VOIX PROFONDES, de Lucio Fulci (Italie-1991) : Il n'y a que la faille qui m'aille...

Publié le par Docteur Devo



(photo: "Restrain 221" par Dr Devo)

Chers Cinéphagistes,

"En été, tu te réfugieras près de ton DVD", dit le célèbre dicton camerouno-colombien qui nous frappe une fois de plus par son extrême justesse. Je l'ai déjà dit et je re-signe et persiste encore, pas que de quoi fouetter les chats dans les salles obscures cet été, bien que j'espère, d'ici quelques jours, vous tirer un film surprise de mon chapeau, un film qui sort en ce moment en catimini. Je vais vérifier la qualité de l'engin en salles, et je vous en parle. Par contre, et là je fais marche arrière, il n'y aura pas que le George Romero (LAND OF THE DEAD) à se mettre sous la dent cet été. On pourra essayer de se déplacer à SERIAL NOCEURS (encore un distributeur futé comme un manche de pelle derrière ce titre) avec Owen Wilson, Vince Vaughn et Christopher Walken. Réunir les deux premiers est une belle idée. Plus excitant encore, et seule véritable excellente nouvelle, on se ruera avec délectation sur SHERIF, FAIS MOI PEUR (le film !) dont la bande-annonce, très débilosse, vaut tous les trésors du monde. Patience et longueur de temps...

Tiens, oui, c'est vrai, j'avais mon coffret Lucio Fulci qui me tendait les bras. À l'intérieur, quelques films que je n'ai pas encore vus. Même! Dont ces VOIX PROFONDES, un des derniers métrages du maître italien, qui rappelons-le quand même, a fait des films sublimissimes et galactiques (L'AU-DELÀ, LA MAISON PRES DU CIMETIERE), ainsi que des bouses très ratées, mais qui fleurent bon le crottin dans la prairie en été, bouses parmi lesquelles je vous recommande le très curieux AENIGMA, qui n'est pas un hommage au groupe techno-pop du même nom, mais qui, dans une autre ligue que la célèbre formation musicale, atteint des sommets de "mais qu'est-ce qu'il fait là ?". Film étrange au scénario assez calamiteux, mais qui présente une "qualité" assez singulière, voire inédite : la moitié des plans (et quand je dis la moitié, c'est vraiment 50%) sont calamiteux ou d'une banalité téléfilmesque à pleurer, tandis que l'autre moitié est fabuleuse. Mon rêve : avoir l'autorisation de réduire le film de moitié et de refaire le montage. Je suis sûr qu'ainsi, on aurait un film de bout en bout sublime. J'ai déjà exprimé cette idée au Marquis qui, déjà, je crois, a du mal à trouver intéressants les plans que je trouve faisandés mais beaux, et qui, logiquement et malgré le soutien qu'il apporte à mes travaux audios et visuels, ne croit pas en ce projet de remontage. C'est une brève parenthèse, et je vous en prie, passons.

Pas que des chefs-d’œuvre donc, chez Fulci. Et d'une. Mais quand c'est beau, c'est renversant. VOIX PROFONDES est un de ses derniers films, période la plus catastrophique de l'avis de tous. Bon. Qu'en reste-t-il ?

C'était bien le sud. Italie, 1991, donc. Le film démarre étrangement. Pas de générique, pas de logo de production, juste un carton : "le prologue". Scène un tout petit peu érotique avec un couple qui fait l'amour passionnément. Au loin, alors que la fièvre s'empare des deux amants, un enfant crie "Maman !". Au bout d'un moment, l'homme, exaspéré (Duilio del Prete, qu'on n’avait pas vu dans le nanar français LE CADEAU avec Pierre Mondy !), sort nu de la chambre, prend un couteau, va dans la chambre du gamin et le poignarde, tandis que crie sa mère au loin. Un plan de coupe montrera la mère (que son amant a laissé allongée sur le lit), pourtant absente de la chambre du gamin, assise contre un mur de sa chambre bizarrement et soudainement remplie de jouets. Plan improbable et impossible (et très bien cadré !), rupture logique et de montage, effectivement, mais du point de vue poétique et cinématographique, c'est simplement beau !

La femme se réveille, ce n'était qu'un rêve, mais ne faisons pas les malins parce que, malgré l'artificialité de la démarche, on avait marché à fond dedans. Bien.
L'homme parricide en rêve, c'est Giorgio. Très riche, bourré de stocks options et pédégé craint, et superbe maison-domaine. Après le prologue, la scène suivante le montre en train d'agoniser en crachant du sang sur un lit d'hôpital, victime d'une bien curieuse hémorragie interne. Il meurt. Le film suit sa famille après sa mort. Sa vieille sœur maligne et fielleuse, son jeune neveu lui aussi dans les affaires, sa femme, sa maîtresse et sa fille Rosy, seul personnage sympathique et pur de cette galerie de monstres. Financièrement la mort de Giorgio tombe à pic, et tous, sauf Rosy, attendent l'ouverture du testament, légèrement différé car la loi exige une autopsie en cas de mort brutale et inexpliquée.
Giorgio, après avoir hanté de sa voix (off) sa femme (qui le trompait allègrement avec son neveu d'ailleurs !), parle de la même et fantastique manière à sa fille, la seule personne qu'il ait jamais aimée, la seule qui s'intéressait à lui pour autre chose que son argent. Il lui demande donc, du fond de son tombeau, de découvrir ce qui s'est passé, de découvrir pourquoi il est mort aussi brutalement. En un mot : de découvrir qui l'a tué...
 
Ça, c'est les gars, c'est du typique cinéma italien, et quelque part, du typique Fulci. Esthétiquement, on est en pleines années 80 ! La photo, jolie, artificielle mais naïve (avec flous hamiltoniens de rigueur), les costumes, la manière absolument non-réaliste et ouvertement artificielle de jouer des acteurs, la direction artistique en général, et la musique (chants d'enfants sublimes après le prologue, sur synthétiseurs légèrement déglingués !), tout nous ramène à nos glorieuses eighties. L'année de production, 1991, ne se ressent pas du tout. C’est un film de reconstitution historique, en quelque sorte.

VOIX PROFONDES est un bon film, à mes yeux, moi qui peut regarder AENIGMA et trouver la moitié des plans vraiment beaux sans être dégoûté par le reste (très indigent), et le plaisir est au rendez-vous. À mi-chemin entre le meilleur et le pire du réalisateur, le film est très attachant pour ma part, et il serait malhonnête de dire que je n'y ai pas pris de plaisir. Vous me direz peut-être ce que vous en pensez en rubrique commentaires. [Une petit note : si cependant vous n'avez jamais vu de Fulci, commencez quand même par un de ses "classiques".] Film naïf, VOIX PROFONDES ne se pose pas la question de savoir si ça se fait ou si ça ne se fait pas, et fonce bille en tête dans ses parti-pris et ses idées les plus personnelles, et encore une fois, oui finalement, c'est bien le mot, dans ses idées les plus incongrues. Du coup, par son côté franco de porc, le métrage entier est de guingois, comme une table calée bizarrement, mais la nourriture, campagnarde résolument, est bonne. On mange avec plaisir. La narration est extrêmement abrupte et défie les lois de la logique. Le personnage de la femme de Giorgio semble être la pauvre héroïne du film. Mais la fille du défunt (Karina Huff, vraiment très bonne et à peine plus âgée que sa mère, Bettina Giovannini, femme absolument splendide !) débarque vingt minutes plus tard et évince sa maman pour s'emparer sans transition de "l'héroïnat" du film. La narration est donc complètement chaotique, pas foutraque complètement, mais... Disons qu'elle ne répond qu'à une logique personnelle et artistique qui ne peut se justifier en dehors d'elle-même. Fulci fait au plus près de ses intentions, et se censure le moins possible. La structure est donc heurtée, avec de brusques dépressurisations de l'appareil en plein vol. Le cadre est beau souvent, au moins pour celui qui n'est pas effrayé par la photographie. Côté mise en scène, le Fulci n'y va pas avec le dos du transpalette. Un petit peu de zooms italiens (si brutaux et que j'adore par-dessus tout), mais surtout des mouvements de caméra qu'on jurerait tournés à l'épaule, avec des recadrages dans le plan, voire même des sur-cadrages très bizarres et quelquefois maladroits. Ces mouvements sont parfois assez nombreux et alourdissent la lisibilité du film et de l'espace. C’est un peu étouffe-chrétien, mais... Il n'y a pas que ça, d'abord, et d'autre part c'est dans ses déséquilibres que le film est attachant et personnel. Mais ça peut saouler un peu.
Certaines séquences, toutes aussi naïves, sont par contre magnifiques. L'enterrement est à tomber : long sermon sous-mixé pour laisser passer la musique au synthé, voix-off interminable, flash-back pour chacun des personnages, etc. La scène du train est sublime. La rencontre près du coin de pêche me paraît curieusement belle, etc.

À travers cette espèce de RASHOMON à l'envers, Fulci n'en fait qu'à sa tête. Et même ses mouvements de caméra abrupts ou ses comédiens parfois à la limite (sans jamais vraiment y tomber)  finissent par s'intégrer à cet étrange projet de guingois, encore une fois. Un film du bancal, mais qui immerge son spectateur par son arythmie, et qui finit quand même par imposer son étrange pari : faire un film impressionniste. L'immersion est assez totale.

Voilà qui est donc fort curieux. Même si ce n'est pas le meilleur de Fulci, je ne peux m'empêcher de trouver que ce film marche, comme un éclopé marche avec une jambe de bois. Ma veine perverse pour les films un peu faisandés y fait sans doute beaucoup. La poésie étrange du film me fait curieusement penser à un autre réalisateur, trop souvent jugé ringard, et dont la faiblesse des moyens, comme disait il y a peu le Marquis, sert trop souvent d'alibi aux moqueries, là où il développe un univers et une narration structurés et personnels : je veux parler de Jean Rollin, bien sûr. Même s'il serait assez inconvenant de comparer le réalisateur italien avec son homologue français, on peut voir en VOIX PROFONDES un cousin éloigné de Rollin.

Je laisse sur la table une invitation à aller voir ce film qui vous est adressée. Je serais curieux de savoir ce que vous pourriez en penser, de ces VOIX PROFONDES. Car le plus bizarre, vous l'aurez compris, est que ce film m'ait absolument passionné et emporté, là où il aurait dû se heurter à la comparaison avec le meilleur de son réalisateur. Peut-être est-ce un film complètement devo, après tout...

Je me demande quand même ce qu'en pense Jean Rollin...

Poétiquement Vôtre,

Dr Devo.

PS : Vous avez remarqué, je me suis retenu : pas une seule fois je n'ai fait d'allusions à GORGES PROFONDES, pourtant d'actualité en ce moment.
On pourra également aller lire le superbe article du Marquis sur le film
FRAYEURS.
 
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Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article

Mauro 07/08/2005 13:12

Il y a un autre film qu'il ne faut absolument pas perdre.
C'est en deux parties et c'est ici:
Part I
et
Part II

abadidon 05/08/2005 17:57

Tiens ça faisait longtemps que je n'avais pas entendu parler de Fulci.

Ces italiens quand même, même dans le gore restent dans l'esthétique.

Molto bacci a touti !

Le Marquis 05/08/2005 15:35

Pour NIGHTMARE CONCERT, je partais avec une sérieuse envie d'adorer (le projet est très audacieux), mais j'ai trouvé l'exécution trop maladroite. Par contre, j'aime énormément LA MAISON AUX FENÊTRES QUI RIENT, sorti en France dans une assez belle copie - le générique d'ouverture est vraiment hallucinant.

Mauro 05/08/2005 01:39

L'édition du 25. anniversaire (restaurée et remasterisée) est de loin la meilleure.
C'est en italien avec soustitres en anglais.

Dr Devo 05/08/2005 00:42

LA MAISON AU FENTRE QUI RIT est vraiment un beau film effectivement. J'aimerais beaucoup le revoir. Nous vîmes cela sur une vieille VHS le Marquis et moi-même il ya quelques années... Que de bons souvenirs!

Il ya quelques chose d'effectivement tres emouvant, tres triste dans les films de Fulci...

Dr Devo.