CANNIBAL HOLOCAUST, de Ruggero Deodato (Italie/Colombie - 1980) : deux doigts coupe-faim.

Publié le par Le Marquis


(photo: Le Marquis)


Suite à la disparition d’une équipe d’anthropologues au cœur de l’Enfer Vert, une seconde équipe est chargée de partir à sa recherche. Elle rencontre bientôt une tribu de cannibales avec qui elle parvient, laborieusement, à établir la confiance et avec qui elle finit par sympathiser. Découvrant que l’équipe disparue a été tuée et dévorée par la tribu, les hommes parviennent à négocier les bandes vidéo tournées par les documentaristes consommés, et retourne au pays pour y chercher les raisons qui ont poussé des sauvages plutôt débonnaires, au fond, à mettre la première salve de visiteurs au menu.

Voilà, c’est fait, j’ai enfin vu le titre phare de ce sous-genre qu’était, fin 70’s début 80’s, le film de cannibales. Il m’aura auparavant fallu endurer un doublé grotesque, parfois drôle mais il faut bien le dire fort ennuyeux, supervisé par Eurociné : MONDO CANNIBALE de Jess Franco en (très) petite forme (1981) et TERREUR CANNIBALE, d’Alain Petit & Julio Perez Tabernero (1980), films où les tribus de sauvages sont constituées de demandeurs d’emploi passés au cirage, dont certains sont hilares et d’autres refusent de quitter leurs baskets pour marcher dans la forêt. J’ai encore en stock, non visionnés, les films CANNIBALIS – AU PAYS DE L’EXORCISME, d’Umberto Lenzi (1980) et son jumeau AMAZONIA – L’ESCLAVE BLONDE de Mario Gariazzo (1985). Je ne suis d’ailleurs pas très pressé de les découvrir, car il faut bien l’avouer d’entrée de jeu : le film de cannibales m’ennuie profondément. Ces interminables traversées de la jungle, ces tribus cannibales de pacotille très affairées à faire mumuse avec des abats achetés chez le boucher du coin, penchés au-dessus de squelettes en plastique, ces séquences seins nus sur fond de musique sirupeuse, ces récits poussifs et nébuleux, et occasionnellement, dans les « grands classiques », des séquences gratuites et souvent révoltantes d’animaux tués pour les besoins – bien douteux – de l’intrigue. La séquence du singe dévoré par un serpent dans LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE (1978) me reste encore sur l’estomac d’ailleurs, bien que le film en question soit visuellement bien supérieur aux ridicules productions Eurociné – son réalisateur Sergio Martino n’est d’ailleurs pas très fier de la séquence en question. D’autres titres classiques sur lesquels je ne me suis pas encore rué : CANNIBAL FEROX, LE DERNIER MONDE CANNIBALE, AMAZONIA – LA JUNGLE BLANCHE… Bref, c’est un univers qui ne me parle pas, orchestrant la rencontre du film d’aventures exotique et de la mode italienne du gore bien complaisant, s’essayant parfois à un pseudo-réalisme documentaire qui masque bien mal l’extrême indigence de la mise en scène, du montage et de l’écriture de la plupart de ces films.
De réputation et pour son important succès commercial (notamment au Japon), CANNIBAL HOLOCAUST se pose un peu comme le prototype du genre, le film référentiel, voire son chef-d’œuvre pour certains. Au passage, cette histoire de groupe de réalisateurs disparus dans la forêt et dont on retrouve les rushes évoque irrésistiblement LE PROJET BLAIR WITCH – film que je n’aime pas beaucoup, mais c’est une toute autre histoire. Voyons voir ça de plus près.
Le film est réalisé par Ruggero Deodato, piètre cinéaste dont les BODY COUNT et autres OFF BALANCE (sans oublier le cocasse BARBARIANS) n’auront pas marqué les esprits, loin de là. Il est pourtant l’auteur d’une très belle réussite, pour le moins inattendue dans une carrière si médiocre :
THE WASHING MACHINE, déclinaison vulgaire, onirique et visuellement admirable de l’univers de Dario Argento, un film que je recommande vivement. Autant le dire tout de suite, les qualités formelles et narratives de WASHING MACHINE sont absentes de ce CANNIBAL HOLOCAUST qui présente, dans ses grandes lignes, les mêmes défauts que les autres films du genre : rythme poussif, montage parfois calamiteux, scènes de violence bien complaisantes, et une mise en scène « façon documentaire » qui fait souvent mal aux yeux – mais se justifie ici par le fait que beaucoup de séquences sont supposées être effectivement tournées par les documentaristes. J’apporterais quand même un bémol de taille à ce choix esthétique : si, dans le cadre de la fiction, ces documentaristes sont aussi brillants qu’on veut bien nous le faire croire, pourquoi sont-ils alors si incompétents en ce qui concerne la manipulation de la caméra et les cadrages ???
Mais bon, admettons : CANNIBAL HOLOCAUST n’a pas pour ambition de faire de la mise en scène jolie pour les yeux. Et, pour une fois, il y a un véritable propos derrière ce projet a priori commercial : qu’est-ce qui définit la barbarie ? Quelle est la frontière entre la civilisation et la sauvagerie ? Deodato y répond à sa façon, tout d’abord en établissant un parallèle entre ces questions, plus ou moins énoncées de façon didactique par une voix-off, et les images de notre civilisation moderne et de sa jungle de béton : pourquoi pas… Ceci dit, l’idée de ce parallèle me semble quand même être un peu volée au superbe WALKABOUT de Nicolas Roeg.
La structure du scénario est par ailleurs plus solide que la moyenne de ce genre de films, et sa justification, quoiqu’assez didactique et démonstrative, tient plutôt bien la route. Le film se divise ainsi, grosso modo, en trois parties distinctes. La première montre l’aventure de l’équipe chargée de retrouver les disparus et sa rencontre avec la tribu des cannibales. Bonne surprise, malgré les clichés usuels et plusieurs maladresses, le film évite au moins de sombrer dans un racisme caricatural auquel n’ont pas échappé les productions précédentes, et dépeint les coutumes de la tribu avec une relative distanciation : les cannibales ne sont pas ici des primitifs sanguinaires et cruels, leurs traditions paraissent barbares, mais n’éclipsent pas leur curiosité, leur bienveillance à l’égard des visiteurs, lesquels finissent d’ailleurs par les respecter – en clair, ils ne sortent pas leurs fusils pour tirer dans le tas quand ils découvrent les restes des personnes qu’ils sont venus chercher, et décident au contraire de tout mettre en œuvre pour récupérer les bandes vidéo et tenter de comprendre ce qui s’est passé avec la première expédition, quitte, du reste, à s’adonner eux-mêmes au cannibalisme, mais du bout des lèvres. Quand on est invité à manger, qu’est-ce que vous voulez, on essaie de rester poli même si ce qu’on nous sert nous retourne l’estomac – et si vous ne voyez pas de quoi je parle, allez donc manger chez ma tante Maryvonne.
La seconde partie raconte le retour à la civilisation, la découverte du contenu des bandes vidéo et le dilemme du chef de l’expédition, un anthropologue profondément choqué par les méthodes des documentaristes tartare, lequel va s’opposer violemment à ce que ces images soient exploitées par la chaîne commanditaire, qui tente pour sa part de fermer les yeux sur le peu d’humanité dont ont fait preuve leurs réalisateurs, n’ayant en tête que l’aspect sensationnel des rushes en question et leur potentiel commercial. Intéressant, mais hélas, la mise en scène et l’interprétation sont à ce stade devenues d’une platitude insondable.
La dernière partie, de très loin la plus crue, détaille les exactions et les méthodes pas très orthodoxes qui ont amené les cinéastes à leur perte. Il y avait une réelle volonté d’originalité dans la démarche consistant à nous présenter l’homme blanc comme la dernière des ordures, martyrisant les indigènes, les tournant en ridicule, les exploitant, les violant, en tuant quelques uns à l’arme à feu juste pour affirmer leur supériorité. Face à lui, le « sauvage » terrifié à juste titre va décider au bout d’un moment que ça commence à bien faire : la vengeance est un plat qui se mange froid, contrairement à l’homme que l’on peut accommoder à toutes les sauces. Cette vengeance confère aux derniers instants du film une réelle énergie et une assez belle intensité. Cependant, cette frénésie anthropophage ne fait pas oublier ce que l’inversion des valeurs proposée par Deodato a de profondément simpliste : à mon sens, son film est tout aussi manichéen, la caricature est toujours présente et s’est simplement déplacée vers un autre point de vue. Si la tribu est présentée avec un certain réalisme (toutes proportions gardées, on est quand même loin de Levi-Strauss !), le portrait des documentaristes paraît avoir forcé le trait. Le problème n’est pas tant que leurs réactions puissent être plausibles, aussi excessives soient-elles : certains plans font d’ailleurs passer leur inhumanité avec une certaine finesse, notamment dans ce plan d’un des hommes en train de sourire devant le corps empalé d’une indigène, qui est alerté par son collègue (« attention, tu es dans le plan ») avant de retrouver un semblant de retenue face au spectacle qui se présente à ses yeux. Le problème réside plutôt dans la relative maladresse avec laquelle Ruggero Deodato fait de ses anti-héros des figures bien caricaturales de journalistes prêts à toutes les extrémités pour obtenir des images vendeuses. Le discours semble alors bien verrouillé, figé et un peu vain, dépourvu de nuances. L’aventure se clôt du reste sur une dernière note plus plausible et agréablement ironique nous informant, par un carton, après la décision des dirigeants de la chaîne de faire détruire les rushes,  de leur disparition et de leur mise à prix sur le « marché parallèle ».
Une allusion aux snuff-movies pour un film que les plus naïfs, encouragés par une campagne publicitaire totalement racoleuse, auront à une époque associé au phénomène en question, au point que Ruggero Deodato allait devoir se présenter aux autorités avec les membres de son casting pour prouver qu’il n’avait pas payé une tribu de cannibales pour dévorer ses acteurs. Anecdote amusante qui renvoie à l’originalité (toute relative, voir PUNISHMENT PARK de Peter Watkins en 1971 par exemple) du procédé du faux-documentaire appliqué au cinéma de genre. Un procédé ici fonctionnel, mais malheureusement limité par le manque de talent et de véritable pertinence du cinéaste. Si CANNIBAL HOLOCAUST dépasse le simple intérêt historique ou encyclopédique, c’est davantage grâce à ses intentions et à son audace que pour ses qualités cinématographiques, assez limitées.

Le Marquis.

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Publié dans Corpus Analogia

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Mauro 05/08/2005 17:25

La scène de la singe et du serpent (exactement la même) est en plus réutilisée (là encore, sans qu'il y ait aucun lien avec le film) dans un cannibal movie à Umberto Lenzi, "Mangiati vivi", je crois, ou bien "Cannibal ferox"... au fait la définition de "cannibal movie" là prend un autre sense...

Le Marquis 05/08/2005 15:30

Disons que la scène de la tortue s'intègre au moins au récit - ce qui n'était pas le cas de celle du singe dans LA MONTAGNE DU DIEU CANNIBALE. Ce genre de séquences n'en demeure pas moins résolument dégueulasse. Tout à fait d'accord avec Mauro, il y a quand même quelque chose de paradoxal à dénoncer l'exploitation de la violence et la complaisance à montrer l'innommable - tout en exploitant complètement cette même violence avec la dernière des complaisances... Je ne suis pas très convaincu non plus !

Pierrot 05/08/2005 13:47

D'accord avec Mauro : les scènes avec les animaux dans "Cannibal holocaust" sont repoussantes (la tortue que découpe le groupe). Pour "Anthropophagous", je me range derrière tes arguments, monsieur le marquis, qui me semblent très pertinents.

Mauro 04/08/2005 23:32

C'est vraiment passionnant, ce blog!
En ce qui concercerne la scène du documentariste qui sourit dans le cadre devant la femme empalée, il faut peut être se rappeler du scandale au centre duquel s'est trouvé Gualtiero Jacopetti (le père des "mondo movies") quand on a découvert que pendant le tournage de son "Africa addio", il a fait souspendre une exécution capitale pour changer l'objectif de sa caméra...
Mais franchement c'est difficile de prendre au sérieux cette léçon morale par Deodato, qui, dans ce film notamment, se sert lui aussi de moyens tout à fait execrables...

Mauro

Le Marquis 30/07/2005 15:42

Voilà, je ne rattache pas ANTHROPOPHAGOUS à ce que tu appelles les "mondo movies" dans ton article. Côté scénario, le film de Joe ressemble plus à un VENDREDI 13 qu'à autre chose avec son tueur fou qui rôde autour d'une maison vide et assassine les protagonistes les uns après les autres. Heureusement pour lui qu'il est aussi abominablement gore, je doute fort de ses capacités à rester dans les mémoires sans les séquences évoquées ci-dessus. Ah ces italiens !