroiani disait que c’était drôle, malicieux et excitant d’être considérée comme un pot de fleur ! Ou encore ce film du portugais dont j’ai oublié le nom avec Malkovich et Domsballe, à peine dirigés dans le jeu dramatique (vous imaginez la sobriété de l’ensemble), mais dont les personnages n’avaient qu’une vocation : faire des figures chorégraphiques dans le plan, et imposer le rythme des coupes ! Bah, ça c’est très Bresson, à mes yeux !]

Claude Laydu (acteur belge, à qui l’on doit en 1995 la production, l’écriture et la voix de Nounours dans le remake de la série BONNE NUIT LES PETITS ! Ça ne s’invente pas !) est un tout jeune curé dans sa petite vingtaine qu’on envoie tenir, pour ses premiers pas en dehors du séminaire, la paroisse d'un petit village paumé du Pas-De-Calais ! Ce sont les années 50, en plus ! Claude n’écoute cependant que son courage, débarque à bicyclette dans le village et prend les affaires paroissiales à bras le corps, et à cœur également, ce qui inquiète un peu un vieux curé d’un village voisin qui lui sert de mentor. C’est que Claude est aussi déterminé que fragile physiquement. Sa santé est très mauvaise, son estomac ne tient pas la route et l’oblige à ne se nourrir que de pain rassis trempé dans du vin chaud, la seule chose qu’il puisse digérer ! Avec sa ferveur austère mais profonde et son physique fatigué et anémié par un tel régime, Claude a bien du mal à se faire une place dans le village, et tout le monde lui donne peu de temps avant de craquer. Il fait connaissance du Châtelain du coin, un homme pas vraiment aimable et directif. En rendant visite au Château, Claude croise également Madame son épouse, Mademoiselle sa fille, et la préceptrice de Mademoiselle, une fort belle jeune fille, qui est sans nul doute la maîtresse de Monsieur, ce qui n’empêche pas la pécheresse d’aller tous les jours à la messe !
Chahuté par les petits enfants du village, torturé par sa santé et déstabilisé par la révolte sourde et implacable (violente même) de Mademoiselle envers les infidélités de son Père (qui aimerait bien envoyer la petite en pension, histoire d’être tranquille), Claude est peu rassuré devant l’ampleur de son Ministère, et totalement sincère dans son engagement. Il se bat pour être le plus juste possible, pour résister aux compromissions religieuses des âmes dont il a la charge, mais aussi à leur raisonnements souvent fuyants ou corrupteurs. S’il sait qu'il est mal perçu par ses concitoyens, Claude se bat, et affronte le doute au cœur même de sa Foi. Car en travaillant dans sa paroisse où tout le rejette, il s’enfonce aussi dans la solitude la plus intrinsèque de l’homme, et il sait que le chemin à venir sera fait d’encore plus de solitude. Un paradoxe pour celui qui doit sauver les âmes et être aux plus proches de ses frères : plus il est juste, plus il paraît à côté de la plaque à leurs yeux, et surtout plus il s’éloigne de la masse de ceux dont il a la charge ! Les choses prennent un autre tour encore lorsque Madame confie à Claude sa colère envers Dieu à la suite du décès de son fils cadet, il y a quelques années…

Et bien ma foi (hahaha !), voilà qui ne rigole absolument pas ! Tiré du livre de Bernanos, ce JOURNAL… est assez ambigu, malgré le véritable rouleau-compresseur que représente son sujet. Claude Laydu, dont on ne se dit dans les premières minutes que le voir jouer avec ses yeux de cocker mouillés va être un calvaire insupportable, ce qui se révèle un peu vrai mais surtout très faux si j’ose dire tant il soutient de fort belle manière le film, Laydu, donc, incarne ici un parcours tourmenté mais simple au fond : celui d’un Boucle D’Or, curé débutant qui affronte les compromissions d’un monde corrompu. Mais cette corruption s’inscrit chez les autres. Le pauvre prêtre sombre dans une abyssale solitude métaphysique à chaque pas en avant. Ce n’est pas tant le rejet de la population, persuadée de son incompétence indécrottable, mais bien leurs errances et leurs fautes qui éloignent le curé. Malgré tout celui-ci répond à sa tâche le mieux possible et sans baisser son attention. Comme son corps, très faible de manière intrinsèque (belle scène chez le docteur : tout s’est joué avant la naissance !), le trahit régulièrement, l’effort est surhumain, méritoire, mais ressemble également à un abominable chemin de croix, un vrai Golgotha à gravir à pas de fourmis. Le curé ne laisse cependant rien passer, détourne les chemins suffisants qui guident les gens qui s'adressent à lui, et avec vigueur voire avec fermeté, il détourne les fictions que les gens implantent dans les cœurs, et met les gens en face de leur Foi ou de leurs péchés, ce qui rend l’opération très peu aimable et révèle des paradoxes renversants. On est donc ici dans une situation assez carrée mais dont le héros (et ses actions) font casser le moule et surtout plongent le tout dans un océan de contradictions apparentes. Il n’y a que l’âme qui aille pour ce curé, et s’il ne fait rien pour décevoir les gens et ne contredit jamais le fait que les gens le voient comme un imbécile (il répond avec franchise sans relever, ce qui le fait passer encore plus pour un idiot), il fend les préjugés de la Foi sans pitié, mais avec miséricorde ! Un personnage naïf qui affronte les petites corruptions du monde, de celles qui font les futurs situations inextricables et épouvantables ? On pense ici souvent à un Lars Von Trier, l’ironie et l’humour en moins bien sûr. C’est ici moins ouvertement extrême, aussi pour des raisons de mise en scène nettement moins rentre-dedans, évidemment. Mais dans le récit inéluctable et le mélo qui semble poindre mais dont on évite absolument les écueils et le traitement, il y a un lien de cousinage, dégénéré sans doute, mais de cousinage.
 
Pour la mise en scène, par contre c’est autre chose. Les choses (répétition, c'est laid !) commencent de manière fort belle dès le début avec deux plans rentre-dedans, presque vulgaires, mais assez forts, car ils semblent d’abord disjoints. Puis nous comprenons que c'est sans doute un champ/contrechamp, un peu absurde, fantastique presque. Bresson en rajoute d’ailleurs en changeant brutalement l’échelle de plans dans le deuxième passage du contrechamp (quand le châtelain et sa maîtresse s’éloignent, soudain et de manière fort impromptue, en plan d’ensemble !). Miam miam, se dit-on.
La suite ne donnera ni raison ni tort. Le récit se déroule de manière assez banale mais soignée, en suivant le fameux journal de bord de notre héros, ici en voix-off. Un procédé illustratif, certes, mais qui ne le reste pas longtemps, tel l'amour propre. D’abord parce que cette omniprésence de la voix-off est plus forte en début de film, là où justement le récit de la découverte du village et de ses habitants est plus axé sur le factuel, sur les petits faits mesquins qui semblent promettre une histoire très terre à terre, voire bougrement sociale et moralisante. Puis, peu à peu, notamment avec l’arrivé de la maîtresse, puis du châtelain puis de Mademoiselle (personnage qui fera tout exploser), on sait que le film va dépasser la peinture des petites mesquineries et que les enjeux, enjeux de l’âme, vont se dévoiler vite fait bien fait, révélant des abysses phénoménales pour un film qui s’apprêtait à être la critique miséreuse, paysanne et terre à terre d’une campagne stigmatisée ! L’enjeu est ailleurs, et dans la boue et la bouse, ça travaille dans les âmes, de manière presque tellurique par endroits.

Le film est donc plus extraordinaire que prévu, et surtout hors-norme. Et au fur et à mesure, le récit filmé et le récit voix-off vont diverger, se séparer,  et essayer de se boulotter le temps de parole. C’est un joli paradoxe, car le journal ne disparaîtra pas totalement, ce que n’importe quel réalisateur aurait été tenté de faire. Pas là, donc, et c’est tant mieux, l’atmosphère du film se veut alors plus concrète, au sens musical du terme, c'est-à-dire plus abstraite, ce que décrivait très bien d’ailleurs l’introduction dont je vous parlais tout à l’heure !
Le tout est très cadré, assez magnifiquement d’ailleurs par endroits. Bresson prouve également ici, et ce ne sera pas le cas, loin de là même, dans tous ses films, qu’il est un bon monteur et qu’avec une certaine subtilité, par la bande, il peut insuffler à son film, de manière pas forcément ostentatoire (et ça fait du bien après l’orgie des coupes de LA CITÉ INTERDITE) un sacré rythme, pas attendu du tout, et loin du "naturalisme" du cinéma à la française de l’époque (et contemporain aussi, tiens, c'est ma tournée !). Sans en avoir l’air, et pas seulement à cause du grave sujet donc (Bernanos n'est pas Pagnol, choisis ton camps), on est exactement à l’opposé du cinéma de Papa. Le mot "fantastique" n’est qu’à peine exagéré pour décrire le film. L’atmosphère devient vite étouffante. Les coupes ne tombent pas forcément en rythme, mais très souvent juste. Le jeu répétitif mais toujours intense de Laydu, le cadre et la photo très soignée (de Léonce-Henry Burel) font le reste. D’un socle banal et même balisé qui peut faire peur les premières minutes, on obtient un film et des propos assez extraordinaires que Bresson, grâce à son dispositif et grâce notamment à l’explosion du journal intime, arrive à rendre incarnés.
Il pousse même le vice jusqu’à rendre la dernière partie plus ouvertement mélo, certes, mais aussi beaucoup plus terre à terre, presque neutre comme la mort qui approche. Atterrissage douloureux s'il en est, surtout pour le spectateur qui fait là face à une baisse de rythme justifiée mais palpable. C’est assez long, plus terre à terre pour le coup, et ce n’est pas ce que je préfère (les scènes à la ville), mais voilà qui semble logique, même s’il y a là moins de belles choses en termes de rythme ou de cadre.

JOURNAL D’UN CURÉ DE CAMPAGNE, comme son héros, ne dément pas ses apparences (un récit terrien, voire terre à terre), mais les fait exploser sans qu’on s’en rende compte et impose un film complètement singulier, qui fouille très souvent le fond des âmes et met le doigt sur des sentiments diffus, ici révélés avec force et abstraction, abstraction rendue souvent poétique par des dialogues au scalpel. C’est sans doute là l’héritage de Bernanos, mais pas seulement. Bresson malgré la relative sécheresse des décors et du contexte, ne baisse pas la garde (ça, c'est du journalisme, coco, ça, c'est de la métaphore) et impose un jeu de mise en scène assez soutenu, souvent de bon goût, mais jamais lisse bien au contraire. JOURNAL… est un film qui gratte, qui se cogne à tous les coins, et dont on peut dire raisonnablement qu’il ne ressemble à pas grand-chose, ce qui est toujours, soyons clairs, un très bon signe.

Divinement Vôtre,

Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Publié dans Corpus Filmi

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Vierasouto 23/03/2007 02:36

Il y a longtemps que je veux voir ce film et ça me redonne l'envie d'aller fureter sur le net pour voir s'il existe en dvd... L'autre jr, j'ai enregistré "Les Dames du bois de Boulogne" mais je n'ai pas encore eu le temps de la voir. Je crois que c'est bien de "se faire" l'intégrale Bresson... Bel article et beau sujet+++ (quand je vois ce qui est à l'affiche cette semaine : "Ensemble c'est tout"... ça se passe de com... )

Dr Orlof 21/03/2007 20:49

Ce n'est pas mon film préféré de Bresson (je préfère son autre adaptation de Bernanos, le magnifique Mouchette) mais je ne l'ai pas vu depuis très longtemps. Le film est, en tous cas, très important car il propose, comme tu le soulignes bien, une nouvelle approche pour résoudre cet épineux problème de l'adaptation littéraire.
Loin des merdes  des Autant-Lara et Delannoy, Bresson trouve un véritable système de transposition qui lui permet de rester au plus près du texte sans pour autant tomber dans l'illustration académique (c'est pour cela que le seul point où je ne suis pas totalement d'accord avec ta note, c'est sur la voix-off : le procédé ne me parait pas iillustratif. C'est la matière même d'un film qui n'est, finalement, qu'une tentative d'incarner une parole).
A +, cher docteur (et bravo pour la note)