[Photo : "It's almost rock 'n roll but I don't like it" par Dr Devo,

d'après une photo par Dan Wolgers du mannequin Linda Evangelista.]

 

 

Chers Focaliens,

Ah bah tiens, ça faisait longtemps qu'on n’avait pas parlé de documentaires, et je dois dire qu'il est assez dommage que mon emploi du temps actuel soit si catastrophique, car j'aurais dû vous parler notamment de l'excellent documentaire LES LIPS (L'IMAGINATION AU POUVOIR). Si le film est, comme d'habitude, et je le regrette absolument, dépourvu de valeur esthétique, hormis quelques plans fixes d'interview bien éclairés, il faut saluer la volonté de son réalisateur d'aller au fond des choses et d'explorer des pistes innombrables, avec précision et sans aucun engagement, malgré le sujet et la mode actuelle en ce qui concerne le documentaire. Enfin, nous avions l'impression de ne pas être pris pour des élèves de 3e (cf. UNE VÉRITÉ QUI DÉRANGE) qu'on abreuve un peu de sentiments et beaucoup de culpabilité (préparons les masses à obéir, en sorte, procédé "chelou" comme diraient les élèves de 3e !), et de ne pas nous faire snober le bulbe. LES LIPS, épopée formidable, savait aller au fond des choses, et aborder des thèmes variés et nombreux en toute complexité, mettant le cœur et le cerveau au travail. Ce n'est pas tous les jours dimanche, alors on prend. Valeur du travail, discours critique mais juste de l'engagement syndicaliste (la bête noire des Français, comme nous le rappelait ESPACE DÉTENTE et cette semaine NOS AMIS LES TERRIENS où le "méchant" de l'histoire est bien entendu syndicaliste CGT, violent avec les femmes, autoritaire, et finalement meurtrier ! J'y reviendrai...), organisation de la coopérative, analyse économique simple mais complètement pertinente, et portrait fidèle du monde économique dans lequel nous évoluons ACTUELLEMENT, ce qui est sans doute, d'assez loin, le plus scotchant. Voilà un film qui n'a pas découvert la fameuse "mondialisation" il y a cinq ans ! Bref, c'est du précis, du complexe, du réflexif et du bon. À peu près le contraire de l'intéressant, mais très inégal et quand même raté, VOLEM RIEN FOUTRE AL PAIS, nouvelle charge co-dirigé par Pierre Carles, homme nécessaire, mais ici beaucoup plus relâché, moins précis, pas critique pour un sou (et la question du collectivisme ? et la question des coopératives ? Et la question du travail non-manuel ?), et pour la première fois, militant en plus d'être engagé ce qui, à mon avis, dessert bien le film. Ne nous inquiétons pas, Pierre Carles et son équipe ont suffisamment de malice, de ressources et de pertinence pour rebondir prochainement.

Balles neuves, cependant, et sujet complètement différent avec le documentaire JESUS CAMP. Le film fait le portrait d'une Amérique traditionaliste, et même plus, intégriste, à travers l'étude du milieu des évangélistes qui représentent quand même, et ce n'est pas rien, un peu moins de la moitié des croyants chrétiens américains, soit quasiment 120 millions de personnes. Parmi eux, voyons les plus dévoués à la cause. Le film prend pour point de départ la nomination d'un nouveau juge à la Cour Suprême, poste rare et convoité, d'une importance cruciale. George Bush lui-même issu du mouvement, nomme un homme clairement évangéliste, tendance dure. La communauté évangéliste se réjouit : sa conquête du pays et du pouvoir démarre sous de nouveaux hospices. Dans ce contexte, les deux réalisatrices suivent l'organisation d'une espèce de colonie de vacances pour enfants évangéliste. Et ce n'est pas le Club Mickey. Ces petits gamins, élevés 24h/7 à l'ancien testament, voient toute leur existence, de l'éducation à leurs liens sociaux, tourner autour de la religion la plus symbolique, la plus dure. Ces petits croyants ne se posent pas de questions : ils croient en Jésus Le Père (belle ambiguïté !) aussi naturellement qu'ils respirent et  leur vie est réglée sur la bible et la vie de la communauté jour et nuit, jusque dans la musique (où les évangélistes ont toujours été à la pointe, contrairement à l’Europe, voir l'incroyable facilité et la totale décontraction avec lesquelles ils utilisent la musique métal par exemple). Education créationniste par maman à la maison, car ils sont déscolarisés, prières incessantes, pas une idée, pas une phrase ne sort du cadre strict de la religion la plus dure, et le tout se conjugue sur fond de prosélytisme assez spectaculaire, mais orignal. Il s'agit en effet de crier le message du Jésus-Roi le plus fort possible, mais dans le but aussi de refonder et consolider sans cesse sa propre foi. Car pour ces enfants, il n'y a pas de doute, on ne naît pas chrétien, on le devient. La notion de "born-again" tient une place fondamentale et même incompressible. Les néo-convertis (qui ont choisi cette reconversion alors qu'ils baignaient déjà à mort dans l'évangélisme, c'est le point le plus important, le point crucial, difficile peut-être à comprendre pour des esprits nourris au catholicisme) en culottes courtes sont des gens assez extraordinaires, au sens premier du terme, dans le sens où, déjà petits, ils sont considérés comme des "croyants-adultes" responsables. Et comme leurs aînés, ils comprennent parfaitement leur foi et le discours de leur Eglise qu'ils sont capables de réciter et d'argumenter (à la façon évangéliste bien sûr, et ça vaut son pesant de cacahuètes) comme n'importe quel adulte, et sans différence notable avec eux, point extrêmement étonnant et clairement montré dans le film, ce qui est un de ses points forts. Nous voilà donc à Club Jésus, où nos petites têtes blondes vont non pas se faire endoctriner comme l'a dit la presse (grave erreur de lecture : ils sont déjà des évangélistes accomplis !), mais vont se ressourcer complètement, encadrés par une poignée d'adultes qui vont se mettre en quatre pour "approfondir" leur parcours, notamment en les alertant sur la notion de "péché" dans leur vie quotidienne. Et c'est là le point le plus foufou, le plus loufoque à nos yeux européens, et globalement à nos yeux de non-anglo-saxons, la foi évangéliste se vit tous les instants et est axée sur le banal quotidien familial. On n'est pas évangéliste à la messe le dimanche, mais absolument tout le temps. La figure maîtresse de ce camp, c'est le (la) pasteur Carol, femme forte dans tous les sens du terme sans doute, directrice du camp, et qui en connaît bien les rouages. Et pour elle, les enfants sont une population primordiale, en ces temps où le mouvement qu'elle représente connaît une influence sans précédent, notamment dans les milieux néo-conservateurs proches ou intégrés au pouvoir. JESUS CAMP se propose donc de regarder par le petit bout (1,20 mètres de moyenne !), mais par le bout essentiel, si j'ose, de la lorgnette. En analysant le futur noyau dur de cette Eglise, elles tentent de dresser un portrait type de toute la communauté...

Voilà, il faut bien le dire, un sujet absolument passionnant, et même crucial. Je vais faire une parenthèse. Le mouvement évangélique et ses dérivés, même si on en parle assez peu ici, sont absolument essentiels dans le paysage américain d’une part, et quand on sait l'extrême importance qu'a cette religion dans la politique étrangère des USA, c'est d'autant plus crucial. Les USA sont en effet extrêmement actifs dans le domaine, et un peu partout dans le Monde, ils installent des antennes et des missions, dans le sens classique du terme, afin d'étendre cette influence. Principalement en Afrique, où les USA mettent en place d'arrache pieds des médias évangéliques (télé-évangélisme notamment), et en Amérique du Sud où des mouvements comparables, et souvent syncrétistes d'ailleurs, sont largement financés et encouragés. Bref, la planète évangéliste, si elle prend de multiples visages, ne chôme pas et travaille, souvent hors des sunlights, de manière bougrement efficace, le prosélytisme. Sur ce point précis, le documentaire ne fait malheureusement qu'effleurer le sujet, et encore sans le dire. Je ferme cette parenthèse.

Si vous ne savez pas du tout ce qu'est l'Evangélisme, vous allez être servis. Religion omniprésente dans le quotidien, c'est aussi une croyance qui se vit de manière totalement inédite à nos yeux. La bible, lue et relue (encore une différence avec la moyenne des croyants catholiques) est connue sur le bout des doigts, et l'aspect communautaire est au moins aussi important celui du cercle fondamental et nucléaire de la famille. Ça marche de paire. Et dans ce cadre, les cérémonies sont primordiales et privilégient l'exacerbation des sentiments. Si l'évangélisme se vit profondément à l'intérieur, il s'exprime dans des rites totalement "casual", vraiment naturels, et met l'accent sur l'extériorisation des pratiques religieuses. Loin d’être engoncée comme chez les catholiques, nous fait remarquer une petite fille absolument effrayante d'ailleurs, la cérémonie évangéliste est complètement extatique : ça chante énormément, ça bouge, et tenez-vous bien, ça prie à haute voix, ça se met en transe et ça "parle les langues". ["Speaking in tongues" en anglais qui n'est pas seulement un superbe album du groupe TALKING HEADS, mais qui veut dire aussi "parler les langues", c'est-à-dire parler dans une sorte de charabia verbal syncrétiste, qui serait un mélange de toutes les langues mais n'en serait aucune, la langue de Dieu et pour s'adresser à Dieu en quelque sorte. Vous trouverez sur un autre album, peut-être encore meilleur, des Talking Heads (album FEAR OF MUSIC de ce groupe qui n'est absolument pas évangéliste !) une chanson qui s'appelle I ZIMBRA et qui est chantée dans une sorte de décalque de speaking in tongues, créé de toute pièce par un écrivain américain.]
Si vous n'avez jamais vu des gens prier ensemble à haute voix, voire crier dans une langue inconnue, se rouler par terre et être parcourus de spasmes, si vous n'avez jamais vu des gens pleurer comme des torrents, les visages déformés par la prière et l'effort (et ils ne ménagent pas ces efforts), vous serez sans doute complètement chamboulés par les cérémonies montrées dans le film. Et pas qu'un peu ! Et le fait que ces croyants soient des enfants d'une dizaine d'années et parfois plus jeunes, est un facteur d'autant plus impressionnant. Disons tout de go, si vous n'avez jamais vu un mouvement évangéliste à l'œuvre, vous serez, au propre comme au figuré, sur les fesses !

Ceci dit, même si le sujet de base est passionnant et d'un exotisme complet, est-ce assez pour faire un bon film et un bon documentaire ? La réponse est clairement non. Entrons voir un peu…
Tout d’abord, une fois de plus, il n’y aucune volonté de faire quelque chose qui soit beau. Le documentaire de mes rêves, ce n’est pas encore celui-là ! Filmé en vidéo bien sûr, JESUS CAMP n’est pas bien photographié du tout. Les scènes à l’intérieur de la station de radio (les seules qui aient une petite velléité de cadrage, et encore, pas de manière franchement iconoclaste, du genre "je cadre le micro plutôt que le présentateur" ou encore "je fais le point sur l’équaliseur graphique") sont du point de vue de la photo particulièrement laides. Passons. Là où le bât blesse, c’est le cadrage qui non seulement est fait sans aucune volonté de recherche comme 98,46% des docs, mais qui là, en plus, est d’une malfaçon absolument cosmique ! Le cadre est neuf fois sur dix beaucoup trop serré, encore plus que la concurrence, et les deux réalisatrices (ou leur opérateur) ont énormément de mal à garder les personnages dans le cadre ! Alors vas-y que je panote brusquement et toujours avec un temps de retard ! C’est comme ça tout le temps, et franchement, voilà qui arrive même à brouiller quelque peu la lisibilité du film, même en termes, pourtant peu exigeants, de reportage "façon télé ". En deux mots, c’est laid et confus. Le minimum, ce serait d’avoir quand même un cadrage de type SFP, qu’on n’ait pas l’impression de chercher le personnage interviewé dès qu’il tourne la tête, car dans ce cas, il sort du champ, c’est systématique. Ce n’est pas agréable, mais plus grave, voilà qui rend bougrement neutrasses les scènes les plus impressionnantes du film : car voir des gamins se rouler par terre ou une gamine qui pleure avec le visage parcouru de spasmes, ça doit être quand même drôlement graphique. Pareil pour l’assemblée avec le super-prêcheur, à la fin, voilà qui doit être très impressionnant en vrai, mais qui se trouve minimisé ici. C’est même assez rigolo de voir comment le film change les nuances de ce qui est en train de se passer, faute d’un minimum de savoir faire technique. Ce n’est pas non plus les plans néphrétiques de l’atroce MONDOVINO (sujet assez intéressant mais le cadrage hystérique, filmé à bout de bandoulière, rendait physiquement malade dans la salle !), mais quand même, il y a un minimum de soin à apporter tout de même, même si on renonce aux belles contraintes focaliennes du documentaire que j’évoquais plus haut.

Il est d’ailleurs bizarre que les captations soient énormément préparées. Les personnages sont imposés, J’y reviendrai. Et aucun plan de coupe ou de contrechamp ne correspond au champ. Dans le film, il y a souvent un adulte qui parle à une assemblée d’enfants. Et presque à chaque fois, les plans sur les enfants ne viennent pas de ce même prêche mais sont extraits d’autres scènes, ou alors, ils sont en décalage avec le temps du prêche ! Ça, c’est déjà plus focalien. Oui, mais… Oui mais c’est tellement maladroit comme cadrage, et les coupes sont tellement laborieuses, que ce qui aurait pu être un bel outil lyrique ou poétique, ou être simplement un bon vecteur de point de vue (point de vue des réalisatrices), ne devient que maladresse. Ça donne simplement l’impression d’être mal fichu et totalement manipulateur, sur un mode finalement assez hollywoodien, sans en avoir l’air. Les coutures grossières en disent donc long sur le je-m’en-foutisme du tournage, et d’une, et sur les intentions des réalisatrices de forcer le film dans la voie prévue par le scénario d’autre part. On note également le recours, pourtant, et là aussi pourquoi pas si ça facilitait la lisibilité (déjà ça serait le minimum) ou la beauté (rêvons un peu), à des préparations pures et simples. Comme par hasard, le petit gamin, héros du film (le futur prêcheur avec sa coupe de semi-skin, là aussi un effort de characterisation hollywoodienne !), est au premier rang du grand prêche final, et est assis en bout de rangée ! C’est sûr, voilà qui facilite le travail du tournage… Et pourtant, même grâce à ces petits arrangements avec le sort, c’est toujours aussi laid et aussi peu pertinent ! Le sentiment qui se dégage de tout ça, déjà, c’est le celui de gêne, de se faire un peu prendre pour un gogo de l’année ou de la dernière pluie. Le décalage systématique du contrechamps qui est utilisé comme une pièce rapportée qui, sous couvert de vérité (chose qu’il n’est pas puisque le contrechamp correspond rarement au champ), n’est en fait qu’une basse manipulation par le sentiment et le pathos le plus souvent, et rappelle déjà de mauvais souvenirs. Je vais y revenir. Mais il pose problème de sens également. Le documentaire focalien de mes rêves (en fait, il est en cours de réalisation, car je peux le dire maintenant, deux jeunes fous sont venus me voir pour faire un documentaire sur Matière Focale et sur la vision du cinéma du site, et leur façon de faire est d’une extrême poésie, avec des partis-pris de mise en scène énormes et ultra-punks. Je sais qu’ils bossent dessus en ce moment : bon courage, les petits gars !), serait bien sûr éclairés, comme un film de fiction, avec des accessoires apportés par le réalisateur, et on aurait le droit de recommencer les prises ! Bon, là clairement, personne à part les deux zigotos dont je viens de parler et quelques autres (à part aussi Jean-Michel Roux dans son superbe ENQUÊTE SUR LE MONDE INVISIBLE, et aussi, m’a-t-on dit, le travail de Johann Van Der Keuken, ou le Jean-Luc Godard du magnifique SYMPATHY FOR THE DEVIL, ou encore ce doc que le suisse a fait sur le photo-reportage à la fin des années 60, que je n’ai pas vu malheureusement, mais qui a l’air à mourir de rire et de malice) ne fait ce genre de documentaire. C’est comme ça, il faut que je fasse mon deuil. Ceci dit, comme la démarche est classique, voila que cette histoire de champ/contrechamp pose un gros gros problème ! Quand un prêcheur dit aux gosses une grosse grosse phrase, bien violente, très intégriste, les deux réalisatrices balancent derrière un contrechamp venu d’une autre scène tournée où on voit un gamin pleurer à mort ! Mais dans l’église, pleurait-il, ce gamin ? Ben non ! Peut-être était-il juste en train de prier, à la mode évangéliste. Cet exemple est bon car il vous montre non seulement la manipulation constante du documentaire, mais aussi les intentions de scénarisation et de hollywoodisme des conceptrices ! Premier Point.

La transition est toute trouvée. Car dans la réalisation et dans le propos, JESUS CAMP pose un sacré problème. Bien que n’ayant moi-même aucune espèce de sympathie pour ces intégristes, le film dégage un sacré paradoxe. D’une part, et c’est largement répandu, c'est un défaut dont je n’ai pas arrêté de parler depuis un an sur ce site, et c’est une tendance aussi du cinéma américain politique ou de fiction "du réel" ou de "l’air du temps" type SYRIANA ou BABEL, JESUS CAMP défend clairement une thèse, assez bébête ou plutôt pas du tout approfondie (ici "les intégristes, c’est mal !" mâtiné de "Ils préparent une nouvelle croisade sanguinaire", ce qui est non pas un contresens mais un faux sens car justement ces individus évangélistes sont beaucoup plus paradoxaux et ambigus que ça, et jouent peut-être inconsciemment sur la frontière embrumée entre réalité de l’action et fantasme communautaire). Le film est en effet un film de propagande ! En tout cas, il est fait comme tel. Par les manipulations de la mise en scène, mais aussi dans la manipulation des climats. On le voit nettement avec les interventions de cet homme de radio libéral et très critiques sur les évangélistes, qui sert de contrepoint constant dans le film et qui pour moi pose deux autres problèmes. Il permet en effet aux réalisatrices d’éviter de se mouiller et de donner leur propre point de vue, car le contrepoint est fait par une tierce personne. Ce qui maintient aussi le film dans la volonté de faire "un travail objectif", concept très répandu mais qui est une arnaque totale, un mythe. [Un bon doc est justement un doc subjectif avec un point de vue, et faire croire qu’un média audio et visuel peut, et je dit seulement pouvoir (avoir la possibilité de) démontrer la vérité vraie, la seule, l’unique est d’une bêtise phénoménale, au mieux, ou d’une malhonnêteté totale. Tout document sur support audiovisuel est une déviation du réel. Tous ceux qui ont un caméscope chez eux le savent ! Le journal télévisé n’est pas un reflet de la réalité et c'est de la mise en scène, la météo d’Evelyne Dhélia, c'est pareil. Même les CHIFFRES ET LES LETTRES ! C’est une évidence que je m’excuse de vous répéter, mais il faut quand même le rappeler. Les sceptiques se rappelleront le déroulement du XXe siècle historique… De Leni Riefenstahl aux tricheries du présentateur sur le plateau de INTERVILLE…]
Cet animateur radio et l’utilisation qui en est faite démontrent clairement que, finalement, les réalisatrices de JESUS CAMP font exactement, peu ou prou, ce que font les évangélistes : de la propagande prosélyte ! Il y a un camp de la bien-pensance, et plus encore un camp de la Vérité et du Droit. Et dans le film le paradoxe est d’une violence terrible. Je pense notamment à l’utilisation du Créationnisme chez les évangélistes. Eux aussi, comme les réalisatrices, propagent sur l’émotion (l’émotion est le problème du film, en intention du moins, car elle a bien du mal à passer, curieusement, dans un pareil montage) une idée qui finalement ne coexiste pas avec d’autres concepts, mais éradique les autres concepts ! L’utilisation du Créationnisme par ces intégristes pose effectivement un grave problème à la société américaine. S’ils ont obtenu dans certains états que cette doctrine soit enseignée dans les écoles publiques EN MÊME TEMPS que le darwinisme, c’est clairement pour des raisons de stratégie politique. Comme disait le poète, « first we take Manhattan, then we take Berlin ». On voit très bien que l’utilisation faite du créationnisme par ces gens est telle que la coexistence (et donc le "choix possible entre") des deux systèmes de pensée est absolument impossible. Malheureusement, JESUS CAMP utilise le même modus operandi que ses ennemis ! On trouve là l’idée assez anglo-saxonne que la vérité n’est qu’une et indivisible et qu’elle dissout le mensonge, le confond, le fait s’effondrer. Quoi qu’il en soit, la "bien-pensance", cette manière de dire "voila ce que vous devez savoir, voilà ce qui est vrai, en fait" est un système de valeur partagé à la fois par les évangélistes et par les documentaristes. C’est ça qui est le plus dégoûtant et le moins pardonnable dans ce film : en utilisant l’animateur radio, le deux mamies moralisatrices ne prennent pas le risque d’exposer les propos évangélistes tout seuls (effectivement il y a un risque de séduction chez le spectateur, mais qui est incompressible à mon avis, et qui permet aussi de parier sur son intelligence !), et surtout elles se dédouanent, ce qui est intellectuellement insupportable, de donner un point de vue, le leur, sur le sujet ! C’est un scandale bien sûr, car elles relaient de fait l’opinion communément admise, le "tout le monde sait bien que..", et le "voilà ce qu’il est de bon ton de penser de…". C’est vraiment dégoûtant. Le film se déroule donc, uniquement sur l’émotion, limite la réflexion intellectuelle à presque zéro (on a l’impression d’être dans une salle de cours d’une classe de 4e), et devient complètement propagandiste. Le film est verrouillé, ne délivre aucun paradoxe, n’explore aucune piste contradictoire. [Un exemple : on sait comment se composent les groupes de jeunes à cet âge-là… Pourquoi ne pas avoir posé clairement la question, ici effleurée en un plan, des gamins qui avaient du mal à s’intégrer dans la communauté ? Comment ne pas laisser les gamins exprimer seuls leur vision du monde ? Pourquoi ne pas les avoir un peu poussés en dehors du discours balisé des slogans ? Pourquoi ne pas les avoir mis le nez dans leurs paradoxes et leurs contradictions, ne serait-ce que cinq minutes, surtout qu’en plus ces gamins sont assez vifs et assez fermes pour pouvoir répondre avec conviction ?] Tout cela est évidemment soutenu par l’idée que les gamins sont innocents, que c’est la faute aux adultes dangereux (ce qui n'est pas totalement faux, mais qui, et c’est là que ça pose problème, n’est pas du tout entièrement vrai ! Et ça c’est un problème que l’Amérique, si elle continue à raisonner de la sorte, va se manger avec sévérité dans les prochaines années). Plus encore, le film, profondément haineux, sous-tend que ces gens-là, justement, ne sont pas des américains, ne sont pas "un des nôtres" comme on disait dans le FREAKS de Tod Browning. Non seulement le propos de JESUS CAMP manque alors de sang froid et de détachement (normal, on véhicule là la doxa de la pensée "démocrate" qui est dans l’air du temps, on joue donc une fois de plus sur le rejet bêtement viscéral par l’émotion), mais ils montrent aussi clairement, dans leur refus d’intégrer cette part sombre de l’Amérique, et surtout le refus de la mettre en question, d’en démonter les rouages (on peut intellectuellement expliquer pourquoi par exemple le créationnisme ne tient ni philosophiquement ni théologiquement debout, on peut montrer comment se construit la pensée sectaire, etc., mais il faut faire preuve de réflexion et ici ce n’est pas le but, ces questions ne sont même pas abordées). Comme les enfants du film, les deux réalisatrices ne remettent pas en lumière, en paradoxe et en question, la pensée intégriste. JESUS CAMP est clairement comme les publications et les outils médiatiques évangélistes, un système de slogans, un appareil destiné à "combattre l’ennemi et sa pensée inique".

Le plus drôle dans tout ça, si on peut dire, c’est que Heidi Ewing et Rachel Grady finissent, car Dieu est un sacré marrant, par basculer dans l’effet inverse de celui escompté, et que tel quel, sans réflexion, juste dans l’émotion, leur film est absolument parfait pour servir la soupe à ceux qui seraient tentés de basculer dans le côté obscur et rejoindre les rangs intégristes. Ici du bon côté du couteau, elles seront peut-être surprises un jour de voir des évangélistes intégristes (car ils sont très bons en ce qui concerne l’audiovisuel) faire des documentaires sur le même mode mais qui démontreront, et là on rigolera bien, nous les focaliens, que la pensée mainstream à laquelle elles appartiennent, nos deux mamies filmeuses, est clairement une machine à broyer le cerveau des enfants, ou qui montreront que la pensée darwiniste est absolument contrefaite, ou que le prochain candidat démocrate est un salaud ! Ces films seraient en tout cas plus efficaces que celui-ci, qui ne cesse de nous prendre pour des trisomiques. Quand cela arrivera (tout comme les régimes autoritaires de par le monde finiront par produire des films grand public qui propageront leurs idées les plus violentes…), j’aimerais bien voir comment vont réagir les documentaristes de ce type, en voyant le monstre leur faisant face dans leur propre miroir.
Décidément et une fois encore, l’éthique est une affaire de forme !

Carrément Vôtre,

Dr Devo.

PS : J’ai repensé aux documentaires de Michael Moore. L’avantage avec le bonhomme, c’est qu’il met toujours le doigt sur quelques paradoxes et qu’il envisage la communauté américaine de manière plurielle et contradictoire, même dans ses docs les plus simplistes (et bien moins drôles et paradoxaux que ses bouquins d’ailleurs, si on fait exception du documentaire ROGER ET MOI). Même dans cet optique de simplicité, et parce que l’humour lui permet aussi de faire avancer sa réflexion (chose bougrement absente de JESUS CAMP, trop occupé à sa tactique de diabolisation), on peut dire que le travail de Moore, c’est quand même autre chose.
Encore une fois, JESUS CAMP est encensé par la critique ! Sign o’ the times… On mesure ici à rebours, la pertinence, à des degrés divers, de deux films. D’abord de la seule véritablement bonne séquence du film BORAT… qui montrait aussi une assemblée évangéliste (mais pas forcément baigné de l’intégrisme qu’on trouve ici), séquence drôle et dérangeante, bien plus instructive qu’un seul plan de JESUS CAMP. Mouais.
Et surtout, redisons la pertinence de PALINDROMES de Todd Solondz, qui fait le contraire de JESUS CAMP, et ne s’abrite pas justement, comme énormément de films et c’est le cas ici, derrière la barrière du bon goût moral en présentant les enfants comme ultimes innocents. Ce procédé très hollywoodien est une façon habituelle de faire passer les pires idées. Comme dans l’humanitarisme bon teint bon ton, il est souvent pertinent pour ces gens de montrer les enfants d’abord, placer le spectateur sous la violence de l’émotion brute et de faire passer en loucedé les idées les plus réactionnaires. Si on montre un enfant en train de pleurer ou souffrir, on peut tout faire passer, outil propagandiste connu, et modus operandi (encore !) connu du business de l’entertainment. Ce travers qu’évitait et combattait avec une rare justesse Solondz dans son magnifique film… C’est assez rare et courageux pour être redit. [Par comparaison dans l’humanitaire, ce n’est pas la situation sociale, historique, économique ou sanitaire qui l’emporte, mais bel et bien l’image du bébé souffrant ! Et combien de films sur la violence où les sombres périodes historiques décrivent l’enfant comme la victime suprême qui en vaut mille autres. Un être qui souffre est un être qui souffre. Point Barre. Si un seul souffre, c’est déjà un scandale. En termes d’horreur ou de douleur humaine, il n’y a pas de décompte possible, finalement, au fond du fond, et les effets de hiérarchie, presque invariablement à l’œuvre dans les discours manipulateurs, est une chose immonde. PALINDROMES jouait aussi là-dessus. Bravo.
 

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Mercredi 25 avril 2007 3 25 /04 /Avr /2007 16:32

Publié dans : Corpus Filmi
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