LA FOLLE JOURNEE DE FERRIS BUELLER, de John Hughes (USA-1986) : Ubu Noir

Publié le par Dr Devo

[Photo : "The Order of Death" par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis,

d'après une photo d'une vidéo du groupe Devo]

 

Chers Focaliens,

Il y a des moments bizarres dans la vie d'un homme, et je dois dire que c'en est un. On a beaucoup parlé de films de college ces derniers temps. Et en parlant, je dois admettre que j'ai eu très envie de revoir un des rares films de college que j'avais vus en salles à l'époque, à savoir cette FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER. En fait, ma passion pour les films de college est relativement récente. J'ai commencé à les découvrir ou à les redécouvrir en début d'âge adulte.
Revoir aujourd'hui le film, qui m'avait paru fort sympathique à l'époque (et dont un des dialogues m'avait traumatisé ! J'y reviens !), m'a fait l'effet de recevoir une grenade dégoupillée à la figure ! Bien qu'ayant vu le film il y a un moment, bien qu'ayant vu depuis ces 6 ou 7 dernières années pas mal de film de John Hugues pour qui j'ai le plus grand respect, vous le savez, malgré tout ça donc, je dois dire que... Comment dire ? Jamais je ne me serais attendu à une chose pareille.

Pourtant peu sensible ou plutôt peu expansif, je dois dire que j'ai pleuré, après la vision nouvelle de ce film, en regardant le DVD et en le rangeant dans sa boîte : ça fait vingt et un ans que j'ai vu ...FERRIS BUELLER !

Ferris Bueller (Matthew Broderick alors totalement beau gosse et beau cerveau) est un teenager américain. Il a 18 ou 19 ans, et l'année prochaine, il rentre à la fac. Dans deux mois, il passe son diplôme de fin de collège. Ce matin-là, Ferris ment effrontément à ses parents qui lui vouent une admiration sans borne (Ferris est un excellent comédien qui sait abuser parfaitement du gros faible que ses parents ont pour lui), et simule une bonne grosse maladie. Papa et maman Bueller décident donc que Ferris devra rester au lit toute la journée et qu'il loupera les cours aujourd’hui. Au grand dam de sa sœur d'ailleurs (formidable Jennifer Grey) que le favoritisme dont bénéficie son frangin rend complètement folle. Ferris se retrouve donc seul et bien sûr en pleine forme chez lui. Et malheureusement sans voiture, puisque ses parents n'ont pas voulu lui en payer une ! Comme il habite dans une banlieue très huppée de la ville, Ferris a besoin urgemment d'un véhicule. Il appelle son meilleur ami Cameron (Alan Ruck, absolument fabuleux) qui a le même âge et est complètement dépressif, coincé dans une famille encore plus riche que celle de Ferris mais qui le terrorise. Ferris convainc Cameron de prendre la voiture de collection de son père pour aller en ville. Il s'agit d'une Ferrari extrêmement rare des années 40, construite à une petite centaine d'exemplaires à l'époque et que le papa de Cameron a mis des années à retaper, et dont il ne se sert au final pas. Car il serait trop risqué de conduire une voiture si précieuse. Elle reste donc dans le garage grand luxe aménagé pour elle ! Ferris est décidé a passé une journée extraordinaire. La première étape consiste à faire sortir sa copine (Mia Sara) du lycée. Il appelle l'établissement en se faisant passer pour les parents de sa petite amie au prétexte que sa grand-mère serait morte. Si le stratagème marche, Jeffrey Jones (dans un de ses meilleurs rôles), le proviseur du lycée, a des doutes sur la "maladie" de Ferris Bueller. Il décide d'enquêter. Si son intuition est juste et que Ferris a feint la maladie, il le fera redoubler et/ou renvoyer, ruinant ainsi ses chances d'accéder à une grande université l'année suivante !
Mais Ferris, sa copine et Ferris sont déjà loin, au centre ville... La folle journée commence entre un Ferris extrêmement sûr de lui et un Cameron mort de trouille...

Bon, et bien dis comme ça, c’est plié en deux minutes, la chose, me suis-je dit. Un grand ado qui sèche pour passer la journée dont rêve tout lycéen, ce n’est pas un sujet compliqué et on voit très bien comment ça va se passer surtout qu’on est clairement dans le film de college américain.
Bon, et bien, ce genre de réflexion les amis, vous les prenez du bout des doigts et vous les mettez dans la poubelle la plus proche (les laissez pas traîner par terre) par ce que …FERRIS BUELLER, s’il emprunte un sujet classique, en apparence, est à peu près tout sauf prévisible en quelque sorte. Oui, alors, bien sûr, j’allais dire, laissez-moi terminez ma phrase Monsieur Elkabbach, c’est complètement un film de college à trois mille pour cent, et le portrait et la journée de Ferris Bueller, cancre génial, arrogant et irrésistible sont à peu près comme on s’y attendait, inscrits dans la rigueur du genre. [Je pense que ça va être un peu plus exotique ceci dit, pour nos lecteurs les plus jeunes, c'est-à-dire ceux qui ont l’âge du film ou un peu plus. Ce qui peut-être assez agréable, mais déroutant.]

Oui, se dit-il, on pourrait dire les choses comme ça et on ne mentirait pas. Malgré tout, …FERRIS BUELLER dépasse à peu près l’entendement, sur tous les autres points. Je connais bien John Hughes, j’ai BREAKFAST CLUB largement en tête, j’ai vu SEIZE BOUGIES POUR SAM il y a trois semaines, et malgré tout, il m’a fallu 15 bonnes minutes pour me lever de mon fauteuil une fois le film fini tant je n‘en revenais pas.
D’abord, soulignons l’incroyable liberté de ton narrative du film. Soutenu par un jeune Broderick en pleine forme (et au côté duquel le Robert Downey Jr. de THE PICK-UP ARTIST dont je vous parlais l’autre jour est une pâle photocopie sans saveur), le personnage Bueller est largement "too much" comme l’imposait sans doute à l’époque l’image du héros teenager : sûr de lui, intelligence supérieure, arrogant certes, mais d’un humour ravageur, et souvent d’une justesse implacable dans ses jugements. Ferris le sécheur est insupportable car il sait quel est son charme, il sait qu’on lui pardonnera tout à cause de son charisme et il sait qu’il pourra mener en bateau à peu près tout le monde car on pardonne tout à sa bouille d’ange (cf. la scène d’ouverture avec les parents qui rend assez mal à l’aise : il est en train de les manipuler honteusement) et à sa tchatche incessante. Roi de la combine, vêtu du dernier gilet à la mode (un régal !), Ferris est l’archétype du gamin malin, oui oui, certes, mais sur un autre mode en quelque sorte, puisqu’il pousse le bouchon plus loin. Ferris Bueller est dix fois plus arrogant et malin que la concurrence de l’époque, et surtout, tenez-vous bien, il regarde la caméra et le spectateur droit dans les yeux, et lui parle, voire (dans la première partie du film) donne des conférences au public ! Tandis que le film continue sans lui, Ferris se tourne vers la caméra et commence un aparté où il va nous donner son point de vue ou expliquer sa méthode, quitte à utiliser une partie de l’écran comme un paperboard, comme dans une de ses premières interventions (sur le thème "comment simuler la maladie"), scène qui est d’ailleurs à hurler de rire (et très bien montée, notamment musicalement ; belle utilisation de la musique de Sigue Sigue Sputnik d’ailleurs, ce qui m’a fait bien plaisir et qui n’est sans doute pas innocent, comme j’essaierai de le montrer plus bas si j’ai le temps). A l’époque, en France, le film, qui fut bien reçu, était même décrit comme une sorte de Woody Allen pour teenagers ! Et loin d’être un gimmick, le fait que Bueller commente l’action pendant tout le film (parfois c’est juste une ponctuation maligne, juste une façon de souligner une situation particulièrement violente ou absurde, et souvent dans ces cas-là, le procédé n’est ni drôle ni potache) finit par structurer la narration, car cela contribue à morceler avec une facilité très étrange le parcours linéaire du récit. C’est ça qui va vous frappe en premier dans le film : l’incroyable rythme qui est d’une vivacité soufflante. Ce rythme est rapide mais sait prendre des temps de pause, voire des moments de silence (les scènes avec Jeffrey Jones), et semble complètement achoppé, complètement changeant. Le dynamisme narratif est par conséquent soufflant. Dans un style complètement différent, on est dans une espèce de cousinage avec le découpage farfelu et subjectif des films de Wes Anderson (RUSHMORE bien sûr), mais peut-être ici sur un mode bizarrement plus chaotique encore, avec une gestion des saillies et des passages illustratifs vraiment étonnante. Voilà qui rend le film imprévisible et nerveux. Comme Hugues ne perd aucun espace (même pour les scènes musicales, et donc illustratives, de transitions, il bourre jusqu’à la gueule son métrage de réflexions et de nuances), le sentiment de densité est vraiment étonnant. La liberté de ton semble totale.

Ensuite, la mise en scène est… Comment dire… BREAKFAST CLUB est très sincèrement un de mes films fétiches, et s’il est monté assez malicieusement, la mise en scène est quand même assez sage, il faut bien le dire. LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER, c’est autre chose. Et je dois dire que c’est ça qui m’a laissé sur les fesses. C’est d’une beauté hallucinante, et je ne m’attendais vraiment pas, et même pas du tout, à un tel aboutissement esthétique. C’est, et de très loin, malgré toute l’affection que je porte à Hugues et malgré le soin tout à fait remarquable apporté à la mise en scène de SEIZE BOUGIES POUR SAM, c’est de très loin, dis-je, la plus belle mise en scène de Hugues. Oui, c’est bien écrit. Oui, c’est joué avec une précision diabolique. Mais la mise en scène est soufflante. La photo est vraiment extra de A à Z, signée Tak Fujimoto, et le cadre est toujours expressif au possible. Comme si cela ne suffisait pas, le montage est quasiment parfait, très expressif (je pensais à ZODIAC par exemple film soigné, mais dont le montage reste fonctionnel et n’exprime pas grand-chose, en tout cas bien moins que le découpage scénaristique). Là aussi, Hugues utilise tous ses moyens et tout son espace. Rien n’est perdu ou moyen ou anonyme, et tout est facteur d’expression. Le moindre dialogue, le moindre plan rapproché (et il y en a pas mal) est l’occasion de faire quelque chose de très beau. Ici, les dialogues ne se coupent pas n’importe comment, ne privilégient pas celui qui parle ou quoi que ce soit. Le film pourtant bavard ne s’arrête pas pendant que les informations verbales passent. Il y a toujours une idée de décors en train de se déployer, ou une brisure dans l’échelle de plans (les inserts sur la ville, les inserts magnifiques sur la maison de Cameron), un accident dans la bande sonore. D’ailleurs le son est exquis, mixé avec des pincettes et provocateur de saillies belles et précieuses. C’est magnifique de A à Z, c’est d’une inventivité folle, et là aussi je repensais aux derniers films, notamment français, que j’ai vus sur les écrans ces derniers temps (UNE VIEILLE MAÎTRESSE, CHANSON D’AMOUR, PERSEPOLIS…) qui ne sont que de pâles films de fins d’étude comparés à …FERRIS BUELLER. Bon sang de bois, réveillons-nous ! Regardez et admirez l’énorme densité du film de Hugues. Il se passe des dizaines de choses à la minute. Que ce soit dans le dialogue, le scénario et aussi dans la mise en scène ! Ça n’arrête pas. On est très loin de la déclaration d’intention (CHANSON D’AMOUR), de la succession de moments vides de tout et de choses belles du film de Breillat (qui peut être léchouillé, ou alors complètement indigent d’un plan à l’autre, et qui concrètement dans la mise en scène, raconte si peu de choses, et encore, c’est le meilleur film du lot). Et on est très loin de la naïveté, pour ne pas dire la bêtise complète, de PERSEPOLIS, film extrêmement mal narré, succession de vignettes à gags ou à émotions, où la mise en scène est d’une répétition incessante, et finit par nous prendre pour de complets neuneus ! Bon sang, regardez John Hugues ! Et qu’on ne vienne pas me dire que c’est une question de moyens… Ce n’est pas vrai. C’est une question de parti-pris ! Et d’expressivité artistique.
En conclusion, du point de vue de la mise en scène, c’est un délice sans fin, d’une subtilité rare. Je donnerai deux exemples. D’abord la fameuse scène du défilé où les plans, malgré la difficulté du tournage (certains plans d’ensemble contiennent 5000 ou 6000 figurants !), sont d’une beauté soufflante. C’est construit sur un changement d’échelle de plans. En effet le plan d’ensemble est quasiment traité comme des plans moyens, au profit de plans encore plus larges, et dans ces plans d’ensemble, observez le cadrage qui est d’une précision admirable, et remarquez que Hugues s’empêche de faire des plans à l’échelle de plans normale, afin de pouvoir signer un aparté beau à pleurer entre Cameron et la copine de Ferris. [C’est en quelque sorte comme ceci. Hugues alors qu’il sait qu’avec cette séquence musicale il est en train de faire le morceau de bravoure du film, interrompt le défilé, ou plutôt y intègre le monologue de Cameron qui est le nœud du film (d’une noirceur sans égal d’ailleurs, et très drôle aussi), et ça il peut le faire parce qu’il y a deux échelles de plans dans la séquence ! Très malin ! En faisant mine de faire une scène, il en fait deux et fait passer un discours difficile à entendre avec énormément de tendresse, et de pudeur. Je fais une pause ici pour faire remarquer la subtilité également des discours non-verbaux. Dans cette même scène on voit un groupe de noirs qui se met à danser (fabuleux, fabuleux fabuleux travelling d’ouverture, très beau cadrage du premier plan de cette scène dans la scène) en marge de la performance de Ferris sur les chars du défilé. Certains spectateurs américains ont trouvé la chose raciste bien entendu. C’est tout le contraire : les chars sont blancs ! Excepté celui des indiens. Les noirs sont dans la rue et invités à venir dans le film par Hugues, soit invités dans un film où ils n’ont pas leur place. Hugues réserve aussi des plans américains serrés sur la foule des ploucs comme vous et moi qui regardent le défilé, eux aussi, en principe interdits de film pour des raisons sociales ! Là aussi, dans cette foule regardée au microscope, beaucoup de noirs. L’insert dans le bureau du père de Ferris n’est pas du tout un élément comique perturbateur (ce que le personnage du père est pendant tout le film) mais au contraire, en loucedé, un commentaire social. Là, il y a un élément de discours, et le tout se comprend en trois plans, avec une beau montage, en moins de trois secondes ! Pas en trois minutes ! Hugues respecte la théorie focalienne : "une idée par plan, c’est le minimum syndical !" Le tout est montré sans emphase, avec délicatesse.]

L’autre moment merveilleux, c’est le musée, qui vous fera sans aucun doute sortir un kleenex du paquet. Arrêt du film, des plans superbes puis, pour finir, deux plans discontinus qui fonctionnent à la fois comme champ et contrechamp et comme plans individuels (montage alterné) ! C’est magnifique, et là aussi, on assiste en dix secondes au déploiement de quatre ou cinq idées qui se fondent dans un mélange de tons étonnant (le baiser de Ferris et Sloanne est touchant, mais aussi drôle, et esthétique tandis qu’en même temps, dans le même moment, l’isolement de Cameron est superbement amené et même commenté (il est acteur pour quelques secondes, et on voit alors bien que lui et le personnage de Ferris sont liés : l’un n’a de sens qu’avec l’autre, et en quelque sorte Cameron et Ferris sont le même personnage, dédoublé sous deux facettes antagonistes, l’une lumineuse et l’autre sombre. Tout est dit sans prononcer une parole bien sûr.) Je note également que la subtilité de la situation est merveilleuse, loin de la dichotomie d’école primaire "bons/méchants" d’un PERSEPOLIS. Ici on n’est pas en cours, le spectateur n’est pas pris pour un élève mais pour un adulte avec cerveau. Ça change quand même, non ? Passons…

Quant à l’écriture en général et les thèmes abordés, je ne sais même pas par où commencer.
LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER est une comédie nerveuse et brillante, mais c’est aussi un film déchirant. Le film ne se passe pas dans un milieu bourgeois, mais au contraire, dans un milieu encore plus favorisé, chez les riches, pourrait-on dire. Ferris et ses amis sont issus de familles qui font partie de l’élite américaine. On est au-dessus de la classe moyenne pavillonnaire des films de Spielberg par exemple. Paradoxalement, c’est là que Hugues choisit de faire son film le plus punk !
Que voit-on dans le film ? Des jeunes gens aisés, intégrés, et le héros est même le meilleur d’entre eux, le plus séduisant, celui qui a le plus de tchatche, celui qui est le plus populaire, celui à qui la vie sourit toujours. C’est Ferris. Quand j’étais petit, une chose m’avait paru très dure dans le film. Il s’agit, vers la fin, d’un aparté de Ferris vers le spectateur pendant lequel il essaie de décrire ce que sera la vie de chacun, y compris la sienne, dans les années à suivre, à leur majorité. Parlant de Cameron, il dit alors que celui-ci découvrira une fille à la fac, qu’il la glorifiera, placera en elle tout le sacré qui l’habite, il sera dépucelé par elle, et elle s’apercevant que le pauvre garçon lui voue un culte et lui mange dans la main, elle l’épousera et le fera vivre la vie qu’elle aura choisi pour eux deux, et le déformera tant et si bien qu’il ressemblera au petit robot qu’elle aura bien voulu façonner. Car on manipule les gens qui s’abaissent comme des carpettes, on ne peut pas s’en empêcher, et Cameron est déjà du métal fondu, prêt à être forgé. [Je grossis énormément le trait, son discours est énormément plus subtil que ça !] Dur ! Et c’est vrai, malgré tout l’élan de sympathie que dégage Ferris, celui-ci est aussi un personnage souvent proche du cynisme, assez manipulateur, dont la lucidité ferait presque peur. Aujourd’hui avec le recul, je m’aperçois que cette réplique à l’époque perçue comme choquante est en fait assez logique, une sorte de variation assez dure d’une chanson de Talking Heads (à savoir ONCE IN A LIFETIME, dont vous pourrez voir le clip sur tous les youtube du monde, et qui raconte grosso modo le réveil mental d’un homme qui s’aperçoit qu’il vit dans une grande maison, avec une superbe femme, qu’il a une grosse voiture et qui ne sait vraiment pas comment il a pu en arriver là, et conclut que ce n’est ni sa maison, ni sa femme ni sa voiture !). De plus, le personnage de Ferris ne peut se comprendre, et c’est toute la générosité du film, qu’à côté de celui de Cameron. Voilà aussi qui distille le malaise de cette comédie noire certes, mais drôlissime, dont la violence sociale est absolument épouvantable. La société est un tout oppressant, la société occidentale (ou américaine de l’époque, car rappelons-le et Hugues n’est pas dupe, on est en pleine ère Reagan, au début de la société des années 2000 finalement) broie les individus, et le système est imbattable. Que nous raconte ces jeunes gens qui sont déjà au sommet, par leur simple naissance, de la société ? Qu’il n’y a rien à attendre d’elle, que les jeux sont faits, que la perte, la violence et l’écrasement sont inévitables, que le système a déjà gagné. Que la Société n'a absolument rien à leur proposer. Rendez vous compte de la violence de ce discours, tout à fait juste et dévolutionniste, dit par la bouche de jeunes âgés de 17/18 ans ! Ils ont tout, ils auraient pu s‘endormir sur la montagne d’objets technologiques ou de consommation qui les entourent (très importants ses objets dans le film, car ils permettent de contourner le système par ses propres armes), mais non. Ferris est un punk, un anarchiste finalement, au bon sens du terme, un esprit rock’n’roll bouleversant. Hugues affine son discours en annonçant d’entrée de jeu la méthode. Ferris ne se comprend pas sans Cameron, son antithèse au premier abord (sa vie est une cage dorée en pleine nature, comme le montre la maison de ses parents qui préfigure complètement le petit-bourgeoisisme actuel et ses tendances au "retour à la nature et aux valeurs vraies"). Cameron vit dans une famille épouvantable (ses parents sont les seuls qui n’ont pas accès au cadre !), est noyé sous les objets (gadgets technos, voiture, etc.) et prend de plein fouet la violence dont je parle, violence qui l’écorche, le tord et le broie. Cameron, le jeune homme sous médicament (dénoncé en un plan !), esclave de la peur du système qu’il abhorre. Hugues en introduction montre bien le lien entre Ferris et Cameron des le début du film. Dans un champ/contrechamp téléphonique de toute beauté (avec un jeu musical beau à tomber par terre et que je vous laisse découvrir) : Ferris le petit malin, sur-malin même, d’un côté, et Cameron quasiment déjà mort. [Le début du film s’ouvre d’ailleurs sur un Ferris quasiment déjà cadavre, pour rire, un peu à la HAROLD ET MAUD.] Ces deux-là sont les deux faces d’une même médaille.
Hugues, avec une précision de chirurgien, et sous le vernis des scènes splasticks et des passages plus potaches, défonce tout l’occident en quelques plans, laboure tous les sujets et déchire toutes les nuances qu’il explore avec un soin consciencieux. L’Amérique (chez nous en Amérique, chez nous maintenant, car le film parle exactement de la France 2007 en fait) est une horreur totale : mépris du peuple "d’en-bas" (ici détourné finement, le peuple étant exactement pareil que Ferris), condition de vie économique désastreuse, mépris colonial du prolétariat (Ferris demande au voiturier qui est juste un plouc s’il parle anglais ! Qui osait faire ça dans son film et être aussi honnête et juste avec son héros en le montrant sous une telle facette ?), conditions de vie indécente des classes supérieures, hiérarchie violentissime dans le travail et ailleurs, argent roi, endormissement de la masse, et préfiguration du monde tel que l’imaginait le groupe SIGUE SIGUE SPUTNIK dés le début des années 80 (ce qui justifie amplement que ce soit eux qui ouvrent le bal de la B.O.) : un monde uniquement fait et dominé par et pour l’immobilier, le jeu-vidéo, les objets de sur-consommation techno inutiles, le sexe et l’industrie du divertissement. Pour Hugues, c’est avec raison et dans tous les détails (je vous assure, je ne vous donne que les grandes lignes) No Future sur toute la ligne. Le monde est vérolé et pourri, condamné au pire des moutonnismes, à l’indifférence généralisée (le scandale étant que la société ne soit pas en crise mais fonctionne tranquillement, en mode normal). Ferris, le bras tendu et le doigt levé finalement, est la seule porte de sortie, et il donne face caméra la solution par deux fois : rejeter les "-ismes", combattre le groupe toujours, et croire toujours en l’individu d’une part, dès le début du film, et enfin le message final : la vie part vite, beaucoup trop et le meilleur moyen de s’en tirer sans trop souffrir est de faire une pause (le day off du titre original FERRIS BUELLER’S DAY OFF) ! Ainsi Ferris, qui a prévu, en dérapage contrôlé certes, la journée de A à Z, ne séchait pas les cours, il refusait le monde et combattait la société ! C’est superbe. Et le film soulève tant de paradoxes, et si justes et si précis qu’il envoie balader toute, absolument toute et je pèse mes mots, la maigre production intellectuelle, artistique et cinématographique actuelle. [Le troisième message, celui qui est glissé en loucedé ou plutôt avec pudeur, c’est Hugues qui le donne dans la scène du musée : la poésie et l’humour nous sauvent de tout et nous font refuser ce qui serait la voie la plus logique dans cette société ignoble : le suicide !]

Hughes pour ce faire ne se contente pas d’une mise en scène soignée, mais d’un film au rythme basé sur l’achoppement, la rupture, voire le disfonctionnement. Les ruptures de ton, la subtilité des nuances en font le grand-père du cinéma de Wes Anderson certes (bien que son cinéma soit très différent, Anderson a vu le film pour RUSHMORE, c’est une évidence, tant il en reprend des éléments), et qui en font une œuvre finalement cubiste, bien loin d’être linéaire. La subtilité du film, ce qui permet d’exprimer tant d’idées, est d’abord un enjeu de forme.

[Une parenthèse : le personnage de la sœur de Ferris est sublime, et la scène qu’elle a avec le tout jeunot Charlie Sheen (sans doute dans un de ses tout meilleur rôle ici) dans le commissariat est d’une beauté et d’une tendresse à pleurer ! Finalement, le film pose aussi la question : comment faire pour vivre de manière juste, ensemble tous en individus libres ! C’est d’ailleurs pour ça qu’il soit tellement étonnant et beau que la scène du défilé passe si bien ! C’est un miracle absolu !]

LA FOLLE JOURNÉE DE FERRIS BUELLER prouve que les films de college sont sans doute la seule forme de cinéma populaire qui nous prenne pour ce que nous sommes : des adultes ! Les films dits "pour adultes" du cinéma officiel sont tous infantilisants. Puisqu’il parle exactement et avec 20 ans d’avance, et même 21 ans d’avance, de l’exacte société dans laquelle nous pataugeons actuellement, il est absolument urgent de revoir ce film qui ne roule pour personne mais qui est ouvert à tous. Il est impossible de faire l’économie de ce film, surtout si on est cinéphile. FERRIS BUELLER’S DAY OFF est sans doute notre seule porte de sortie.

Sommes nous des hommes ? Nous sommes tous Devo !

Les kleenex sont absolument indispensables à la vision du film.

Sensiblement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article

Teenofeighties 04/09/2008 17:42

Ca me fait plaisirs qu'un autre que moi aime les teen-movies des années 80.C'est la raison pour laquelle je t'invite à aller faire un tour sur le site amateur que je leur ai consacré.

Guile21 18/01/2008 00:56

Ca y est cher docteur, j'ai enfin vu ce film. Depuis que j'ai lu votre critique (ça remonte à un moment), je voulais le voir, mais je n'ai jamais trouvé l'occasion. Voilà c'est fait et il y a une chose que je dois vous dire : merci. Vous aviez raison, mille fois raison de dire que ce film est beau, dense, inventif, magnifique, j'en passe...

Pour bien savoir ce que j'ai pensé de ce film, je vous laisse ma petite critique qui rejoins votre idée du film (je vous le dis tout de suite, sans vouloir faire de la lèche, je préfère la votre) : http://guile21.skyrock.com/article_1483629098.html

En vous remerciant encore pour ce grand moment de cinema que vous m'avez permis de decouvrir, je m'en vais vers des horizons, des ecrans...

Bernard RAPP 10/06/2007 02:46

Pas vu "Planes, Trains and Automobiles", en revanche, je conseille plus que fortement le téléfilm produit par Hugues et jadis diffusé sur Canal + sous le titre "Le Temps d'un Orage". Magnifique

Isaac Allendo 09/06/2007 19:22

Article absolument magnifique et débordant d'émotion communicative, voilà pourquoi on aime Matière Focale !Je me suis procuré 4 films de John Hughes trouvés dans un supermarché il y a 3 semaines pour 15 euros : "Breakfast Club", "Sixteen Candies", "Weird Science" et le fameux Ferris qui m'a effectivement paru supérieur même si j'ai eu une bouffée nostalgique sur "BC" et "WS" car je me suis rendu compte que sans le savoir (enfin sans le savoir au moment de les acheter) j'avais déjà vu ces 2 films pendant ma tendre jeunesse.(Et de toute façon la filmo de Hughes émane de cette nostalgie gorgée des années 80 de telle sorte que même un type née en 86 comme moi la respire avec beaucoup d'affection).Cependant la lecture de l'article me fout quand même une bonne claque, tant il révèle des nuances et une complexité que je n'avais pas saisi ou alors subconsciement, du coup j'ai regardé à nouveau le film, et ça devient limpide et d'autant plus beau.Et bordel quelle noirceur ! A part dans la séquence de fin quand il bousille la Ferrari et les paroles de Ferris à la fin du générique (Snake Pissken dans "Escape from LA" je me suis dit !) ça ne m'avait pas sauté aux yeux. Le film sur ce plan m'évoque beaucoup "Pump up the volume" qui est très sympa aussi.Donc merci Doc !

Dr Devo 08/06/2007 18:17

Je n'ai vu qu'un ou deux épsiodes de MALCOM, mais ce que j'ai pu voir était tout à fait merveilleux effectivement!
Dr Devo.