LOVE (ET SES PETITS DESASTRES), d'Alek Keshishian (USA/France/GB-2006) : Contre le mythe de la Surfemme...

Publié le par Dr Devo

[Photo : "Par Pitié, Prenez l'Escalier !" par Dr Devo]

 

 

Chers Focaliens,

 

 


Vous le savez, car il me semble l'avoir dit dans les premiers temps du blog (flash-back, passez cette phrase en noir et blanc !), j'ai toujours préconisé aux utilisateurs de carte illimitée Pathugmont une façon stricte d'utiliser la carte, à mes yeux la seule possible si on veut rester curieux d'une part (chose qui serait assez peu possible au vu du prix exorbitant des places de cinéma sans la carte), et si on veut de temps en temps se faire surprendre ! Voici le... le... Voici le modeusse opérandaille, la seule façon décente d'utiliser la carte : si vous allez au cinéma le lundi, choisissez classiquement votre film, allez voir celui qui vous attire le plus, dont vous connaissez le réalisateur par exemple. La fois suivante, le mardi, allez voir un film complètement au hasard ! Vous verrez, grâce à cette méthode, autant de bons films qu'avant, voire un peu plus, et vous découvrirez des trucs... un peu !

 

 


Pour LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES), il faut bien dire que j'ai fait complètement autre chose, et je plaide coupable, cher Jury. Il y a quelques jours, je vois l'affiche dans une revue gratuite distribuée près de chez moi. Dès que je la vois, et sans raison apparente, je me dis que ce film n'était sans doute pas un film de college au sens strict, mais une dérivation de film de college, un film de "jeunes adultes" comme en font les américains. C’est un genre que j'adore, quelle que soit la forme qu'il prenne. Peu de ressemblance entre un BULLY de Larry Clark, un NOWHERE de Gregg Arraki, un BREAKFAST CLUB de John Hughes (le roi du film de college), un RUSHMORE de Wes Anderson ou un ELLE EST TROP BIEN de Robert Iscove, film que je n'apprécie pas du tout mais très défendu par le Marquis, uniquement pour me faire enrager je pense, et très défendu par Bernard RAPP pour une raison unique et hors-cinématographique : RAPP adore quand on joue LaCrosse, ce sport américain étrange (une sorte de hockey sur gazon), dans un film ! Pour lui et en toute mauvaise foi, c'est une bonne raison de mettre 10/10 ! [Ceci dit, j'ai une fascination pour les sports abscons, bien que n'aimant pas du tout le sport par ailleurs. En ce qui me concerne, c'est le curling, et après avoir récemment passé deux heures à voir un match de cricket, sport auquel je ne pige absolument rien, je suis fasciné par cette étrange discipline qui pour moi est une chose délicieusement indéchiffrable ! Est-ce un sport, un rite satanique, une cérémonie franc-maçonne de danse contemporaine ? Je n'en sais rien !]

 

 


Les teen movies, je vais les voir donc, en général. Là, j'avais bien identifié le produit, donc j'y suis allé, et très vite je me suis retrouvé en plein COUP DE FOUDRE DE LA PRETTY WOMAN SUR CANAPÉ À NOTTING HILL ! Et avec ce genre de film, j'ai beaucoup plus de mal...

 

 


Brittany Murphy est assistante au magazine Vogue, à Londres. Anglaise ayant été élevée aux USA, c'est une jeune femme dynamique, mais à la vie une peu brouillonne. Dotée d'une énergie à toute épreuve, elle partage sa vie entre les séance de shooting de grands photographes, son colocataire Matthew Rhys, apprenti scénariste et gay à la recherche de l'amour, et ses amis. Brittany n'est pas amoureuse, mais elle couche encore avec son ancien petit ami ! Sinon, c'est copines, brunch, restos, mode...
Tout se complique rapidement. Matthew Rhys est victime d'un coup de foudre et tombe amoureux d'un jeune homme qu'il croise dans un hall d'hôtel ! La petite bande se met alors en quatre pour retrouver ce bel homme (facile) et pour faire les entremetteurs (dur). De son côté, Brittany fait la connaissance de Santiago Cabrera, jeune bellâtre dont elle est persuadée qu'il couche avec un célèbre photographe. Elle le croit donc gay. Mais Santiago tombe amoureux de Brittany, et cette dernière soupire bêtement en se disant : "Les mecs les plus fantastiques sont toujours gay !". Si elle sent que son cœur chavire, elle n'ose toujours pas rompre officiellement et une bonne fois pour toutes avec son ex ! Bref, c'est une compliquée, la Brittany, et le quiproquo homosexuel n'arrange pas les choses... L'amour a-t-il une chance de voir le jour ?

 

 


Bon. La séquence d'ouverture et de générique commence par un carton de texte sur fond noir absolument magnifique qui m'a fait, comme vous l'imaginez, absolument ronronner de plaisir ! La suite de la séquence donne clairement le ton du film et le goût de la sauce à laquelle on va être mangé. Ce ne sera pas de la grande mise en scène, certes. Les décors ne sont pas très beaux et rappellent la pauvreté de la direction artistique du récent COMEBACK avec Hugh Grant et Drew Barrymore. La photo est grisouille, terne et sans enjeu. Première surprise, donc, le film n'est pas vraiment américain car il se passe à Londres ! Adieu, rêve de teen-movie US ! Pas grave me dis-je... Dans cette séquence, le ton semble enlevé, quoique classique, voire un peu provocateur, peut-être lorgnant sur le trash romantique de AMERICAN PIE, comme semble l'indiquer le plan où sans vergogne, Brittany Murphy fait pipi ! On la voit arriver dans les toilettes, baisser son pantalon, s'essuyer, etc. La classe ! Mais en même temps, cela semble bon signe : au moins, on n'est pas dans la romantisme gnangnan d'un film de Julia Roberts. Ce côté légèrement provocateur et gentiment iconoclaste semble être une bonne surprise. Et bien voilà, le ton est donné, me disais-je pendant la projection. Un film sans prétention, de série, mais plutôt vif et un peu malin. Tout ce qu'on peut attendre d'un film de jeunes adultes américains comme je les affectionne.

 

 


La suite prouvera le contraire ! Le film ne sera jamais aussi touchant et rigolo qu’un AMERICAN PIE. Ce qui est normal, car LOVE... est un film complètement juliarobertsien. De plus, loin d'être l'héritier du teen-movie comme mon intuition me l'avait (stupidement) susurré à l'oreille, le film va se vautrer dans toute la longueur dans le pire des romantismes possibles, en essayant de fournir le film le plus commun tout en pillant allègrement dans un certain nombre de références nobles (BREAKFAST AT TIFFANY'S) ou pas (COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL).

 

 

Car loin d'être le petit machin sympathique annoncé, LOVE... se révèle être tour à tour d'une laideur insupportable (là où justement les comédies américaines de jeunes, même banales, sont toujours, par exemple, photographiées avec soin), d'une bêtise abyssale flirtant avec l'arrogance de ceux qui sont certains de détenir le bon goût, et le tout est un véritable kidnapping, un hold-up de références, détestable et opportuniste. Je m'explique...

 

 


Le problème de LOVE… principalement est qu’il est conçu explicitement de manière la plus marketing qui soit. Au cœur de la cible, la lectrice de magazine féminin. C’est bien simple, nous avons l’impression d’être immergé dans la tête de la rédactrice en chef de ELLE avec les préoccupations existentielles qui vont avec. Ainsi, le film nage dans le fantasme absolu de tout publicitaire spécialisé dans la mode et les produits de beauté. Monde fermé, verrouillé de l’intérieur, LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un univers creux, un fantasme "parfait" pour femmes influençables. L’intrigue sentimentale ne respecte quasiment rien de dramaturgique, ne fait qu’enfiler les clichés, et déploie ses trois actes aristotéliciens (le cancer de Hollywood, à l’origine de la mort prématurée de beaucoup de films !) avec lenteur et mollesse. Par contre, on devine le fantasme glauque des concepteurs et des vendeurs. La femme est une héroïne et même une princesse. Enfin débarrassée des hommes (le film souillant le personnage de l’ex-petit ami, unique hétérosexuel à avoir un rôle parlant, laissé seul dans sa solitude à crever, et sauvé in extremis par le happy-end qui, ô surprise mille fois vues, finira avec la psychopathe hystérique de service, mais marrante, attention), Brittany Murphy a construit autour d’elle un cocon consumériste où ses amis sont soit des femmes du même milieu, soit des homosexuels en haut de l’échelle de sociale et bien sûr tous dotés d’un goût parfait. [Ils travaillent tous dans les métiers artistiques, et je peux vous dire qu’ils ne sont pas machinistes de cinéma ou seconds assistants son ! Ils sont acteurs à succès, directeurs de musée, ou encore commissaires-priseurs ! Les noirs sont très doués pour le jazz et le basket, les africaines sont chaudes comme la braise et ont le rythme dans la peau, les allemands sont pointilleux, tatillons et excellents techniciens, et l’asiatique est serviable ! Vous voyez le niveau !] Ainsi, Murphy et ses copines naviguent dans un monde asexué finalement, les homos étant clairement décrits comme "des hommes comme nous les femmes, et qui les comprennent", où tout n’est que réalisation du conte de fée consumériste de la rédaction de Biba ou Elle. Un cocon ouaté, sans danger, et où tout le reste du monde s’agenouille aux pieds de la princesse. Rêve égocentrique et régressif où la femme est forcément une executive woman ou une rentière, le film se transforme en retour à l’enfance douce et acidulée, un monde-friandise, où enfin, la Femme et donc les femmes ont pris totalement le pouvoir. Enfin, le pouvoir tel que l’entend le monde de la beauté et de la mode. Les lectrices de ce site qui sont aussi fans de Kierkegaard ou du groupe de musique industrielle Einstürzende Neubauten n’existent même pas, et doivent travailler dans des mines de sel quelque part hors-champ. Le gentille niaise (comme la sous-sous assistante qui se fait engueuler par le photographe pour avoir laissé des messages téléphoniques, fille hors canon et sous-fifre (bien jouée d’ailleurs) n’a même les tripes ni le droit tout simplement de se défendre toute seule et c’est Princesse Murphy qui la défendra "courageusement" en toute modestie !) est à peine tolérée. Ou alors juste une, pour le quota. Quant à la communauté homosexuelle telle que décrite dans le film, c’est le cauchemar. Juste faire-valoir et animal de compagnie de la Femme Qui Réussit, il écoute Mylène Farmer et Dalida à longueur de journée en préparant des bons petits plats ou en aidant Princesse Murphy à choisir la couleur de ses nouveaux rideaux à 45 euros pièces.

 

 


Le scénario se construit sur ce modèle. À part les trois héros, tous les personnages sont moches ou bêtes ou arrogants ou hystériques. Mais tellement gentils ! C’est mes amis quand même ! L’histoire elle-même n’est qu’un faire valoir du mythe de conquête représentée par l’héroïne, et se fonde non pas sur une logique dramatique mais technicienne, au sens philosophique du mot. La moindre ironie est donc balayée de la main, car inutile, alors même que le réalisateur nous vend une comédie douce-amère et légèrement provocatrice. Iconoclaste même ! Il est évident pourtant que le film ne fait que se conformer au schéma classique et les deux ou trois gadgets de narration supposés faire moderne n’y font rien : c’est le pire du cinéma classique qui est proposé ici. Le réalisateur filme Brittany Murphy sous toutes les coutures, mais toujours de manière asexuée, même quand elle apparaît en petites culottes (‘faut bien attirer les mouches, euh pardon, les spectateurs !). L’actrice a exigé par contrat avoir des tenues différentes à chaque plan et avoir un plan qui mette ses jambes en valeur dans toutes les scènes. Outre que le procédé soit strictement dégoûtant, la chose en devient vite risible ! Murphy incarne alors à merveille la Star, la princesse, la réussite et que sais-je encore, que nous vend le scénario. Tout le monde est aux pieds de la star et de son personnage, et en cela, c'est le seul trait de caractère du film où le fond rejoint cyniquement la forme. LOVE… n’est finalement qu’un film de propagande, caressant la femme dans le sens du poil pour mieux lui vendre une vie de sur-consommation et de fantasmes de Superwoman au sens nietzschéen, rêve que la spectatrice n’atteindra jamais bien entendu, et par lequel elle parviendra seulement à s’endetter durablement et à se couper socialement de la société des hommes sensibles, justes et respectables. Le réalisateur pendant ce temps-là a une idée de génie : maquiller et habiller Murphy comme Audrey Hepburn dans DIAMANT SUR CANAPÉ ! Quand on connaît le film original, et le vitriol de son histoire, on appréciera le cynisme total. [Même si, à mes yeux, le film de Blake Edwards est aimablement anodin pour qui a lu la superbe nouvelle de Truman Capote… NdC] Le réalisateur pille donc le classique pendant trois quarts d’heure, puis au détour d’une scène prétexte, en passe carrément un extrait, histoire d’asseoir une affiliation qui est en fait un viol pur et simple ! Et puis plus loin, c’est la référence suprême, bien mieux que DIAMANT SUR CANAPÉ, qui sera lâchée : COUP DE FOUDRE À NOTTING HILL, film sans intérêt ici élevé au rang de comédie suprême ! Nous y sommes. Entre deux, le réalisateur nous aura fait sa petite critique de Hollywood opportuniste, lui qui vient d’en piller un des classiques, monde du cinéma qui ne comprend rien à l’art et qui est dirigé par des abrutis, les producteurs en tête (producteur/dictateur ici joué par Michael Lerner, acteur américain fabuleux, que vous avez déjà vu dans BARTON FINK des frères Coen où il jouait le rôle d’un producteur/dictateur abruti et colérique ! Là encore pillage, rendu triste à fendre l’âme par la présence de Lerner acteur sublime ignoré des cinéastes et qui doit ici travailler pour trouver pitance). Tirer sur Hollywood, alors que LOVE… ne cherche qu’à en exploiter de manière amorale les mêmes recettes, en espérant gagner des millions de dollars, voilà l’ambition des concepteurs de ce film.

 

 


Je préfère encore me taire sur la qualité du jeu. À part Michael Lerner et la grande comique anglaise Dawn French (dans des rôles de sous-fifres laids et incompétents donc, et même obèses dans les deux cas) et la petite préposée au coups de fil dont je parlais tout à l'heure, c’est immonde et sur-joué. La vulgarité de Brittany Murphy, fière comme un pou, est sans borne, loin de la belle Audrey, et avec un talent comparativement microscopique. Mais le plus grave ici, c’est encore le propos arriviste, l’arrogance de ces gens qui croient avoir inventé la comédie romantique alors qu’ils n’ont jamais vu un Gary Grant, un Billy Wilder, un Hawks ou un Lubitsch, lesquels ont fait des films dix mille fois plus modernes, et où la femme avait une place d’égal à égal avec les hommes, situation moderne que depuis, on le voit bien avec ce film, la femme a largement perdue au cinéma. LOVE…, c’est le retour au Moyen-Âge. Aux femmes, je dis de revoir absolument LA GARÇONNIERE de Billy Wilder, qui semble avoir été, y compris plastiquement, tourné avant-hier, et surtout, surtout, de dire "merdre" aux dealers et d’économiser les huit euros de la place de cinéma ! Aux hommes, dans toute leur globalité, je leur déconseille de voir le film qui risque de les déprimer au plus haut point.

 

 


Dehors, Keshishian, Brittany Murphy et les autres concepteurs du film ! Sortez, clowns-assassins avides de notre argent. LOVE (ET SES PETITS DÉSASTRES) n’est qu’un film humainement et artistiquement détestable, profondément misandre, et qui justifie totalement le boycott.

 

 

 

 

 

Justement Vôtre,

 

 

 

 

 

Dr Devo.

 

 

 

 

 

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Publié dans Corpus Filmi

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Vierasouto 03/05/2007 03:31

Je crois que c'est le type qui a fait "In bed with Madonna", la grande classe, quoi!  Heureuse du retour du régime de croisière sur MF! @+