LINK de Richard Franklin (Angleterre-1986): Les Singes français ont Bien Meilleur Goût.

Publié le par Le Marquis



(photo: "Tout Comme Toi" par Dr Devo)


Une étudiante en anthropologie obtient pour l’été un poste d’assistante auprès d’un de ses enseignants, installé dans une maison isolée en bord de mer qu’il occupe avec deux chimpanzés et un vieil orang-outan. Peu après son arrivée, elle apprend que le professeur a décidé de se débarrasser de deux de ses singes, de plus en plus agressifs.

Le cinéaste Richard Franklin est d’origine australienne, ainsi que son scénariste Everett de Roche, et ça se voit. Petit classique des années 80, LINK retrouve les qualités si spécifiques au fantastique australien (rythme posé, montage tout particulièrement soigné, exploitation et mise en scène des grands espaces en opposition avec des situations ponctuelles de huis-clôs…). N’hésitant pas à prendre son temps pour agencer un suspense peu porté sur les séquences spectaculaires, Richard Franklin laisse à ses personnages le temps de prendre une réelle consistance. L’étudiante, aux convictions idéalistes et un peu naïves, est interprétée par Elisabeth Shue, épatante dans un de ses premiers rôles conséquents, face au professeur, bienveillant mais bourru et d’une lucidité proche du cynisme, fermement campé par Terence Stamp. Leurs échanges parfois tendus portent sur les questions fondamentales qui sont leur sujet d’étude et deviennent peu à peu le cœur du sujet du film, réflexions sur la nature de ce qui sépare l’Homme de l’Animal, et sur les revers de l’utopie écologiste. Link est aux yeux d’Elisabeth Shue un animal dénaturé – issu d’un cirque, il porte des vêtements, a appris à maîtriser le feu et à fumer le cigare… Le film ne sombre jamais dans la caricature, évitant astucieusement de faire de Link (remarquablement bien dirigé) une bête de foire (ce que représente Imp, le plus jeune chimpanzé, qui a l’air de sortir de la série « Daktari ») ou une machine à tuer (pour la femelle particulièrement agressive, à peine aperçue dans le film car elle est mystérieusement éliminée). Link a des réactions toujours imprévisibles, qui ne sont jamais plus angoissantes que lorsqu’il observe et ne réagit pas : voir à ce titre la scène troublante montrant Elisabeth Shue surprise nue dans la salle de bain par Link, une scène ouvertement construite sur des notions d’érotisme et de voyeurisme – l’étudiante persuadée de la nature pure de l’animal semble soudain extrêmement troublée. Le singe fait également preuve d’une intelligence redoutable – mais jamais forcée ou surévaluée par le scénariste, une intelligence qu’Elisabeth Shue va manipuler pour se débarrasser de lui. Mais à manipulateur, manipulateur et demi comme le
démontre un dénouement parfait et doucement ironique.
Dans le registre du film
d’agression animale, LINK est plus qu’un film honorable, c’est une très belle réussite, détachée de l’esthétique branchée des films de l’époque (le film n’a pas pris une ride). Sa mise en scène efficace et l’intelligence de son traitement (situation réaliste, scènes d’agression brutales et très crues) valent très largement le détour. C’est, du reste, l’un des meilleurs films du cinéaste, par ailleurs réalisateur de films souvent très intéressants – PATRICK, grand prix à Avoriaz (Franklin a pourtant souvent fait mieux), un PSYCHOSE II sur lequel on a beaucoup craché (sacrilège !) mais qui était pourtant très respectable…

Mais dans quelle version faut-il voir le film ? Quand le film est sorti en DVD
en France, j’étais furieux de constater l’absence de VOST. Le Dr. Devo m’ayant aimablement prêté sa VHS (du même éditeur, ce qui est d’autant plus incompréhensible) proposant la VF et la VOST, j’ai alors constaté avec étonnement que les deux versions différaient totalement dans leur montage, au
bénéfice de la version française, et de loin : s’il manque au film tel que nous l’avons vu en salles une longue séquence d’introduction montrant la ballade d’Imp, échappé de sa cage, dans un quartier de Londres (une belle scène d’ailleurs, mais qui grille trop tôt les cartouches), la VF bénéficie de l’intégralité des séquences avec Terence Stamp, dont les deux-tiers disparaissent du montage américain. Est-ce pour en faire un film "mieux rythmé" (moins de blabla, on est venu pour voir des singes tuer des gens) ? Le résultat est assez désastreux car le propos sur lequel repose la suite des événements à travers les échanges entre Elisabeth Shue et Terence Stamp passe totalement à la trappe – ce qui, du reste, pose de sérieux problèmes de cohérence, Terence Stamp s’excusant pour une dispute qui n’a jamais eu lieu dans cette version avant de disparaître prématurément sans qu’Elisabeth Shue semble s’en inquiéter (à un point du récit où la tension montait logiquement d’un cran dans la version européenne). Résultat des courses : confus. N’a-t-on donc le
choix qu’entre une VO rapiécée et bancale ou une VF cohérente et maîtrisée ?

Très franchement, je n’en sais rien. Tout ça consolera peut-être les déçus du DVD français (et je sais qu’il y en a), mais il reste quand même un peu dommage de ne pouvoir voir ce film dans sa version aboutie dans sa seule version française (heureusement pas trop mauvaise, ceci dit) : la vie est mal faite.

Le Marquis.

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Publié dans Corpus Analogia

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Le Marquis 11/08/2005 21:26

Diantre! Quel honneur vous me faîtes ! Je n'ai pas réussi à me connecter sur ton site aujourd'hui, mais je viendrai te rendre visite, c'est promis !

Dr Devo 06/08/2005 18:53

Je suis evidement mortellement jaloux!
;-)

Dr Devo.

yannig 06/08/2005 18:32

Punaise, le marquis, je vais être obligé de faire un article sur toi dans un KrashWar papier avant Noel. J'aimerais ton avis sur les critques ciné que l'on met en ligne, nous même...