L'ÉVÉNEMENT 2006 : LA FRANCE FAIT ENFIN DU CINÉMA (ou Comment J'ai Tué Mes Pairs..., cinéma français : l'exception culturelle sort du bois, épisode 2)

Publié le par Dr Devo

[Photo : "She took a pen by the side of the bed (a simple call)"

par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis, d'après une photo du groupe Devo] 

 

AVANT-PROPOS

Voici le deuxième épisode de notre panorama du cinéma contemporain français que j’avais entamé précédemment ici, et qui s’intitule CINÉMA FRANÇAIS : L’EXCEPTION CULTURELLE SORT DU BOIS. Cette série a été entièrement rédigée par l’équipe de Matière Focale, à l’invitation de la REVUE DU CINÉMA, et fut publiée en Octobre 2006. Il s'agit d'un épisode de transition où l'on dit quelques mots sur les films des réalisateurs qui seront interviewés par la suite...

Pour lire l’épisode précédent, cliquez sur son titre :
 
…où comment j’ai tué mes pairs

Autant l'année 2006 filait assez terne, après une saison 2005 bien riche pour le cinéphile qui osait sortir des sentiers balisés, autant cette rentrée 2006 s'est distinguée, et ce (encore plus surprenant !) grâce à 5 films français qui contredisent leurs homologues en tous points tant ils sont originaux, inclassables et subjectifs de A à Z.

Le cinéma commercial ou dit "art-et-essai" européen, souffre énormément. Et on ne trahit pas là un secret d’état : la plupart des films qui nous sont proposés sont incroyablement uniformes, d’une part, dans le sens où bien souvent, au bout de quelques minutes de projection, ce n’est pas le sentiment mais bien la conviction d’avoir vu ce film plusieurs dizaines de fois déjà qui nous envahit. En Europe, la charge est souvent deux fois plus lourde dans le sens où bien souvent (et ce malgré le potentiel technique des techniciens européens), on cherche encore le travail cinématographique. En vain. Comme pour le reste du monde, le cinéma français se refuse de plus en plus à utiliser l’échelle de plans qui se réduit encore et finit par s’exprimer uniquement par les deux faméliques propositions "plan rapproché ou gros plan". Les jeux d’axes se font rares et, en général, se limitent à des tunnels interminables de champs/contrechamps, souvent naïfs en plus (celui qui parle est à l’écran dans 98,57% des cas). La profondeur de champs a disparu. La photo, plus soignée que le reste, il faut l’admettre (pas de beaucoup mais quand même… bien qu’on trouve encore fréquemment des photos grisouilles et lavasses) est souvent bousillée par les immondes tirages de copies. (Sur ce dernier point, comme je l’avais déjà souligné dans des numéros précédents de la Revue du Cinéma, nous sommes en présence d’un énorme problème. En province, une séance sur deux ou deux sur trois sont victimes de copies lamentables : tirages tout grisouilles, ou alors privilégiant les teintes vert de gris/bleues, point aléatoire, contrastes non respectés, changements d’étalonnage incessants, etc. Il semble que seules quelques salles voient leurs copies vérifiées par les directeurs de la photo ou les responsables d’étalonnage (salles des Champs-Elysées, UGC Ciné-Cité, et peut-être une ou deux salles en Province), et que les délais de tirage pour les labos soient douloureusement courts, ce que confirme d’ailleurs le témoignage de certains employés de ces dits labos !
Par exemple, cet été, j’ai assisté au lancement, en cabine de projection, de la séance de deux films distribués par MARS : TAKESHI’S de Takeshi Kitano et BROKEN FLOWERS de Jim Jarmusch. Dans les deux cas, à la place du logo du distributeur (un rectangle blanc sur fond noir bordé de rouge, grosso modo) j’ai vu ceci : un rectangle de gris passé, avec des lettres grises bordées d’un rose terne fané ! Etant donné le prix de la place de cinéma, il y a là un problème. Au contraire, on observe que les films en DVD sont systématiquement retouchés dans leur photo, en privilégiant les rouges pêchus, en enlevant le maximum de grain, et surtout en ripolinant la photo globale avec des peintures satinées ! Là aussi, il y a un problème ! Ceci dit, le vrai scandale est en salle !)
Enfin, l’utilisation du son est en général d’une naïveté insupportable, et d’un manque de travail poétique flagrant. On est là aussi encore dans les plates langueurs monotones du cinéma le plus illustratif, le plus narratif, et osons le mot, le plus littéraire.

Evidemment, les causes de ces maux qui touchent à peu près tout le cinéma tel qu’il est distribué en France sont économiques. Sur toute la chaîne, de l’écriture à la sortie en salles, en passant par le financement et le tournage, tout est fait pour que le produit final soit standardisé. Et il faudrait être bien naïf pour croire que le cinéma art et essai est épargné. La division "commercial/art et essai" ressemble de plus en plus à une division semblable au Grand et Petit marché de la Bourse, ou aux différentes ligues d’un sport collectif ! Une année à ne "manger" que de l’art et essai est absolument aussi désespérante et/ou enthousiasmante qu’une année passée à ingurgiter des films commerciaux : le pourcentage de bons et de mauvais films est ABSOLUMENT le même dans les deux camps. Certaines d’entre vous, chères lectrices les plus dubitatives, vérifieront l’hypothèse en se procurant une carte illimitée dans leur cinéma Pathugmont. Elles en feront ainsi la douloureuse expérience.

Résumons. Nous ne sommes vraiment pas débordés par les films originaux ou à forte personnalité poétique. En général, nous, spectateurs, sommes assez contents quand le niveau technique est tout juste correct, ou s'il y a une ou deux fantaisies (un cassage de champ/contrechamp ou un son-off déposé de manière artificielle dans le paysage sonore !), ou encore un scénario un peu développé. (Ce n’est pas si fréquent.) Le cinéma français a beau jeu de se vanter continuellement de son superbe système d’investissement et de protection de l’industrie, le résultat est absolument le même : le système tout entier, y compris les systèmes d’avance sur recettes ou de la redistribution des taxes perçues par le CNC, favorise l’uniformisation ! Qu’il soit dit art et essai ou commercial, le cinéma français ne fait que produire ses propres clones à la chaîne, et les faits sont là : il s’agit d’un cinéma uniquement industriel dont les codes et les us sont rarement détournés et/ou pervertis et/ou utilisés de manière artistiquement ludique.
[Rappelons, histoire de bien montrer la vacuité du système, que c'est 70% environ des films qui sortent chaque année qui sont classés "art et essai" !]

Alors oui, on me permettra d’insister sur cette excellente rentrée cinématographique où non seulement on peut voir ou on a pu voir cinq films superbes, originaux, et tenez vous bien, et tenez vous-même mieux : français ! En général, voir quatre ou cinq films français comme cela dans l’année est déjà le signe d’un excellent cru (en 2005 par exemple), et ici royalement, en 15 jours, il m’a été permis de voir cinq superbes films en une seule fois quasiment. Autant il faut dire les choses telles qu’elles sont quitte à passer pour un vieux bougon, autant il serait criminel de ne pas sabrer le champagne à l’occasion de cette jolie rentrée.

Le Premier de ces deux de ces films était présenté lors de l’Etrange Festival, quatorzième édition, qui se tenait à Paris du 30 août au 12 septembre dernier. Et il s’agit d’une découverte absolue : THE RALLY 444, moyen métrage de Jean-Christophe Sanchez (nous publierons les jours prochains, dans un autre épisode, une interview exclusive du mystérieux Jean-Christophe Sanchez).
Enfin, cette rentrée a été également pour nous l’occasion de retrouver la trace de F.J. Ossang, précieux réalisateur dont nous étions sans nouvelles depuis quasiment dix ans et que nous retrouvons ici en plein montage de son nouveau court-métrage, promesse de superbes choses à venir, et même superbe réalisation car il s’agit d’ores et déjà d’une merveille. [Depuis la rédaction de cet article, le film de Ossang est fini, a été présenté au dernier festival de Cannes où il a obtenu le Prix Jean Vigo du court-métrage !] Car son court SILENCIO est sûrement une des plus belles choses, et de loin, cette année. Nous avons rencontré Ossang, et l’avons interviewé également.

Et puis, le calendrier des sorties nous permet de voir 3 films français de grande beauté, voire complètement merveilleux.

FLANDRES de Bruno Dumont : Eloge du Langage Oublié
D'abord FLANDRES de Bruno Dumont, chronique fantastique, entièrement fantasmée, et film tourmenté entre la nature la plus sauvage de l'Homme et sa délicatesse bien plus impressionnante encore (Bruno Dumont est vraiment un cinéaste du Mystique et de l'Amour). Demester (Samuel Boidin) est un jeune agriculteur du Nord de la France. Il s’apprête à partir à la guerre. Il passe ses dernières heures au pays à travailler la Terre, voir ses amis dont la jeune Barbe (Adélaïde Leroux), amie d’enfance avec laquelle il entretient une relation charnelle. Cette dernière finit par sortir avec Blondel (Henri Cretel) qui lui aussi va aller au front dans le même contingent que Demester. Les voilà ensemble sur le terrain des opérations, dans un pays arabophone où les opérations de guérilla brèves et sanglantes font rage…
Bien entendu, et c’est loin d’être mauvais signe, FLANDRES n’est pas réductible à ce résumé ou à son "histoire" qui d’ailleurs se situe souvent par-delà le simple déroulé narratif. Comme à son habitude, Bruno Dumont tient tête, fait comme bon lui semble, et tire avec fermeté les cordons de la mise en scène. Narration elliptique, rythme faussement posé tout en tension et soutenu par un jeu de cadrage, d’axe et de lumière absolument impressionniste, ou plutôt d’une grande subjectivité, trait de caractère fondateur du film. Le tout est soutenu par un son mixé mais mono, absolument renversant et beau, qui agit enfin comme un levier fondamental de mise en scène et construit une symphonie de sons expressifs (mais qui savent souvent rester abstraits ou bruts), véritable moteur de narration à lui tout seul, comme si l’excellence du reste ne suffisait pas (ce qui devrait toujours être le cas, d’ailleurs). L’histoire elle-même, les relations entre les personnages, ne parlent et ne sont signifiants et poétiques que dans le cadre de cette mise en scène, véritable laboratoire à incidents, matrice précise mais fougueuse du sentiment, et qui ne s’exprime jamais autrement que dans son entier : pas un moment où son, cadre, échelle de plans, déplacements des acteurs, lumière, axes, points de montage n’interagissent ensemble dans une architecture précise mais complètement soumise à l’Intuition et à la Fulgurance. C’est ça qu’il faut faire, se dit-on en séance, et c’est une parole non pas révolutionnaire (enfin, si, de fait, malheureusement, comme je le disais en introduction de cet article !), mais complètement évidente et juste. Dumont fait du cinéma de la dépouille diront certains : histoire par moments égarée, personnages puissants mais bruts de décoffrage, dialogues ramassés au maximum, aucune explication de contexte, aucune signalisation du sujet, pas de message, pas de symbolique historique, pas de moralité, aucun repère… sinon de mise en scène. La combinaison d’éléments simples, obscurs et arbitraires (arbitraire de la création, évidemment) ne se comprennent que dans leur interaction, que dans le collage du film. Le bla-bla habituel, si utile pour justifier un film (dialogues dans film, moralité du propos, interviews des faisants, dossier de presse, marketing autour du film), et souvent pour masquer le manque d’expression cinématographique ou, au mieux, la simple médiocrité ou tiédeur dans l’utilisation du support, est ici absent. Pas besoin de moralité dans ce contexte, ce n’est pas le propos. Dumont sait que le cinéma est un lieu de la construction (ou de la manipulation, mot malheureusement fort mal connoté, car après tout, la musique ou la peinture sont aussi des arts de la manipulation, ce qui ne choquera personne), une espèce d’arène mystique et bizarre où un film rencontre une paire d’yeux qui le regarde, des tripes et un cerveau et un cœur qui le ressentent. Une passerelle se tend entre le film et le spectateur que Dumont appellera (légitimement) "culture" et que j’appellerais plus prosaïquement cinéma, restons simple ! La salle de cinéma ou la salle de présentation de l’œuvre d’Art enfin rétablie dans sa fonction primale mais divine : un lieu de Sidération ! Qu’on me permette de pousser un "ouf !" de soulagement. FLANDRES est un de ces lieux, une de ces œuvres, un de ces auteurs qui n’ont pas renoncé à la simple mission poétique de l’Art : sidérer !
Mission accomplie, donc, et avec les outils les plus simples, à savoir, entre autres mais principalement, une paire de ciseau et du scotch ! Le cinéma, ce n’est pas compliqué finalement !
Lire l’interview un peu plus loin (qu'on publiera ici tout bientôt) de Bruno Dumont, qui est à elle seule un lieu de catharsis comme il dit, un lieu tourné vers le Haut et surtout qui lave le cinéphile qui a traversé bien des endroits à la végétation maigre ou désertique en deux ou trois mots simples. Un lieu pas forcément aimable (bien que de bonne compagnie, malicieuse même), mais de la plus grande courtoisie.


AVIDA de Auguste Kervern et Benoit Delépine : Pour une Anarchie Rigoriste et Poétique
 
Puis AVIDA deuxième film, encore réussi et encore original de Delepine et Kervern, eux aussi bien au-dessus de la concurrence. N’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit cependant. AVIDA est un film riche, certes, mais qu’on ne mettra pas dans le même sac que les deux autres films cités dans cet article. Chacun fera sa petite hiérarchie, mais rendons quand même hommage aux deux acolytes : là aussi, c’est du cinéma.
AALTRA, le premier long-métrage de Kervern et de Delepine était vraiment soufflant : des idées de mise en scène incessantes, un rythme complètement sensuel et maîtrisé, un cadre en scope très beau, une photo très belle, et une jolie rigueur poétique dans la construction du son. On était bien loin de la totale potacherie des gens que la célébrité fait accéder au cinéma. Non pas que AALTRA comme AVIDA soit en complète opposition avec les activités grolandaises de la paire, mais au contraire une espèce d’extension sur un autre terrain de jeu. Deux univers compatibles en tout cas.
Ici, dans AVIDA donc, on prend les mêmes, enfin la même équipe technique et on recommence. Kervern et Delepine persistent, et signent. Comme pour leur premier film, le soin est évident et fait plaisir à voir. Rien à dire donc, et Dieu sait que ça n’arrive pas souvent, notamment dans le cinéma français, sur le plan technique et artistique. Ces deux-là savent pourquoi ils ont fait un film et pas une émission de radio, un album de musique, ou une BD. Ils savent avec quels moyens, quels outils et quels leviers on fait du cinéma digne de ce nom, c'est-à-dire qui ne soit pas qu’une longue captation de séance de tournage du scénario. Bon. On retrouve aussi les bases elliptiques de AALTRA, histoire qui se racontait déjà par ses discontinuités et ses trous. C’est la même chose avec AVIDA, et je dirais même plus, le bouchon est poussé encore plus loin. Cela tient sans doute au sujet qui se passe dans un espèce d’univers (contre) utopique. L’histoire est encore plus morcelée, ou plutôt les tenants et les aboutissants semblent dépasser le cadre même du film, semblent plus abstraits. Les connections sont encore plus absurdes. Même sans le titre (notamment lors de la fabuleuse scène avec Jean-Claude Carrière), on comprend vite la parenté avec le surréalisme d’un Dali cinéaste (notamment les films qu’il n’a pas tournés et dont il parle dans ses merveilleux livres), où le baroque serait inversé dans une espèce de minimalisme chez nos compatriotes, mais qui aurait le même soin maniaque et surtout fétichiste. L’histoire de AVIDA est précise, sans aucun doute, mais absolument plus cubiste encore. Kervern et Delepine prennent le risque : mieux vaut installer un sentiment poétique et absurde (et sensuel, serait-on tenté d’ajouter) que de rendre claire l’histoire, que de la rendre classique (tactique préconisée, mais pour d’autres motifs, par Bruno Dumont ; on le verra dans son interview). AVIDA est donc un film tout en sensation, où on est très loin de la collection de vignettes et de sketches, un labyrinthe d’abstractions simples et de sentiments francs et assez forts. On note également, mais sans que cela devienne un message univoque, un certain poids du social (social, je vous rassure, absent du film mais qui s’y réfléchit par rebond !), un portrait de notre monde en train de croupir assez étonnant. Non pas que le film soit politique ouvertement, loin de là même. Mais on y retrouve une filiation claire et méritée entre Kervern/Delepine et les surréalistes de toutes époques et de tout poil (Dali, Topor, clairement désignés dans le film, mais aussi les gens comme Jodorowski ou José Mojica Marins, toutes proportions gardées, bien entendu). On est définitivement dans cette famille, qui n’a pas tant de descendants que ça, et on n’est pas surpris une seule seconde de retrouver dans le film Fernando Arrabal, ici beau comme un soleil. Delepine et son camarade n’ont pas la prétention d’avoir inventé le fil à couper le beurre cinématographique, comme le montre la pragmatique interview du Monsieur (bientôt sur Matière Focale !). Il est rassurant de voir qu’il semble naturel pour les deux réalisateurs de se contenter de "raconter des histoires" , oui, certes, mais en utilisant le support, notamment en faisant du montage. Cette modestie ne révèle pas un manque d’ambition bien au contraire, car les deux metteurs en scène se sont approprié le médium de façon complètement personnelle. Que ce soit avec Aki Kaurismaki dans AALTRA, ou ici, avec les Dali, Topor et Arrabal, la démarche en dit long. Loin de s’accaparer ces références et les jeter comme des preuves au public de manière arrogante, Delepine et Kervern, très sincèrement, mettent genou à terre et reconnaissent leur famille artistique. Ils méritent assez largement d’être adoubés. Je mettrai un bémol sur la deuxième partie du film qui, sans trahir la première, et avec le même modus operandi est légèrement plus soumise à l’histoire et donc moins percutante dans la mise en scène (échelles, axes et sons, mais c’est là une histoire de goût personnel, on me pardonnera). Il y a là peut-être un peu trop de modestie, car la charge émotionnelle était aussi compatible, même dans cette partie, avec une mise en scène aussi marquée que précédemment. Mais il s’agit là de vagues chipotages. Non seulement Kervern et Delepine flottent largement au-dessus de leurs homologues français, et pas qu’un peu, mais ils signent là, un deuxième film assez original, et dont le ton absurde est quasiment aussi rare dans notre paysage cinématographique que le passage de la comète de Halley. Chapeau bas !


LES ANGES EXTERMINATEURS de Jean-Claude Brisseau : BEAUTE FRONTALE

Le film se présente comme la préparation du casting d'un film policier. Le réalisateur indique avec franchise aux comédiennes postulantes la nature des auditions et des essais qu'elles vont devoir effectuer, à savoir une scène de dialogues, et une scène très ouvertement érotique que le réalisateur filmera, dans les deux cas, en vidéo. Un jeu émouvant de faux-semblants démarre à la source des mystères du Plaisir.
Loin de toute polémique, et avec une intelligence malicieuse, Brisseau continue son gros bonhomme de chemin, sans répondre aux attaques récentes qui lui ont valu un procès surtout dans la presse people (Télérama, Nouvel Obs, entre autres), mais en déplaçant avec classe son travail et sa réflexion vers ce qu'il y a de nettement plus important : le cinéma !
Ben oui ! Parlons de cinéma, donc. La quête du désir féminin, ou plutôt la recherche de la captation du désir féminin, c'est effectivement une enquête policière, qui se déroule sur un rythme chaotique, enquête cruelle parfois, mais toujours complexe. LES ANGES EXTERMINATEURS est une porte sur l’improbable. C'est un film sur la création, la sensualité et le désir mais qui se déploie avec une certaine étrangeté : l'érotisme, la sensualité et le sexe passent par le Verbe avant de s'incarner sans fard, l'onirisme n'est jamais loin, et la réalité se déforme au gré des sentiments.

La première scène onirique est renversante et nous prend immédiatement à contre-pied. Le héros réalisateur se réveille une fois, puis une autre, puis, semble-t-il, sans cesse. Sa femme à ses côtés disparaît ou non au gré des apparitions fantomatiques qui envahissent la pièce puis l’appartement entier, à savoir sa grand-mère et les deux "fantômes" officiels du film, dont on suggérera finalement qu’elles sont la narration même du film, ou alors ses "metteuses en scène" ! Brisseau s’amuse, découpe et fait du beau. Le champ/contrechamp est balayé, ou plutôt explosé pour aboutir à une construction disparate où la logique, malgré les enjeux incarnés du film, se fait de manière presque fantastique. Le modus operandi et le ton sont donnés même si une fois cette introduction passée, on redescendra semble-t-il sur le plancher des vaches. En fait rien n’est moins sûr : cette introduction sera un exergue au film, le motif donnant les tonalités du métrage. Le fantastique réapparaîtra d’ailleurs par la suite, percées bizarres dans un récit mais aussi une narration déjà bien subjective. Ce fantastique patine donc la quête réelle, quotidienne et très incarnée du héros, la déstabilise. Brisseau est un cinéaste subjectif. La quête naïve et sincère de son héros à la recherche de la représentation quasi-mystique du désir (montrée dans un plan final complètement fabriqué, assez compliqué et de toute beauté, et qui ose jouer avec la notion de ridicule, plan montré deux fois, tourné et monté quasiment, ce qui est très malicieux et touchant) est une épopée discrète, jamais légère (très belle scène dans le bar avec l’actrice devenue vendeuse). Cocasse et grave en quelque sorte. Comme tout bon mystique qui se respecte (car Erotisme et Mystique sont toujours liés). Et pour ce faire, malgré un budget modeste, tous les leviers de la mise en scène sont réquisitionnés.
D'un point de vue formel, et strictement cinématographique, c’est très construit : cadrages précis, échelle de plans développée, photographie complexe, et encore plus, une bande-son en ébullition qui achève de rendre le film lyrique, et quelquefois drôle (dans sa 1ère partie du moins). Comme dans FLANDRES, ici tout est subjectif. Comme dans AVIDA, le surréalisme et l'absurde ne sont jamais loin. En mélangeant des sentiments que d'autres n'auraient pas fait cohabiter ensemble, Brisseau signe un film surprenant et original. Le plus beau compliment qu'on puisse faire à un film, disait le cinéaste Jean Rollin, c'est de dire qu'il ne ressemble à rien... sinon à lui-même ! Surtout en ces temps artistiquement un peu uniformes ! C'est le cas des ANGES EXTERMINATEURS. On pense quelquefois à Raul Ruiz pour la malice et la fantaisie globale du projet, ou encore à Zulawski (sans la moindre once d'hystérie par contre) pour la précision du sentiment et la gestion des acteurs. LES ANGES EXTERMINATEURS détonne dans une année art et essai française très sclérosée.

A suivre...

Dr Devo.

Publié dans Ethicus Universalis

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Dr Devo 16/06/2007 11:25

Vous me faîtes en fait ce qu'on appelle, comme vous le savez, un "bisou barbu"!
Dr Devo.
 
PS: si vous trouvez le film laid plastiquement, vous avez mille fois raison de le dire. J'espère qu'ici, il n'y pas de camps. En tout cas, c'est pas comme ça que je vois les choses.

Dr Devo 16/06/2007 11:22

Chère K!ko,
Je vous en prie! Mais relevez vous! Ne vous excusez surtout pas de dire ce que vous pensez!
Ben, en fait en vous lisant, je trouve voter avis assez sensé. j'ai aimé le film. Dans le cadre d'une revue terroriste sur le cinéma français, je trouve qu"'il a sa place car ce numero est terroriste, et que je m'ennuie tellmlment aux films français qui sont quand même au dessous de tout.  [Peut-être faudrait il dire "films européeens"? Je vais réflechir]
Ceci dit, je suis d'accord avec vous. Brisseau, et ce film-là par rapport Ruiz, c'est pas grand chose, par rapport à à Zulawski, Blier, Dumont ou Noé, c'est largement à des millers de kilomètres.  J'ai mis Brisseau comme Delepine dans ce dossier parce qu'il proposait un peu autre chose (et parce que certains commanditaires de la chose auraient fait un caca nerveux si je n'avais pas publié les interview de brisseau et delepine dans un "special France de chez Nous, Le cinéma qui sauvera le monde".)
La vache, ça réveille votre commentaire au saut du lit!
A très bientôt!
 
Dr Devo

K!ko 14/06/2007 23:36

Cher Dr Devo, J'ai découvert votre site il y a peu. Simple cinéphile de base ni djeun ni vieux, je me retrouve souvent dans vos critiques et analyses. C'est un vrai plaisir d'entendre enfin parler de cadres, de son, de photo etc. Je suis à fond avec vous pour la réhabilitation de certains teen movies, etc. Voilà pour la lèche. Après avoir lu cet article, je suis allé me procurer Les Anges Exterminateurs. J'avais un excellent souvenir de De Bruit et de Fureur et je ne me suis absolument pas intéressé à la récente affaire Brisseau. J'avoue être totalement interloqué par votre critique du film. Il me semble que Brisseau fait l'objet d'un débat plus que passionnel depuis que la presse en parle, et je me rends compte qu'il est vain de vouloir s'exprimer au sujet de ses films. Pourtant, je ne me peux m'empêcher de vous dire ma stupeur à la vision du film, au regard de votre analyse, tant celle-ci semble vouloir porter aux nues ce film malgré toute raison apparente. Tout d'abord, sur le fond. Vouloir capter le désir féminin sur pellicule, soit. Je trouve qu'il y a malheureusement un grand vide entre un film pornographique et la vision de l'amour charnel au cinéma "classique" qui mériterait d'être comblé depuis le temps. Pourquoi donc le désir féminin ne s'exprime-t-il uniquement ici que par le biais de la masturbation ? Je n'ai rien contre, mais on ne peut pas dire que cela soit très fin comme approche du sujet. C'est effectivement très "frontal". D'un point de vue clinique, opposer si clairement la pauvreté sexuelle des relations amoureuses de chaque actrice (avec leur petit copain) à leur soudaine découverte du plaisir par le biais de la masturbation, à une, deux ou trois, j'ai du mal à y voir autre chose que de l'immaturité sexuelle et pas grand chose de plus profond si j'ose dire (N'allez pas croire que je défends benoitement l'hétérosexualité, mais mis en scène dans le monde des adultes, ça détonne un peu à mon avis). Quant à "l'amour" unilatéral naissant entre deux des actrices, j'ai franchement eu du mal à y croire. Les seuls moments forts pour moi sont ceux qui confrontent le réalisateur à sa femme lorsqu'il rentre chez lui. Là on a enfin une expression du désir véritablement ambigu et du rapport amour/désir/pulsion/voyeurisme etc. J'aurais également voulu voir Brisseau jouer beaucoup plus avec l'image vidéo. (seulement 10 secondes de visionnage alors que c'est le centre du sujet !) Je vais tenter de m'arrêter, tout cela n'a que peu d'importance. Je n'ai pas aimé le film, voilà tout. Je ne trouve simplement aucun gramme de beauté, de lyrisme ou de génie dans ce film et tout votre commentaire semble vouloir se persuader par l'absurde de ces différentes qualités. Je ne comprends vraiment pas comment défendre une scène qui "ose jouer avec la notion de ridicule" ! Comme si ce ridicule - qui sourd tout au long du film, on ne peut quand même pas dire le contraire ! - était génial, parce que volontaire ! Idem pour la photo. Idem pour le son ! J'ai l'impression d'être dans un cauchemar éveillé en lisant votre critique, sinon un gag ! Dites-moi que c'est un gag ! Sans blague, vous trouvez le film autant fantaisiste et surréaliste que du Ruiz et aussi psychologique et fort que du Zulawski dans la direction d'acteurs ? Mon propos n'est pas moral et je ne prétends pas avoir raison. Je ne vois simplement aucun rapport entre vos nombreuses critiques et analyses et celle-ci en particulier. Peut-être pourriez-vous m'éclairer sur ce point, j'ai la vague impression que ce film divise la terre en deux et qu'il faille choisir l'un ou l'autre des camps. (Sous-entendu, c'est plouc de trouver Les Anges Exterminateurs laid) Je ne m'attends pas à ce que vous publiiez cette longue et gauche diatribe - que je me suis efforcé de garder raisonnée et objective - je voulais simplement vous dire ma stupeur face à la critique de ce film que je trouve nul et sans intérêt et que vous qualifiez de sauveur du cinéma français ! Pourquoi un tel décalage autour de ce film (nos avis ne sont pas uniques d'après ce que j'en ai vu et malgré l'inexistance des commentaires à ce post : tout le monde est d'accord avec vous ? Personne n'a vu les films ?) Allons, disons que je représente le grand public, un tout petit peu averti quand même, faut pas pousser ! Je continue à vous lire. Je reste supporter… Bien respectueusement, tout à vous mon cher dr.

B. 03/06/2007 04:06

Quelle chaleureuse requête Jean !

Jean 02/06/2007 19:42

Et Zodiac? Quand?