LA FAILLE, de Gregory Hoblit (USA-2007) : Je sais Ce Que Tu As Fait en Début de Soirée, Je Sais Ce Que Tu Vaudras en Fin de Carrière...

Publié le par Dr Devo


[Photo : "Je Suis Amoureux du Procureur de la République" par Dr Devo]

 

Chers Focalien,
 
Si le mois d'avril ne nous avait donné avec pingrerie que très peu de bons films et quasiment trois semaines d'affilée sans rien pouvoir se mettre sur la dent (si l’on excepte l'excellent IDIOCRACY de Mike Judge avec Luke Wilson, excellente comédie politique, mais malheureusement sortie sur 3 écrans en France et retirée logiquement de l'affiche au bout d'une semaine, ce qu'on appelle entre cinéphiles de bonne compagnie "le scandale des sorties techniques"), le mois de mai est plutôt celui de la transition, et il faut un peu gratter sous le sable pour trouver la petite pépite (AMER BETON) ou simplement le film agréable (CLERKS 2). Et puis, du côté des gros distributeurs, c'est cette semaine une nouvelle période de transition, personne n'essayant de prendre de risque entre les deux tours que sont SPIDERMAN 3 et ZODIAC. Cette semaine, c'est LA FAILLE de Gregory Hoblit qui essaie de tirer son épingle du jeu. [Intro classique, public content, arrivée du deuxième tableau...]

Petit polar (pas si pauvre que ça d'ailleurs) comme on en voit pas mal, LA FAILLE, comme peut-être prochainement 88 MINUTES (avec Al Pacino), font partie de ces films qui essaient de faire un petit polar de formule du midi, plat+dessert+café, pas de la grande cuisine donc, mais un truc efficace qui nourrit et qui cale, et qui soit plutôt bien fichu ! Ici, c'est Anthony Hopkins qui s'y colle, et le très populaire acteur américain compte rameuter sa horde de fans, et faire en sorte que ce thriller qui comptera beaucoup sur son travail pourra tirer son épingle du jeu.

Hopkins y campe un ingénieur en aéronautique absolument brillant et vivant avec une femme plus jeune que lui et superbe, mais qui a le fâcheux défaut d'être tombée amoureuse d'un lieutenant de police plutôt jeune lui aussi et totalement fringuant. Et le soir où le film débute, après être ostensiblement rentré plus tôt chez lui, Hopkins s'enferme dans sa maison, attend patiemment sa femme et l'abat froidement d'une balle dans la tête. Il nettoie le revolver, déplace le cadavre dans une autre pièce, et attend sagement la police.
C'est le lieutenant-amant qui s'occupe de l'affaire et arrête Hopkins. Lors de son procès, ce dernier veut se défendre lui-même ! Ryan Gosling, jeune avocat brillant au palmarès (un peu truqué) impressionnant au service du bureau du procureur général, accepte de s'occuper de l'affaire, la semaine même où il est embauché dans un cabinet privé. Pour un temps, il travaille à la fois pour le ministère public et pour le privé, montrant ainsi à tous que ses jeunes dents sont très aiguisées et que l'ambition le dévore. En préparant le dossier avec arrogance et par dessous la jambe, Gosling se retrouve piégé par Hopkins qui lui a préparé le meurtre de sa femme et le procès à suivre dans les moindres détails. Et notre Hopkins national met rapidement la pression en déclarant d'entrée de jeu qu'il plaide non-coupable au motif que l'arme qui a servi à tuer sa femme n'est pas le pistolet qu’il avait dans la main ce soir-là ! Et c'est vrai, même si Hopkins semble être resté chez lui toute la soirée du meurtre, la police n'a en fait pas de preuve matérielle contre lui. Gosling sent que l'affaire lui échappe et qu'il a toutes les chances de perdre ce procès qui semblait pourtant gagné d'avance. Un bras de fer juridique et psychologique s'engage entre les deux hommes...


LA FAILLE joue d'emblée la carte du thriller classique mais alambiqué, et comme je le disais, le film se veut un écrin bien fichu pour acteur de prestige en recherche de petits films qui lui permettront d'avoir totalement le champ libre. Le but n'est pas de faire du Ronsard, mais du consommable bien ficelé. La première surprise vient du fait que le film, qui démarre effectivement avec un show Anthony Hopkins, dévie assez rapidement dans son deuxième tiers non pas au profit du face à face avec le personnage de Ryan Gosling, comme le suggère l'histoire, mais au profit du personnage de Gosling lui-même. Petit à petit, la narration glisse et c'est Gosling qui devient le personnage principal. Personnage qui n'est pas si banal que ça (dans le contexte du moins), car le jeune avocat est un héros très antipathique, immodeste, ambitieux jusqu'à l'absurde, et sans être tricheur, au moins magouilleur. Ce jeune loup roulant en Mercedes, passant des soirées chez les plus riches et les plus influents, et envoyant balader tout ce qui ressemble à du travail d'équipe ou ce qui est autorité, devient très vite négatif. Ce type roule pour lui, fait bosser les autres pour lui, et est d'une arrogance complète avec ses collaborateurs qu'il traite, comme de bien entendu, d'incapables. L’affaire Hopkins sera pour lui l'occasion de faire face à son système et il se fera piéger par sa propre "mal-compétence" en quelque sorte.

C'est le point un peu original du scénario que ce glissement progressif vers le personnage antipathique de Gosling. [Toujours répéter trois fois la même info, si possible de suite, pour que les jeunes lecteurs et les vieilles personnes comprennent bien de quoi on parle. Bien marquer les transitions.] 

Sinon, on est largement en terrain connu. On comprend pourquoi Hopkins s'est précipité sur un tel rôle ! Son personnage est une énième variation hannibaliste et le dépeint en vilain surdoué, machiavélique mais surtout d'une intelligence hors-norme, ici teintée d'un humour cynique. Rien de bien neuf donc, pour ceux qui suivent l'acteur. La bonne surprise, c'est que Hopkins, qui n'a pas toujours bien choisi ses rôles ces dernières années et est souvent empreint de suffisance, assurant fréquemment le service minimum par quelques attitudes et mimiques usées jusqu'à la corde, Hopkins, disais-je, propose, malgré l'extrême "charactérisation" de son personnage taillé sur mesure, une interprétation curieusement très sobre, qui n'empêchera pas ça et là de légères pointes entendues en forme de clin d'œil. Mais grosso modo, l'acteur semble enfin débarrassé de ses scories habituelles, et rentre, encore une fois malgré la banalité de son rôle, avec un certaine sobriété dans l'exercice, et je me suis surpris, chose qui ne m'est pas arrivé depuis longtemps concernant cet acteur, à me laisser gentiment guider, sans que je sois plongé dans l'extase non plus (quand même !), mais agréablement.
Malheureusement, la joie sera de courte durée. Si on retrouve dans un second rôle l'excellent David Strathairn (à l'époque papa de DOLORES CLAIBORNE, et dont je conseille le rôle superbe dans le LIMBO de John Sayles, film hallucinant par ailleurs !) qui n'a ici que peu de choses à se mettre sous la dent, on peut regretter la fadeur des autres personnages, notamment celui de la belle avocate interprétée par Rosamund Pike (rôle sans intérêt défendu logiquement sans éclat, voire ridiculement par endroits) et celui du flic-amant joué de manière complètement fadasse et sans aucune saveur par Billy Burke. Mais tout cela, ce sont les risques du métier ! Et cela n'aurait pas été grand chose sans la présence de Ryan Gosling ! Le jeune acteur américain, qui incarne ici un ancien pauvre devenu un des plus grands avocat de la place à la seule force de son travail (un self-made man quoi !), est absolument épouvantable. Fier comme un pou, toujours en sur-jeu, il débarque dans le film avec la sobriété gestuelle et la discrétion corporelle, souvenez-vous, d'un jeune Brad Pitt par exemple qui ne se gênait pas du tout à l'époque pour débarquer dans un film tendu et triste comme L'ARMEE DES DOUZE SINGES de Terry Gilliam en imitant la gestuelle de Eminem ! Ici, c'est un peu pareil. A force de vouloir trop "charactériser" son personnage, Gosling lui invente plein de "gestes symbolico-représentatifs" terriblement lisibles, et qui alourdissent l'interprétation et le film jusqu'à le faire basculer dans le parodique et/ou dans le show. Exit le personnage donc, et bonjour la performance. L’acteur compte se faire ici sa carte de visite. Il dresse alors son personnage dans une démarche de "jeune à la cool, man", croisé de "je suis trop classe et je t'énerve car tout me réussit", qui sont d'une bêtise attendue (alors que lui a clairement l'impression d'inventer le fil à couper l'eau chaude) et/ou d'une arrogance phénoménale ! On est content pour lui et sa maman, il est arrivé au top, le Gosling ! Malheureusement, nous spectateurs, on a payé huit euros pour voir ce HOLLYWOOD NIGHT, et le cinéma étant un sport coûteux, on aimerait, au moins, s'il vous plait, et sans vouloir vous commander, on aimerait bien que les acteurs cessent de balancer leur personnage hors du train pour nous faire une bande-démo de leur one-man-show. En plus, pas de chance pour Gosling, le jour où j'ai vu le film dans la métropole lilloise, Harvey Weinstein n'était pas dans la salle ! Tout ça, toutes ces surabondances de mimiques et de trucs, n'ont donc servi à rien. On aurait bien aimé accompagner ce personnage, mais Gosling l'acteur a décidé de l'expulser du film : ainsi soit-il ! Soit. Du coup, LA FAILLE est totalement insupportable. Gosling n'a, comme bien des acteurs d'ailleurs, que deux nuances à son répertoire : ici "je suis super intelligent et je suis super-efficace", et aussi "je suis en rage tellement tu m'énerves". Ça en devient presque comique ! Jamais une nuance ou encore mieux, soyons fous, deux sentiments contradictoires exprimés en même temps. Dans CLERKS 2 par exemple, film assez potache ceci dit, mais excellemment interprété, le personnage de Dante est très bien joué et souvent on sent ostensiblement que l'acteur exprime la colère et la fureur, quand il regarde le personnage d'abruti qu'est Randall, mais qu'en même temps il y a une affection sublime qui est en jeu. Deux sentiments contradictoires : la colère noire, et l'amour ! Et bien, si vous voyez CLERKS 2, vous vous apercevrez que l'acteur Brian O'Halloran (Dante donc) n'en fait pas des caisses et fait passer cet énorme travail avec une décontraction et un naturel sidérant ! Et ce n'est pas le meilleur acteur du monde : juste un type qui fait son boulot sans se prendre pour le nouveau Pacino ! Donc LA FAILLE est déjà rendu insupportable par le tractopellique Ryan Gosling, trop occupé à regarder dans Variety si sa côte de popularité est en train de monter, pour pouvoir se concentrer sur son rôle.

Moi qui me disais que j'allais pouvoir tranquillement suivre Hopkins ! J'en ai été pour mes frais.
 
Pour ceux qui arrivent à supporter Gosling (je plaisante..), il y a aussi le reste. On pourra regretter que le scénario soit finalement assez démonstratif, ou plutôt un peu attendu. Bon, en même temps, on savait qu'on allait être mangé à la sauce "série", c'est le jeu. Malheureusement, la mise en scène n'a pas beaucoup de personnalité. Malgré une production assez aisée, rien de renversant ne se profile. La lumière, élément le plus laid, est très caricaturale et attendue. Le cadrage est banalissime. Et enfin, le montage manque absolument de rythme et privilégie encore de bêtes champs/contrechamps qui ne mettent rien en relief. Bref, c'est du pépère, du gros téléfilm, quelquefois rattrapé même par la faiblesse du scénario dans certaines scènes (en général celles qui concernent l'avocate, notamment la splendouillette scène de séduction à distance à l'Opéra, rendu quasiment comique par l'autre malfaisant dont je parlais plus haut). On peut pas dire que LA FAILLE soit un puit sans fond de surprises plus étonnantes les unes que les autres. On aimerait bien, de temps en temps, que ce genre de film prenne plus de risque et essaie justement pendant qu'il est encore temps de sortir du carcan, et d'imposer un polar bien fichu et ayant de la personnalité. On en est loin. En essayant de faire un objet soigné, Hoblit pèche, contrairement à son héros, par manque d'ambition et surtout par une volonté étonnante pour un artiste de faire le moins de vagues possible et de rentrer très vite dans le troupeau de moutons ! Ceci dit, quels qu'auraient pu être ses efforts, le film est trop largement piétiné par son jeune acteur principal pour que très vite, le gentillet téléfilm ne se transforme en ignoble séance de torture. 

Légalement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Filmi

Commenter cet article

Dr Devo 16/05/2007 01:28

Cher Marquis,
dire que j'ai cherché pendant une demi-heure un jeu de mot tolkenien alors qu'il était là sous mes yeux...
Bravo!
 
Dr Devo

Le Marquis 15/05/2007 21:45

Es-tu en train de nous dire que tu n'as pas aimé le bibelot de Hoblit ?