INNOCENCE de Lucille Hadzihalilovic: Les Naines Aussi Ont Commencé Petites

Publié le par Dr Devo

 

AVANT-PROPOS
Voici plus de un an et demi que j'ai écrit cet article. le Marquis est revenu sur le film, et devant l'incroyable force et pertinence de son article, je me permets de le signaler ici d'entrée de jeu. Mon article et le sien se complétent mutuellement. Pour lire l'article du Marquis:
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Avec « Innocence », Dr Devo votre humble serviteur va opérer à cœur ouvert, et encore, avec des pincettes. L’article le plus dur à écrire de toute la maigre histoire de ce site, sans doute.La tâche n’est pas aisée, en effet. J’essaie à travers ces articles, et à travers de ce site, de m’adresser aussi bien aux cinéphiles hardcores qu’aux cinéphiles amateurs, et même aux cinéphiles du dimanche. Comprend qui peut et advienne que pourra. J’essaie de livrer sur chaque film quelques détails permettant de donner une idée précise sur l’ensemble, et ce sans gâcher le plaisir éventuel d’un visionnage. Et là, pour ne rien déflorer, il va falloir faire preuve d’un doigté exceptionnel. Opération à haut risque, donc pour le Dr Devo.

Lucille Hadzihallilovic donc, qu’on appellera ici Lucille pour des raisons qu’on peut comprendre aisément. Lucille est la compagne de Gaspar Noé, le réalisateur de « Carne » et « Seul Contre Tous », deux beaux chef-d’œuvres et de « Irréversible », un peu en dessous, mais très beau également, que l’on pourra voir ou revoir, maintenant que la polémique, enfin, est passée, ne serait-ce que pour vérifier la belle théorie de mon ami Le Marquis, souvent ici évoqué et qui est le pape de toutes les cinéphilies, théorie selon laquelle « Irréversible » ne se déroule pas à rebours, mais dans l’ordre. Sublime théorie. Le Marquis est un visionnaire. Lucille, elle nous avait déjà fait un premier long-métrage « La Bouche de Jean-Pierre » dont je garde un excellent souvenir. Et elle monta quand même les films de son homme, ce qui n’est pas rien.

Enfermons-nous.  Nous sommes happés très vite par un générique sublime, que je tairais ici, à l’artificialité affichée et maligne, entrecoupé de deux ou trois images. C’est très beau, l’enfouissement est immédiat. Lucille réclame une parenté avec Dario Argento et son chef-d’œuvre « Suspiria » (encore un film auquel il faut se frotter absolument, quitte à ne pas l’aimer d’ailleurs), et le film espagnol de  Victor Erice « L’Esprit de la Ruche » que je n’ai pas vu, mais donc Le Marquis assure que c’est un film éblouissant. On comprend ce désir de famille et pourtant, « Innocence » ce n’est qu’un cousin éloigné, voir très éloigné de ses deux modèles.

Marchons à pas feutrés. Une sorte d’internat pour jeunes filles, dans un parc, dans la forêt. Dans le parc, 5 maisons. Dans chaque maison, cinq petites filles, âgées de 7 à 11 ans environ. Chaque fille prend sous son aile celle qui est immédiatement moins âgée. La plus vieille veille à l’intendance de la maison et au respect des règles strictes et sévèrement punies, dit-on, en cas d’infraction, règles dont l’apprentissage se fait toujours par initiation progressive et pratique, de manière descendante, toujours de la plus âgée vers la plus jeune. Enfin, un sixième bâtiment où les petites filles ont classe. Deux professeurs, deux femmes, âgées de 30 ans ou un peu moins. Avec au programme zoologie et danse. C’est tout. Interdiction formelle de sortir du parc. Les filles ne voient donc personne, exceptées leurs deux maîtresses et une vieille servante par maison qui leur fait à manger.

Lucille utilise un procédé cher à son compagnon : le cinémascope (format 2.35), tourné en 16mm, puis gonflé en 35mm. Mais, la photographie diffère assez nettement de « Seul Contre Tous », et ça granule joliment. Bravo.  Les plans sont très cadrés, léchouillés même. Certains sont à couper le souffle. On retiendra notamment : le bûcher, le premier plan de Hoola-Hoop (avec cette petite fille un peu ronde qui arrive à sourire de manière effarante en même temps). Et le superbe jeu de lumière dans la scène du wagon. C’est décidément très beau. On croit voir une sorte de Jeunet et Caro à la sauce expérimentale ou underground, ou, justement, un décalque austère de Argento. Et pourtant. C’est carrément autre chose.

Léchouillé, léchouillé, c’est vite dit. Quelque chose flotte dans ce film. La logique implacable de la composition semble nous décevoir. En fait, le film n’a de cesse que de nous prendre à contre-pieds,  en loucedé. En sous-marin. Le jeu des petites actrices, par exemple. Impressionnant à certains moments et lecture pénible du texte, et de mémoire, à d’autres. Que se passe-t-il ? Ça tangue. Voilà ce qui se passe. Les scènes avec les adultes justement. Ça cloche aussi. Les fillettes sont complètement déconcentrées, certaines semblent même regarder les techniciens derrière la caméra. Et il y a ce choix des actrices adultes. Je ne suis pas grand fan de Marion Cotillard. Quant à Hélène de Fougerolles, le moindre que l’on puisse dire c’est qu’elle n’a pas eu de rôle digne de ce nom à se mettre sous la dent. D’ailleurs leurs premières scènes respectives font largement craindre le pire, avec mention spéciale pour De Fougerolles, en complète récitation, molle et mal assurée, à l’image des petites. Mais le même processus  semble à l’œuvre comme je l’ai dit avec les fillettes. Le doute s’installe donc. L’avenir ne me donne pas tort. Patience. Si ça fait bizarre, c’est que ça tangue.

Rien ne semble complètement marcher. La machine verrouillée de la première bobine était-elle vraiment ce qu’on croyait. Ce cadrage surcomposé est-il vraiment la règle ? Peut-être faut-il chercher ailleurs. Le film se dévoilera-t-il ? Le mystère sera-t-il éclairci ? La révélation est-elle proche ? Non, non, non et non. Et Oui. Dans le même temps. Au fil de la projection,  il est clair que nous n’aurons pas un film à costume.   Drame psychologique ? Conte ? Métaphore sociale ?  Film fantastique ? Film baroque ? Film d’horreur ? Giallo ? Thriller ? Non. Rien de tout cela. Lucille utiliserait peut-être les accidents du film. Et si le choix des prises n’était pas forcément celui des bonnes prises ? La piste est bonne.  La tentation, un peu indigne, que nous avions de lier parenté avec Jeunet-Caro est définitivement détruite. « Innocence » n’est pas verrouillé. Il respire. Suivons les indices qui, pour une fois, nous viennent non pas de la mise en scène mais du jeu d’acteur. Tentons même une comparaison ou plutôt lançons une analogie.  Et si le film nous rappelait la froideur des constructions de Greenaway dont les points de fuite hors-cadre nous font bouillonner. [On se calme, là ! Je ne compare pas…  Une analogie, j’ai dit.]  C’est cela. C’est mieux. L’accord que nous cherchons se résout en deux notes. Primo, l’absence de pathos. Pas d’identification possible, et sans doute pas de cris, pas de joie, pas larmes. Rien que l’enfer-me-ment (s’ils ne m’embauchent pas à Télérama, je ne comprends pas. Je fais des efforts.) froid d’un système omnipotent et à peine absurde. Pas d’effet « Choristes » en sorte. Et Ciao, les belle gueules émouvantes. Deuxio, la distance entre nous et l’objet, jadis narrée par le philosophe, et ici reprise par la poète. A chaque pas, la distance qui nous sépare de l’objet est réduite de moitié, mais c’est insuffisant, et le film fatalement nous échappe. Toutes les attentes ne seront qu’à moitié satisfaites, et donc au final toutes déçues, que ce soit, comme nous l’avions présagé, au niveau des thèmes, du genre, du jeu d’acteur, de la mise en scène… Aucune justification ne tient. Juste la froideur du tapis qui s'échappe sous nos pieds (ça, c’est pour être pris aux Cahiers… Ou à Positif à la rigueur). Un exemple ? Bien sûr. La scène de la barque. T’as pleuré ? Non. T’as eu peur ? Non. T’as été scotché ? Non. T’as été bouleversé ? Non. T’as vu la Mort ? Non. T’as été triste ... ? Hein, t’as été triste ?  T’as été laminé ? Hein ? Tu la sens la mise en scène qui remonte… Sans synthétiseur, en plus. Les extrêmes se rejoignent. Merci Lucille, et bien sûr, merci Bernard.

Le film est un Précieux, comme dirait l’autre, qui dénature tout et tout le monde. Il n’est pas seulement inclassable. Il se dérobe surtout constamment. Se grippe et avance en même temps, et nous impose ses arythmies. Que se passe-t-il ? Le film nous donne une leçon : il respire ! Et derrière cette volonté froide, mais pas sans émotion, on ressent, au final une belle volonté de détruire le cinéma. En prenant le risque de devenir un non-objet, ou plutôt un objet non identifiable, Lucille détruit ses propres règles, mais qu’à moitié,  de la même manière que [spéciale dédicace à L’institut Drahomira : www.institutdrahomira.com ] Robbe-Grillet ou Duras construisent des machines sérielles et rigoureuses, en prenant soin, dans le même mouvement, de laisser apparaître l’échafaudage derrière ces monuments en trompe l’œil, en prenant soin de laisser apparent le détail absurde qui contredit et compromet toute l’œuvre. Ce détail qui compromet et fonde la personnalité du tout. C’est cela, je pense que n’avait pas compris, le récent film « Tropical Malady », dont un autre de mes amis, Le Professeur S.G, disait fort joliment qu’on y retrouvait la tentation de l’écran noir de Duras.  Mais dans la deuxième partie de ce film asiatique et bizarrement tarantinien, point de contradiction fondatrice, point d’échafaudage, et au final, il ne se passait rien. Le film était mort avant d’avoir existé. CQFD. [C’est très bizarre d’ailleurs, car dans la première partie de « Tropical Malady », le film parvenait à montrer son « échafaudage » absurde, à travers ces fabuleux petits travellings interrompus. Passons.] Il faut saluer, bien sûr, ce pari de mise en scène, cette volonté de mener le film à son « terme ». Position courageuse au possible. Lucille sait sans doute que son film ne pourra satisfaire personne. Les spectateurs des salles art et essai n’y trouveront pas leur compte, c’est sûr. Le grand public, qui aime bien Jeunet et sa jolie facture non plus, bien sûr. Le film, dès sa deuxième semaine, n’aura plus que deux séances par jour (14h et 22h, sauf le samedi). Mais ne boudons pas le miracle. « Innocence » porte bien son titre, il va au casse-pipe, comme d’autre vont faire un tour en barque, mais il existe. Et un film avec autant de travail sur le sens, la construction, l’image et le son (que j’omets dans cet article mais c’est un festival discret : coupes au plans, liaisons absurdes (son de l’horloge), timbres sourds, etc…) est déjà un miracle dans la production française. Il faut le saluer comme tel.

Et ceux qui tenteront l’expérience, transporteront pendant de longs jours, bien après la séance, le rythme de ces danses enfantines, à la fois très chorégraphié et complètement déglingué.

Absolument Vôtre,

Dr Devo.

Publié dans Corpus Filmi

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Commenter cet article

Bill Plympton 09/06/2007 04:27

Je me rappelle à la vision de ce très beau film de Lucile Hadzihalilovic avoir ressenti à peu près la même chose que devant le non moins beau "Pique-nique à Hanging Rock", de Peter Weir, qui raconte la disparition d'un groupe de jouvencelles d'un pensionnat australien lors d'une sortie dans un lieu nommé Hanging Rock, et qui dégage une sensualité et une poésie qui m'ont laissées une sensation tout à fait curieuse, comme celle d'entrer dans une bulle de savon parfumée qui s'élève dans l'atmosphère pour ne plus jamais en redescendre.Tout à fait charmant.

Le Marquis 05/06/2006 16:49

Puisque le film est déjà l'objet d'un article, ma note dans l'Abécédaire a son contenu tout trouvé, puisque j'évoquerai à cette occasion l'accueil critique (en partie) odieux.

Dr Devo 05/06/2006 13:46

"Son Nom il le signe
A la pointe de son stylo
D'un D qui veut dire Devo!
Devooooo! devoooooo! Scribouillard finaud qui fait sa loi!"

merci qui?

Dr Devo.

ps: CQFD!

Le Marquis 05/06/2006 13:40

Je viens de voir ce film, et je vais avoir du mal à m'en remettre : c'est extraordinaire.

Docteur Devo 21/01/2005 10:34

Ca y est,c'est fait! La réalisatrice de "Innocence" a retrouvé son patronyme de Lucille. Je suis désolé de l'avoir appelé Julie. Quelle drôle d'idée. Que cela ne vous empêche pas d'aller voir ce superbe film!
 Mea Culpa et merci à l'ambassadeur pour sa vigilence.
 
Dr Devo.