LUCIA Y EL SEXO, de Julio Medem (Espagne - 2001) : un crève-coeur virtuose

Publié le par Le Marquis

 

 
Photo : Le Marquis



La belle relation que Lucia entretenait avec le romancier Lorenzo s’est brutalement dégradée, sans explications. Lorenzo a sombré dans la mélancolie et Lucia ne sait plus quoi faire pour le sortir de sa dépression. Un soir, elle apprend que son amant a été renversé par une voiture. Bouleversée, elle décide de partir sur une île dont il lui avait souvent parlé pour s’y faire oublier.

 

Nous avons parfois parlé du cinéaste Julio Medem sur ce blog sans jamais nous arrêter sur l’un de ses films : une lacune à combler, car Julio Medem, encore trop méconnu malgré le succès relatif de LUCIA Y EL SEXO, est un des meilleurs cinéastes européens actuels, et mériterait très largement une véritable reconnaissance, d’autant plus que ses talents d’écriture et de mise en scène surpassent aisément ceux d’un Pedro Almodovar abonné au succès, qui s’est détourné du cinéma personnel et inventif d’autrefois (voir son superbe MATADOR) pour enchaîner les mélos dans une formule de plus en plus figée et répétitive.

Medem, pour sa part, fonctionne sur le succès d’estime avec des films distribués de façon plus ou moins anonyme, tous d’une inestimable qualité : ludiques, troublants, émouvants, drôles, poétiques, VACAS, L’ECUREUIL ROUGE, TIERRA, LES AMANTS DU CERCLE POLAIRE restent des films trop confidentiels au regard de leur potentiel et de leur originalité.

 

Pour découvrir Julio Medem avec LUCIA Y EL SEXO – si vous avez la malchance de ne pas encore connaître son cinéma, il vous faudra faire abstraction d’un emballage promotionnel absolument désastreux et purement mensonger : la bande-annonce française ferait passer le film pour le dernier Zalman King, les accroches critiques encadrées au marqueur sur la jaquette du dvd relèvent du racolage le plus imbécile (« une grande et belle partouze des sens », « bandant et émouvant ») tandis que le texte au verso présente le film comme un « thriller psycho-érotique vertigineux ». Mais oui, carrément : LUCIA Y EL SEXO est un thriller. Et LOVE STORY est un film-catastrophe, et LE PARRAIN est un western, et KING KONG est une comédie romantique, et RÊVES DE CUIR est le dernier Pixar. « Tout est possible dans ce monde de fous », comme chantait Edouardo. Si les plus sceptiques ne me font confiance qu’une seule fois, que ce soit pour ce film magnifique.

Construit sur une structure narrative disloquée, à la fois complexe et évidente, LUCIA Y EL SEXO s’inscrit pleinement dans le style si personnel de son réalisateur, mêlant avec intelligence et sensibilité le drame, l’humour, l’onirisme et la sensualité. Une sensualité accrue pour un film où l’érotisme est le moteur du récit, son énergie. On est pourtant bien loin des films à la BASIC INSTINCT auxquels le distributeur voudrait tant affilier l’œuvre de Julio Medem. La sexualité peut être montrée de façon parfois très démonstrative, mais Medem évite sans peine de sombrer dans la gratuité.

L’érotisme n’est ici jamais instrumentalisé, et son approche évolue d’ailleurs constamment dans le déroulement du métrage. Dans la première partie du film, l’érotisme est montré du point de vue de Lucia, et il ressemble profondément au personnage incarné par Paz Vega, un personnage lumineux, optimiste, énergique, toujours associé par la mise en scène au soleil et à l’air : la sexualité est alors joyeuse, ludique, drôle, franche, intense, naïve. Lorenzo, auteur d’un premier roman dramatique, écrit un second roman durant cette période de plénitude, un roman issu de sa relation claire, simple, avec Lucia. Celle-ci en est presque déçue, s’attendant à retrouver les aspects tragiques qui l’avaient séduite. Alors que le récit, tortueux et inattendu, progresse, l’écriture de Lorenzo va devenir plus sombre, plus torturée, plus trouble, à l’image de la relation qu’il entretient avec une jeune fille délurée et très branchée porno et jeux érotiques (Elena Anaya, une des harpies de VAN HELSING – un film porno à sa façon, soit dit en passant). A l’image aussi de la mise en scène de l’érotisme, qui devient soudain ténébreuse, inconfortable, irrépressible, incontrôlable. Cette liaison fait basculer la chronique délurée vers la tragédie la plus sombre, et provoque une cassure dans le récit avec la mort atroce d’une petite fille, la dégradation des relations, l’accident et la fuite vers l’île.

L’île est le lieu où se recoupent les différentes intrigues, le lieu où s’échouent les personnages brisés, et où les conflits se dénouent. Le lieu où les larmes longtemps ravalées peuvent couler. Un endroit ensoleillé, lumineux, mais dont le sol creux s’ouvre parfois sur des trous profonds, des cavités sombres et inquiétantes. Lucia y fait la rencontre de la mère de la fillette, Helena, sans savoir qu’elle est la femme avec qui Lorenzo a eu une liaison quelques années auparavant. Un personnage superbement interprété par Najwa Nimri, auquel Julio Medem associe, en opposition à Lucia, la Lune et l’eau.

On retrouve ici l’immense talent de Julio Medem, sa capacité rare à utiliser un symbolisme visuel fort mais dénué de lourdeur ou d’analyses pré-formatées, à la fois parce que ce symbolisme reste obscur, impalpable, plus poétique que démonstratif, et parce que le cinéaste n’hésite pas à le décliner jusqu’à l’absurde, avec une inventivité parfois déconcertante (plutôt que de pousser le bouchon jusqu’à mettre en scène une éclipse, Medem associe une larme de Lucia et un bouton blanc dans le creux de sa main pour annoncer sa rencontre avec Helena dans un plan culotté mais touchant que je vous laisse le plaisir de découvrir). La mise en scène des éléments, comme c’était d’ailleurs déjà le cas dans les films précédents du réalisateur, fait irrésistiblement penser à leur omniprésence dans l’univers de Dario Argento (auquel Julio Medem se référait souvent dans L’ECUREUIL ROUGE).

De la même façon, en mettant en scène le processus créatif à travers les séances d’écriture de Lorenzo, le cinéaste part d’un procédé d’écriture cinématographique pour le moins classique (Lorenzo s’inspirant de son quotidien pour créer une œuvre de fiction), mais sa mise en scène pour ces séquences se complexifie au fur et à mesure du métrage, laissant peu à peu s’effacer la frontière entre la fiction et le récit pour aboutir à une étrange boucle temporelle, un voyage dans le temps qui se passe de machineries ou même de justification ouvertement fantastique, fonctionnant miraculeusement par la seule grâce, la poésie d’une mise en scène intensément originale et implicante, soutenue par la très belle musique de son compositeur Alberto Iglesias.

C’est, avec TIERRA, le meilleur film de Julio Medem, une œuvre d’une richesse et d’une densité soufflantes. Le jeu des hasards et des coïncidences, si artificiel, forcé et ridicule chez Lelouch, s’impose ici avec une admirable maîtrise, une réelle sensibilité, une vitalité unique. « C’est un conte plein d’atouts, car à la fin, il y a un trou pour revenir en son milieu et en changer le cours, si on le lui permet, si on lui laisse le temps. »

Le Marquis.

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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 13/05/2007 01:46

Mieux vaut une réponse tardive que pas de réponse du tout. Et j'avais déjà rédigé une longue réponse à ton commentaire il y a quelques semaines, mais elle a disparu dans la nature quand j'ai voulu valider. Mais j'y reviens tout de même, j'ai revu le film il y a quelques temps et je tiens à le défendre - âprement, c'est un film (et un cinéaste) pour lequel j'ai énormément d'estime.
Je réagis donc à la fois à ton commentaire et à l'article pour lequel tu as mis le lien. Depuis le début de sa carrière (VACAS, déjà à mon sens à cent coudées au-dessus des démarrages d'Almodovar, revus récemment avec une certaine déception en ce qui concerne la mise en scène), Julio Medem a développé une approche très particulière et sensitive du symbolisme, une approche personnelle et très complexe qui a pu provoquer chez certains (je pense par exemple à Télérama et à leur critique lamentable de L'ECUREUIL ROUGE lors de sa sortie en salles) un rejet sommaire, réaction allergique au symbolisme - une réaction que je peux entendre, même si dans le cas de Medem ou d'autres cinéastes attaqués sur le même registre je ne la partage vraiment pas. Symbolisme = simplisme, c'est souvent vrai il faut bien l'avouer, mais dans le cas d'un cinéaste comme Julio Medem, et par exemple d'un film comme LUCIA Y EL SEXO, l'équation s'applique à mon sens de façon un peu facile et systématique, en se fourvoyant lourdement, à la fois sur le sens des symboles en question, et plus encore sur leur utilisation elle-même.
Je m'explique, en m'attachant pour des raisons pratiques à l'image moquée par certains dans le film, celle du trou dans le sol au pied du phare, perçue exclusivement pour ce qu'elle donne à voir en surface, métaphore sexuelle forcément lourde et sommaire, l'association est évidente et donc forcément grossière. Ce qui me gêne profondément dans cette lecture, c'est d'une part qu'elle conteste à un cinéaste extrêmement visuel comme Medem la légitimité d'avoir recours à des images claires et expressives, là où la platitude ambiante même chez des metteurs en scène cotés ne semble gêner personne ; et d'autre part, cette lecture unilatérale et sarcastique de l'image amène à passer totalement à côté du sens qu'elle véhicule réellement, et qui dans le film n'est pas de nature sexuelle !!! C'est là où pas mal de critiques formulées contre Medem se mettent vraiment le doigt dans l'oeil en s'arrêtant (et en se braquant) sur le sens premier, quitte à dénier ce qui fait tout le sel de l'univers développé par le réalisateur : ses symboles ne sont jamais figés, leur sens le plus transparent est toujours illusoire et distille par la suite une signification plus profonde et plus "résistante". Le trou dans le sol au pied du phare dit beaucoup plus de l'expérience narrative du film (un personnage qui disparaît dans le trou disparaît ainsi totalement de l'intrigue !) que du simple symbole érotique, vite contredit et dépassé.
Qu'on soit allergique à cette approche, je peux encore une fois le comprendre, mais je déplore un peu l'acharnement qui s'ensuit, et qui amène à énoncer dans la foulée des critiques destructrices qui sont aussi de purs contresens de ce qui se déroule à l'écran. Cf article : perverse, la baby-sitter ? Pourquoi ? A quel moment des personnages font l'amour dans la boue ? (Je vois bien à quelle scène il est fait référence, mais revoyez la bien, ils ne font pas l'amour !) La fameuse séquence sur le canapé devant le porno : quels en sont les acteurs ? S'est-elle vraiment déroulée ? Comment Lucia arrivée sur l'île peut-elle "se perdre dans les méandres de sa libido" quand elle refuse tout rapport physique et ce dès son arrivée ??? REVOYEZ LE FILM !!! L'article aboutit à mes yeux à un rejet massif et assez primaire, qu'on pourrait caricaturer (et pourquoi se gêner quand le film est décrit comme une "paella") tout en le rapprochant d'articles similaires souvent pondus autour du cinéma de Lynch, par : c'est compliqué, c'est donc forcément incompréhensible et plein de vacuité. Je pourrais admettre cette conclusion si elle m'était démontrée par des observations tangibles et vérifiables à l'écran, ce qui n'est pas le cas ici puisque le portrait qui est fait du film n'est qu'un résumé ironique et à peu près totalement composé de faits et de scènes absents du métrage !!! (Et pour mémoire, c'est exactement le travers du chapitre consacré à FIRE WALK WITH ME dans l'ouvrage de Michel Chion consacré à Lynch, qui semblait parler d'un autre film.)
Pour ma part, je ne peux pas considérer le jeu narratif du film comme une sur-déconstruction pour pas grand chose, à la fois parce que la technique narrative de Medem (c'est-à-dire, et c'est si rare, si rare, au moins autant le scénario que la photo, le montage, le cadrage, le son) me semble admirablement maîtrisée, et parce que le film, loin d'être la "partouze des sens" que le distributeur neuneu a voulu nous vendre, est un film sombre, mélancolique et profondément ouvert qui, personnellement, m'a ému. Je trouve intéressant ceci dit que le film provoque des réactions aussi virulentes ou passionnées, mais je souhaiterais lire des attaques un tout petit peu plus argumentées quand même, là, ça me paraît bien léger et viscéral.
Concernant Almodovar, mais ce n'est que mon point de vue, il y a effectivement une longue distance qui le sépare de Medem, à son désavantage. C'est un cinéaste du scénario par excellence, sa réalisation (je parle bien de montage, de cadrage, de son, de photo), y compris dans sa première période, me semble à vrai dire bien fade et peu inspirée, se reposant trop pesamment sur ses acteurs et sa direction artistique rococo - et pourtant, je regrette vivement la crudité de ses premiers pas en comparaison avec ce sur quoi je l'ai laissé (LA FLEUR DE MON SECRET, TALONS AIGUILLE, qui m'ont déplu). Mais j'avoue franchement pour le coup n'avoir vu aucun film de lui par la suite, et être ouvert à l'idée de découvrir ses oeuvres récentes sans avoir le couteau entre les dents !
Je ne me suis pas relu, j'espère ne pas paraître trop virulent, je ne le suis pas, LUCIA... est un film qui me touche et je le défends avec passion. (D'ailleurs, je parie que mon commentaire est plus long que l'article lui-même !)

Casaploum 18/02/2007 00:41

Un autre point de vue :http://www.objectif-cinema.com/pointsdevue/0299.phpJe viens de voir Lucia y el sexo, je trouve que le film est sans doute un peu trop ambitieux pour les moyens de son réalisateur, qui mêle une symbolique pas si légère que ça (mais pourquoi pas) à une grande histoire sur-déconstruite pour pas grand chose. L'ensemble n'est pas si dégueulasse, mais cher Marquis, il y a encore une très longue distance qui sépare Julio Medem de Pedro Almodovar. Et je ne vois pas ce que vous voulez dire en parlant des mélos de ce dernier, figés et répétitifs (enfin, dans leur formule). Almodovar a réalisé des films "jeunes" déjà bien supérieurs, et avec son syndrome de réalisateur vieillissant et abonné au succès, je trouve qu'un Tout Sur Ma Mère ou un Ne Le Dis à Personne sont grandioses.

Abel 03/02/2006 10:16

Au moins nous partageons le même intérêt pour Julio Medem. Quelle est votre idée sur la dernière image du film les "Amants du cercle polaire"?Cette image qui se répète de l'avion crashé me laisse à penser que le "un sur les deux" qu'il semble vouloir nous montrer  est sans doute "un deux sur deux".

Le shériff 07/08/2005 21:23

Après l'écureuil rouge, une nouvelle réussite ; j'ai bien aimé, c'est fin, onirique et touchant. Le Marquis ne s'est pas trompé.