SVETLONOS (THE TORCHBEARER) de Vaclav Svankmajer (République Tchèque, 2005) et STARSLYDERZ de Garrin Vincent (USA, 2005) : compte-rendu de la cérémonie du 1er festival MAUVAIS GENRE de Tours

Publié le par Dr Devo

(photo: "Avril Noir" par Dr Devo, d'après une photo du réalisateur Bob Clark)

 

 

Chers Focaliens,

Comme disait l'autre reporter impossible : "cette fois, nous y sommes, Milou !" Les hostilités ont donc démarré comme prévu jeudi dernier, le 4 avril, au festival MAUVAIS GENRE de Tours, devant un public plutôt nombreux, dans la très belle salle Thélème de l'université des Tanneurs.
Après un speech épique et la présentation du Jury, (et même des Jurys puisqu'un groupe de lycéens a également remis plusieurs prix), nous sommes rentrés dans le vif du sujet, avec d'abord le court-métrage de 25 minutes SVETLONOS (THE TORCHBEARER) de Vaclav Svankmajer, fils de l'illustre maître de l'animation Jan Svankmajer.
C'est la nuit, mystérieuse et dense. Un guerrier à l'allure de guerrier classique grec (casque crêté, cape rouge dense, armure ciselée et lance) arrive au pied d'un château étrange et massif. Il frappe à la porte et entre. À l'intérieur, rien ne bouge, si ce n'est des statues abîmées de femmes qui préparent dans le secret le plus absolu les diaboliques mécanismes des pièges contenus dans les salles du château et qui devraient en toute logique réduire notre guerrier en chair à pâtée. Curieusement, ce dernier arrive à déjouer ces machines absurdes...
Svankmajer Jr., disons-le tout de suite, marche directement sur les traces de son père. Il s'agit ici d'animation image par image (stop motion), si j'en crois mes petits yeux naïfs. En tout cas on reconnaît le même soin porté à la direction artistique en général : look cohérent des décors et des accessoires, très organiques, superbe lumière sombre mais dense, géographie tordue mais tout à fait impressionnante des décors. Tout porte le film dans une atmosphère inquiétante, presque morte, presque mécanique elle-même, autant que les dispositifs mortels eux-mêmes. Il se dégage également quelque chose de très absurde. Ce guerrier est un déambulateur et semble avancer en ligne droite. Devant son chemin, le château, et donc il le traverse. Svankmajer privilégie quasiment un dispositif narratif de conte sombre, mais il ne justifie heureusement rien. Le parcours du guerrier n'existe que dans cet étrange château. Le monde est clos, et même claustrophobique. Jolie ambiance.
Effectivement, on est en pleine Svankmajer's touch. Le fiston a repris la boutique de son père en quelque sorte. La mise en scène, quant à elle, suit, est plutôt soignée, et privilégie une atmosphère silencieuse plutôt subtile, portée par un son lui aussi dense et malin. Le cadre est plutôt joli, voire même délicieux dans un plan ou deux (dont un effet très réussi et très mystérieux sur un plan du guerrier qui est cadré dans une espèce de contre-plongée, et qui semble surgir du bas de l'image, puis est cadré dans un noir presque absolu, uniquement éclairé par la lune, c'est magnifique).
Si le sujet, très absurde et très dépouillé, constitue le cœur même du film, ce qui est une chose absolument louable, j'émettrais quelques réserves quand même en ce qui concerne le projet global de mise en scène. Mais bon, là, on chipote. N'empêche, il faut quand même noter que le film, même si c'est aussi son sujet, n'évite pas un effet certain de répétition. Les trois pièges tendus par les statues sont souvent semblables, et la façon dont Svankmajer les met en place est quasiment toujours la même. Ce sont les trois temps d'une même mesure. Ce qui, on le notera, n'est pas complètement illogique vu le sujet très absurde. Mais n'empêche... J'ai remarqué notamment la récurrence de certains effets: notamment le son qui offre souvent la même dichotomie silence/machines tout au long du film, ce qui peut le rendre un peu prévisible. [Il y a quand même des choses très belles, notamment quelques boucles "industrielles" pourrait-on dire, absolument remarquables.] On retrouve aussi cette répétition dans l'image, notamment dans les effets de mise au point, petits effets pourtant que Svankmajer arrive à placer quatre ou cinq fois. Enfin, c'est la mise en scène elle-même et le scénario qui ménagent peu de surprises. Les pièges diaboliques semblent parfois se répéter aussi. Dans les parties "action", le découpage, classique par ailleurs, se fait plus brouillon, bourré de plans rapprochés ou gros plans peu élégants.
Malgré donc le soin extrême porté à la fabrication du film, Svankmajer loupe un peu le coche en ce qui concerne la structure du court-métrage, moins personnelle et moins pertinente, et qui réduit très curieusement le film en une belle démonstration de savoir-faire, mais sans la malice ou la cruauté incessante des films de son père qui, à l'instar des films des frères Quay, par exemple, immerge le spectateur dans un monde inédit et jamais vu. On est donc avec SVELTONOS dans un monde plus balisé, à la mise en scène certes superbe, mais classique. Ceci dit, le projet se révèle un peu plus dans les dernières minutes du court, où la belle idée, très absurde là par contre, et éminemment cruelle, plonge le film entier dans une couleur plus sombre encore, dans le pessimisme le plus édifiant. C'est là, dans son extrémité, si j'ose, que le film révèle tout ce qu'il avait de potentiel. Un peu tard. Ceci dit, Vaclav Svankmajer n'a pas vraiment à rougir, et tout cela est d'une fort belle facture. Ça manque juste un peu de folie…
 
Cette séance d'ouverture du festival MAUVAIS GENRE fut telle que le directeur du festival Garry Constant, l'a voulu : éclectique ! Et pas qu'un peu. Plutôt que d'assurer le démarrage du festival sur une des grosses pointures du programme, c'est avec malice et humour que MAUVAIS GENRE a programmé, en avant-première européenne STARSLYDERZ, le 1er long-métrage de Garrin Vincent, jeune américain qui, avec son comparse et producteur Mike Budde, a mis sur pied un film venu d'ailleurs !

Johnny Taylor est le capitaine du vaisseau SS9, et leader de la brigade Starslyder, shérif de l'espace comme on disait jadis, et garant de l'unité et de l'ordre de la galaxie. Taylor et son équipage se voient confier une mission étonnante : délivrer la fille du Président des États-Unis de la Terre, kidnappée par l'immonde Gorgon et sa bande de vilains. Voilà une bonne occasion pour Taylor de régler ses comptes avec l'ignoblissime Gorgon, le félon abominable, meurtrier de son père ! La mission commence d'abord par une enquête sur la planète Bactos, réputée pour ses tavernes galactiques ! En visitant un premier bar bactosien, Taylor, deux minutes après avoir franchi la porte, tombe amoureux d'une jeune fille plantureuse, mais se cogne immédiatement aux deux sbires principaux de Gorgon : deux frères au look de hard-rockers anglais des années 80, dans plus pure style BARBARIANS… Une poursuite étrange commence…
Et bien ça commence fort ! Film autoproduit et placé sous le signe du système Débrouille. Comme il l'a expliqué au public, Garrin Vincent est un doux dingue qui a englouti ses économies dans ce film à petit budget, et qui se veut un délire parodique science-fictionnel. Ce pastiche des films SF des années 50 et 80 ose quasiment tout. Ça s'ouvre sur une séquence onirique dans le style POWER RANGERS, avec ses split-screens aux couleurs chatoyantes, voire même fluorescentes. L'option pour les effets spéciaux est la même : des images de synthèse low-fi, de la fausse 3D, volontairement grossière mais plutôt sympathique, et tellement plus drôle et reposante que les immondices numériques des derniers épisodes STAR WARS. Et puis, l'avantage pour Garrin Vincent et sa petite bande, c'est que le dispositif leur permet de pouvoir mettre en scène sans trop de problème (pour peu qu’on ait la patience et l’énergie de se lancer dans une post-production longue et pleine d’embûches), et en respectant son budget, un combat spatial entier avec moult vaisseaux et explosions, et encore mieux avec vaisseaux encastrables et combinables dans le plus pur style TRANSFORMERS (mais alors, réalisé avec le budget "trombones et gommes" du prochain film de Michael Bay). En tout cas, le ton est donné. Scénario de pure convention en hommage à la culture comics et serials, acteurs sur-jouant tant et plus, personnages typés et/ou débilosses, monstres de plastique avec fermeture éclair et dans la dernière partie du film, une avalanche de marionnettes dans le rôle de diverses créatures, marionnettes grossièrement utilisées dans le réjouissant style des Muppets, version low-cost là aussi. Garrin Vincent, dans un bel élan de générosité débilistique qu'il assume complètement, ira dans cette orgie finale de monstres jusqu'à animer des peluches de supermarchés ! La pauvreté de Garrin Vincent est plus riche que les liasses de billet d'un George Lucas. La modestie du budget permet la multiplication des pains, ce qui n'est pas possible quand votre film fait le budget annuel du Pentagone.
STARSLYDERZ est tourné en vidéo, au format mini-DV ! Bon, soyons honnêtes, malgré la générosité du dispositif, ce n'est pas du Ronsard, et Vincent fait plus dans les rillettes que dans les toasts au caviar ! Le film s’adresse de manière très frontale à un public de jeunes adultes nourris aux références télévisuelles et science-fictionnelles, et ayant biberonné à SOUTH PARK dont on est ici assez largement au-dessous du niveau. N’est pas Trey Parker qui veut, et en toute bonne foi, Garrin Vincent semble tout à fait en avoir conscience. On rit donc ça et là, et on sourit souvent à cette fiction du troisième type au 33e degré. La mise en scène est rentre-dedans, loin d’être celle d’une démarche d’esthète passionné. De son propre aveu, Vincent a réalisé un film faisant la part la plus "belle" au scénario, parodique et truffé de blagues, souvent d’un mauvais goût assumé. Tout va à l’outrance. En aparté, Vincent proclame et confesse : "Nous étions jeunes et naïfs en sortant de l’école de cinéma où nous avons étudié, et ce projet qui a bouffé une demi-décennie de nos existences est surtout une somme des plus instructives sur les choses qu’il ne faut pas faire ! Si ce film a servi à quelque chose, sinon à ruiner nos cartes de crédit, c’est surtout dans ce sens, et d’une certaine manière ce film va surtout servir au prochain !" Voilà qui n’est pas faux ! Si on peut souscrire à la démarche fort sympathique du projet, il faut aussi avouer que contrairement à un TEAM AMERICA par exemple, le film souffre quand même d’un manque de rythme. Hystérique dans les deux premiers tiers, ce qui n’empêche pas des redondances scénaristiques, STARSLYDERZ s’enfonce plus gravement par la suite, dans sa dernière partie (les combats dans l’arène), partie plus entendue, plus portée sur l’action. Là où la mise en scène, assez approximative et ne cherchant aucunement à entamer une démarche esthétique, arrivait à rendre la chose sympathique, bon gré mal gré, en se reposant sur le dialogue et un déroulé narratif délirant, cette dernière partie, donc, paraît bien plus poussive et enlise assez nettement la vision du film. Malgré la courte durée de ce dernier acte, on le sent nettement passer, et du coup les limites cinématographiques deviennent plus douloureuses. On ressort donc un peu groggy, curieusement, du film. À force de charger le scénario de blagues à deux balles (démarche pas du tout rédhibitoire, je suis pour !) et d’éléments parodiques et référentiels, Vincent, en jouant cette tactique de surcharge, ne fait pas forcément le bon calcul, même dans l’optique potache (assumée) du projet. C’est là aussi le défaut de jeunesse du film : trop en mettre ou plutôt ne pas laisser la priorité au rythme, quitte à élaguer dans les gags.
Il n’empêche que la démarche de présenter ce film dans le festival est une idée inattendue mais sympathique. Il place le festival dans une ambiance bon enfant, et surtout suggère que le cinéma de genre est aussi ça : la pratique passionnée et autoproduite de jeunes anonymes dont la ténacité (même si elle ne suffit pas à faire à coup sûr un vraiment bon film ou un film original) est très étonnante. Le festival MAUVAIS GENRE, en programmant un alpha et un oméga à travers les films respectifs de Svankmajer et Vincent, délimite nettement son territoire. Une façon très originale de commencer une telle aventure… On ne s’en plaindra pas !

Tranquillement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Je poursuivrai dans un prochain article le compte-rendu du festival…
 


Publié dans Corpus Filmi

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