LE MARIAGE DE MARIA BRAUN: L'Hystérie Froide de Fassbinder

Publié le par Dr Devo

 (photo originale tirée du dernier album du groupe Der Plan: "Die Verschwörung". Remixé par Dr Devo)

 

 

Chers Etres Humains, Chères Etres Humaines,

 

 

 

Deuxième incursion sur les terres de Fassbinder. Terres brûlées pourrait-on dire, tant le cinéma de Fassbinder, même s'il est respecté à juste titre, n'a laissé et ne laisse aucune influence dans le cinéma européen. Utilisation des moyens (souvent du bord), économie du rythme et du montage, et même direction d'acteurs, aucune de ses leçons, dont je parlais dans mon article sur "Maman Küsters s'en va au ciel", ne semble avoir été suivie d'effets, et l'esthétique actuelle des films dits "art et essai" européens semble pour le moins démissionnaire. Mais, cessons de pleurnicher. Passons.

 

Maria Braun (Hanna Shygulla) est une jeune femme au destin banal et tourmenté. Mariée à Hermann, on ne peut pas dire qu'elle ait véritablement pu en profiter. Deux jours après, Hermann part à la guerre. Très court dimanche de fiançailles. Le film démarre à la fin de la guerre. L'Allemagne est dévastée et miséreuse. Les hommes sont tous encore au front. Comme plusieurs autres épouses sans nouvelles de leur mari, Maria se ballade dans la gare à chaque arrivée de train avec une pancarte sur le dos, pancarte où figurent le nom et la photo de Hermann. Espoir improbable qu'un compagnon de guerre de son mari reconnaisse la photo et donne enfin des nouvelles du disparu virtuel. Quand elle n'est pas à la gare, Maria fait comme tout le monde. Elle troque quelques objets contre de la nourriture, deux cigarettes ou quelques patates. La misère, je vous dis. Les GIs américain sont déjà là, et Maria, fidèle à son mari dans l'épreuve de son absence, finit, non pas par se résigner, mais par réfléchir à sa situation embourbée. Puisque la société est minée par la pauvreté et la destruction, profitons de la situation pour améliorer un chouïa le quotidien. Elle sera hôtesse dans un bar à GIs. "Et tâche au moins de te faire offrir une paire de nouveaux bas", lui lance sa mère. Maria rencontre Bill. Ils ont une liaison. Elle tombe même enceinte. Un ami de la famille revient du front et annonce à Maria la mort de son mari Hermann. Mais, un beau jour si on peut dire, Hermann revient et surprend le soldat américain et noir au lit avec Maria. Une vague tentative de bagarre a lieu entre les deux hommes. Sans succès. Mais Maria assomme Bill avec une bouteille et le tue. Hermann endosse le crime et va en prison. Maria s'attachera alors, dans une sorte de fidélité absurde à son mari, à user de son physique et de son sens de la psychologie, si on peut dire, pour séduire. Ce qu'elle ne tarde pas à faire, dans les bras d'un grand patron d'une usine textile, dont elle devient immédiatement la maîtresse et la conseillère...

 

Dure et étrange destinée que celle de Maria. C'est d'abord une femme forte, utilisant complètement le délabrement d'une Allemagne qui commence juste à se reconstruire, mais sur un tas de cendre tellement énorme que tout parait absurde et miséreux. Maria monte dans l'échelle sociale à mesure que l'Allemagne renaît. Il reste beaucoup de femmes sur le carreau et peu d'hommes, après cette guerre. Etre femme est donc une opportunité en même temps qu'une faiblesse. Il faut savoir l'utiliser. Le coeur y est souvent, mais le but à atteindre est un peu flou et inéluctable, étrange paradoxe. Que ce soit dans la rue en troquant quelques morceaux de bois délabrés qui serviront à se chauffer contre un demi-paquet de cigarettes, ou que ce soit à la direction d'une grande usine de textile, Maria fait finalement la même chose. Elle se troque elle-même contre un peu de bien matériel. C'est ça ou la misère. Il n'y pas le choix, et on ne peut blâmer personne. La débrouillardise des temps de guerre continue pendant la reconstruction. Le troc continue et devient une fin en soi sans qu'on puisse s'en apercevoir. La lutte pour survivre est inscrite à tout jamais dans le destin de la femme allemande qui doit bien se débrouiller pendant que les maris se font faucher au champ de bataille, évidement lointain et hors champ. Quand on a manqué de tout, on accumule jusqu'à la fin de sa vie, trop heureux d'avoir quelque chose à se mettre sous la dent. Maria transporte la guerre avec elle. La société allemande (elle aussi complètement hors champ, quelle finesse!) renaîtra, mais pour Maria il est sans doute déjà trop tard. C'est une survivante, avec toute la cruauté que cela impose.

 

Fassbinder est vraiment un type hors norme. Son sujet est complètement ambigu. Peu de justifications et pas d'analyse sociale ou psychologique, malgré ce que pourrait laisser penser le début du film qui démarre comme un mélo étrange. Fassbinder, comme tous les Grands, a compris que son film est d'abord de la mise en scène. Et là, ça ne rigole pas et ça n'arrête pas. La guerre et les hommes sont absents de l'image. La vie et les décors sont complètement claustrophobiques et desespérés. Les rares scènes de foule (à la gare quand Maria cherche son mari) sont extrêmement chaotiques et bouleversent toute tentative de montage  ou d'exploitation de l'échelle de plans. Puis, c'est un montage un peu absurde, où le champ et le contrechamp ne semble plus se répondrent et où les axes de prise de vue semblent faussés (superbe scène de l'achat de la robe). Tout cela finit par se stabiliser bien sûr, mais sans qu'on puisse en profiter, car le montage, même si le rythme des images n'est pas hystérique, semble complètement fou et syncopé. Une sorte d'arythmie, pourrait-on dire, qui nous empêche de reprendre notre souffle ou nos esprits. Et le plus étonnant est sans doute l'utilisation de l'ellipse, constante et à tous les niveaux, que ce soit sur le plan narratif ou dans la mise en scène. On ne s'aperçoit pas de l'évolution sociale de Maria. Où plutôt on ne s'en aperçoit que lorsque que tel ou tel changement  a déjà eu lieu, lorsque Maria est déjà au stade suivant de son évolution. De la même manière, on ne peut que subir et deviner le changement des sentiments de Maria. Et de la même manière, on ne peut pas se rendre compte de la reconstruction en marche de l'Allemagne. Arythmie et ellipse nous plongent dans un monde fulgurant et figé à la fois, dans un chaos permanent mais banal, dans une hystérie froide et quotidienne. Le spectateur assiste à cet envol ou à cette chute (dur à dire), sans pouvoir l'expliquer ou la détailler, parce qu'il est happé dans cette mise en scène "concrète". Cette Allemagne de la survie nous paraît lointaine, et ses signaux sont comme la lumière provenant des étoiles éloignées : incomplète et en différé.

 

La fable est cruelle. Cette Maria qui semblait proche s'éloigne à chaque scène. Rien n'est vraiment justifiable ou non. Rien n'est analysable. On ne peut juger rien. La mise en scène nous a proprement atomisés, en nous plongeant dans une narration qu'on pourrait presque qualifier de fantastique. L'impact est foudroyant et on reste au final abasourdi en se disant que le film qui vient se dérouler était peut-être bien un film d'horreur.

 

Le casting est à l'avenant: formidable. Mention spéciale pour Hark Bohm dans le rôle du comptable.

 

Drastiquement Vôtre,

 

Dr Devo

 

 

 

Publié dans Corpus Filmi

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Bertrand 18/01/2005 01:50

Je vais commettre une chose que je n'ai jusqu'alors encore jamais faite, je vais remercier quelqu'un pour avoir posté un ptit mot sur mon blog (mais peut-être que ce dernier était purement à visée marketing? je n'ose le penser...). Tout çà pour te retourner le compliment, je viens de passer pas mal de temps à te lire, et ce fut franchement très plaisant. Pas intello, du goût, plus d'ouverture d'esprit qu'un "movie-goer" de salles d'art et essai ou d'usine UGC... pas mal, pas mal du tout :)