[Photo : " Utter Destruction (as beauty)" par Bertrand,

webmeistre du site Multa Paucis d'après une photo du NOWHERE de Gregg Araki]

AVANT-PROPOS
Dans les kiosques en ce moment, vous trouverez le DVD de BLUE HOLOCAUST, film de Joe D'Amato dont le Marquis avait parlé ici. Et bien figurez-vous que l'accroche publicitaire est une phrase d'appréciation de la Cinémathèque Française, suivie, tenez-vous bien, d'une autre citation (un peu tronquée mais quand même) de l'article de Matière Focale sur le film. Des focaliens se sont aperçus de la chose en allant chez le marchand de journaux, nous n'étions pas du tout au courant. Vous imaginez que le Marquis et moi-même allons demain nous précipiter pour en acheter un exemplaire qu'on gardera tout deux sous cellophane ! C'est une belle surprise de la part de l'éditeur Néo Publishing (et les gars si vous voulez qu'on chronique vos DVD, faut nous les envoyer !) dont le sérieux, la passion et la cohérence, sinon le courage éditorial, ont toujours été salués ici, notamment à de nombreuses reprises par le Marquis. Ça fait extrêmement plaisir bien sûr, surtout que maintenant c'est officiel, notre concurrent direct, ce ne sont pas Téléramuche ou Les Cahiers ou Télé 7 Jours : c'est carrément la Cinémathèque. [Je serais à la place de Claude Berri le malfaisant, j'aurais peur !] Voilà qui nous a fait rire et exploser d'une joie toute juvénile. C'est aussi une belle surprise disais-je pour fêter le 600ème article du site, article que vous vous apprêtez à lire. Enfin, c'est l'occasion de vous remercier, chers focaliens réguliers ou occasionnels, de votre fidélité, car sans vous et votre acharnement à nous lire et quelquefois à faire vivre le débat dans les commentaires, Matière Focale n'aurait jamais eu un référencement aussi bon, et de fait n'aurait pas pu toucher une audience plus large. Que vous en soyez remerciés...
Dr Devo et Le Marquis.
 
 
Chères Bikeuses, Chers Minets,
 
On poursuit le tour des salles qui vont bien depuis une semaine ou dix jours, où l’on peut voir moult choses tout à fait réussies ou du moins intéressantes. Enfin, on parle un peu de cinéma. Avec ABANDONNÉE tout d'abord, dont je vous parlais l'autre matin, film sur lequel j'émets de grosses réserves, mais dont il est indéniable qu'il constitue une superbe prise de risque, et qu'il contient de vrais et fréquents morceaux de cinéma dedans. J'espère que j'aurai le temps de vous parler de BOXES de Jane Birkin, film tout à fait marginal et réussi, bien loin d'une quelconque fantaisie de star, malgré ses belles nuances outrées et empruntées, artificielles donc, et dont le surréalisme gentil mais général est tout à fait louable, Birkin devant être rangée sans aucun doute près de Carole Laure, autre showbizness-woman, dans cette catégorie de gens qui font des films beaux qui ne ressemblent à pas grand chose sinon à eux. Malgré mes efforts, mon entourage semble de ne pas vouloir franchir le pas et aller voir BOXES, car il fut éreinté, apparemment, par la critique ! Gens de peu de foi ! Dépêchez-vous, ceci dit, c'est sans doute la dernière semaine. Que dire d'autre pour vous tenter de faire l'expérience ? Disons que Birkin, même si elle fait quelque chose de moins abouti que son sublime frère Andrew, dont je ne cesserai jamais de vous chanter les louanges de l'extraordinaire CEMENT GARDEN (avec Charlotte dans son meilleur rôle) qu'on trouve, je le rappelle aussi, pour moins de cinq euros neufs dans les bacs, elle est plus proche, dis-je, de son frangin que du reste de la production. Plus proche d'une déconstruction à la Ruiz aussi. [En fait, Birkin est en dessous de Ruiz, et comparer les deux réalisateurs n'a pas de sens, tant les films sont différents, mais Birkin ne fait pas du cinéma art et essai, ni du cinéma qui ressemble à du cinéma tel que le public et la critique l'entendent (l'attendent), d'où le rejet sans doute.] Disons aussi qu'on peut y voir le sublimissime, le roi incontesté, l'acteur le plus formidable du monde (avec Jason Schwartzman), j'ai nommé John Hurt qui débarque dans la scène la plus sublime en plus... Vous voilà prévenus, mes piou-pious !

Chez Nous, en Amérique. L'action, complètement en adéquation avec les théories Er-Töchtükienne, se passe depuis 1987. [Comprendre que l'action se passe en 1987, mais qu'elle continue encore vingt ans après, malgré la fin abrupte du film d'ailleurs, qui est bien sûr un trompe-l'œil.] Quatre jeunes filles, quasiment "parfaites", amies et toutes issues du milieu de l'actorat, du mannequinat et du vedettariat radio [un des personnages de la première histoire du film, qui en compte deux, se retrouve (par une erreur calculée mais non-prévue) dans la seconde partie, mais Tarantino la mettra sur le banc de touche, ce qui est quand même une signature...] se retrouvent et prennent la voiture pour aller passer un week-end entre filles dans la maison du papa de l'une d'entre elles, maison divinement située, paraît-il, près d'un lac. Le soir, elles s'arrêtent dans un bar pas loin, après avoir beaucoup roulé, où elles ont leurs habitudes. La règle que les filles s'imposent est simple : on peut draguer, se faire draguer, se faire peloter et/ou peloter, on peut boire à foison, on doit même le faire, MAIS interdiction d'embarquer ou de se faire embarquer par un mec pour la nuit ! Le week-end à Crystal Lake doit être exclusivement féminin ! Les choses se compliquent lorsque Jungle Julia, l'animatrice radio sexy du groupe (jouée par Sydney Poitier) révèle à Butterfly (Vanessa Ferlito), la plus sexy des 4 sans doute, la plus canon en tout cas, qu'elle a annoncé à ses auditeurs que Miss Canon (appelons-la comme ça) offrira un lap-dance (danse très érotique, hot même) au premier auditeur qui la croisera et qui récitera un poème spécifique! Butterfly est outrée. Jungle Julia, et c'est l'information la plus importante du film, rassure son amie : si le gars n'est pas à son goût ou si elle n'a pas envie d'exécuter cette danse hyper-sexuée, elle pourra toujours dire au garçon qui récite le poème que, "non désolé", elle a déjà effectué la lap-dance dans un autre bar. "Au pire, dit Jungle Julia, tu auras gagné un verre gratis !".
Au comptoir du même bar, on retrouve Mike Le Cascadeur (Kurt Russell), mangeur gras mais sobre, et conducteur d'une voiture noire customisée arborant une tête de mort sur le capot, tête de mort qui ne laisse présager rien de bon. Mike observe le groupe de fille avec attention, tout en proposant à Rose McGowan, une cliente du bar (très bien, une des meilleures actrices du film, déjà vue dans le DOOM GENERATION de Gregg Araki où elle était déjà impeccable) qui cherche quelqu'un pour la voiturer en fin de soirée, afin de la ramener chez elle. Mike et Rose se mettent à discuter, tandis qu'en attendant une proposition de lapdance, les quatre héroïnes se font allègrement draguer par des jeunes mecs du coin. Le spectre de la lapdance, et donc de la Mort plane déjà, dans cette ambiance festive... Les choses dégénèrent lorsque le taulier du bar (Quentin Tarantino) propose aux filles un petit shooter cul-sec à base de Chartreuse...

C'est un peu long comme résumé, mais voilà qui vous laisse, pour ceux qui n'ont pas encore vu la chose, découvrir le film en toute innocence. Indispensable innocence. De plus, c'est la seule manière à peu près respectueuse, bien qu'un peu longue, de décrire l'histoire que raconte le film... Passons.

BOULEVARD DE LA MORT (assez joli titre français quand on connaît le sujet du film, poétique même) est l'occasion pour Tarantino de restaurer le genre "comédie sentimentale d'horreur", car c'est bien de cela qu'il s'agit. Je pense que tout a été plus ou moins dit sur les principes de mise en scène. Tout a été dit mais fort mal, et après l'énorme surprise provoquée par le décalage entre ce qu'on a dit (encore !) du film, surtout la critique mais pas seulement, et le film lui-même, il faut absolument rétablir quelques faits objectifs. Tourné en scope, BOULEVARD DE LA MORT rappelle en effet, comme on l'a dit donc, comme une espèce d'exercice de style formaliste consistant à reprendre les us et coutumes des films d'exploitation si chers à Tarantino : couleurs contrastées, grain apparent, direction artistique poussée et hétérogène mêlant l'année 1987 aux années 2000 (sacré indice quand même, sacrée confession même que le téléphone portable !), étalonnage semblant d'époque, etc. Ceci dit, Tarantino ne se contente pas de ça ou plutôt ne fait pas exactement ce que je viens de dire puisqu'il reproduit en quelque sorte le "vécu", et non pas le témoignage objectif, des projections de l'époque, en rajoutant rayures, scratches, fausses collures labo, images manquantes, titre modifié, sautes de son, décrochage de son, et même sautes d'images, et changement de bobines périlleux ! Pour la plupart des gens, c'est la visite au musée ! Tout le monde applaudit des deux mains ou, au contraire, reproche à Tarantino de donner uniquement dans l'exercice de style justement, dans "l'hommage" appuyé à l'exploitation, dans la nostalgie, sans que le film, disent-ils, n'ait ni propos ni consistance. Première constatation des observateurs et bien entendu, première erreur grossière, voire premier contresens. Deuxième erreur, après l'erreur de fond, celle de la forme. Grosso modo, on dit du film qu'il "n’arrête pas" de bidouiller ses petits effets ! Un vrai festival que détracteurs et défenseurs du film notent avec joie. Là aussi, et c'est plus grave encore, car c'est une erreur très grossière d'observation, c'est absolument faux ! Et non ! Le film n'utilisent pas ces effets "exploitation" jusqu'à plus soif ! C'est faux, totalement faux et je me demande ce qui se passe dans la tête des cinéphiles et des critiques. Bon, je suppose que toute la sphère internet est au courant de ce qui se passe dans le film. Ceci dit, je vais parler en langage codé pour ne rien dévoiler du tout. Dans ce que j'appellerai "la scène traumatique N°1", il n'y a non pas continuité du procédé exploitation, mais bien au contraire, tout le contraire même, une rupture ! Et une sacrée rupture. Après cette scène, et malgré que la chose soit signalée de manière formelle et extrêmement voyante par Tarantino qui ensuite intercale une scène en noir et blanc afin notamment de signaler le changement en début de deuxième partie (c'est quand même très voyant non, ces 3 minutes de noir et blanc dans un film totalement en couleurs ? Ils sont aveugles ou quoi ?), formant ainsi une ligne de démarcation formelle appuyée et compréhensible en principe par tous, le film change COMPLÈTEMENT sur le plan formel. Les accidents de projection disparaissent presque (quelques rayures par ci par là), et encore plus, la photo n'a plus rien à voir ! Après la scène traumatique N°1, c'est fini l'exploitationnisme ! Comment se fait-il que les gens ne l'aient pas vu ? Pourtant Tarantino, en plus du noir et blanc, a signalé la chose musicalement, en convoquant un très joli morceau dans cette dite scène qui n'a absolument plus rien à voir avec le reste de la B.O. de la première partie. Ainsi donc, tout ce qu'on vous a raconté sur BOULEVARD DE LA MORT est faux, et la rupture stylistique est absolument nette et même fondatrice. Je renvoie tout ce petit monde de mal-voyants à cette question : d'après vous, pourquoi Tarantino a-t-il utilisé une telle dichotomie de mise en scène ?


Loin d'être un hommage stérile, un jouet ("il s'est fait plaisir", entend-on dans la rue à propos du film, alors que rien ne justifie une telle assertion... En quoi se serait-il fait plus plaisir ici que dans JACKIE BROWN, qui utilisait lui aussi des éléments d'exploitation ?), le film de Tarantino, justement, est complètement autonome. BOULEVARD DE LA MORT est un film, comme les autres de Tarantino d'ailleurs, extrêmement structuré et formaliste, et là encore très éloigné du style parodique. Si le film contient de l'humour, il est bougrement sérieux, et de plus, il est d'une abstraction totale. Les gorges se gargarisent de voir que le Tarantino a volontairement choisi un sujet bidon de film d'horreur, a complètement et volontairement "niaisé", c'est-à-dire pourri son film de faux-raccords et de choses de mauvais goût afin de reproduire le cinéma de genre de ces années-là. Là encore, c'est faux. BOULEVARD DE LA MORT, ne serait-ce qu'à cause de son énorme deuxième partie (et deuxième histoire) est complètement un film d'auteur, c'est-à-dire ne ressemblant à rien. Il n'a pas d'équivalent, même dans l'exploitation, et ce que fait Tarantino du squelette de la bête est encore une fois totalement abstrait et inédit. BOULEVARD DE LA MORT n'est pas un film d'exploitation, et je pèse mes mots ni de près ni de loin. S'il rend hommage à quelque chose, et de manière très voyante, sans se cacher, c'est à Argento et à De Palma, cités tous deux. C'est tout. Et tout le reste, c'est autre chose, carrément autre chose.

Maintenant que les précautions ont été prises et les comptes réglés, entrons dans le vif du sujet. La première partie construit le schéma dis-narratif du film. Comme d'habitude chez le réalisateur, l'action et le dialogue partent dans des directions toujours opposées. S'il se passe quelque chose dans un sens, aussitôt une autre se déploie dans le vecteur opposé, neutralisant ainsi l'avancée, crispante, jubilatoire, c'est-à-dire totalement "slowburn" du récit. Si les effets dénoncent, c'est vrai, mais à quelques endroits seulement, et encore, rares, la maladresse de certains films de genre (je pense à ces collages labos dans la scène du bar qui tombe souvent sur des plans indigents ou des plans de coupe très maladroits), Tarantino décrit précisément ce qu'il est en train de faire, et ça n'a rien d'accessoire. Je pense notamment à ce plan quantique et formidable où la voiture de Russell disparaît dans une fin de bobine et de l'image, et non pas, contrairement aux apparence dans un virage (sublime !), ou dans la deuxième partie, dans la scène de voyeurisme photographique à ce vrai faux-raccord pour le coup (là aussi, personne n'en a parlé puisque tout le monde s'est planté sur cette seconde partie) où le taxi dépose dans le fond du plan toujours le même passager et dans un ordre toujours renouvelé. [Je note, que "comme par hasard", ces faux-raccords, très signifiants de la manière d'écrire et de mettre en scène de Tarantino, se font en loucedé à l'arrière plan de l'action, pendant les bœufs de critiques sont en train de regarder les filles passer sur le parking !]. Je vous laisse donc découvrir toutes ces petites malices très drôles, et souvent magnifiques, qui émaillent le film. C'est un message clair : le film n'est pas vraiment narratif, et ce n'est pas dans le sujet apparent, ou plutôt dans l'action apparente que ça se passe, mais juste à côté. La linéarité n'a aucun intérêt pour Tarantino. Ça il la garde pour les scènes d'action pure et encore... [Ce superbe projecteur rouge sur le pare-brise arrière qui passe deux fois dans la scène traumatique N°1, dont la superbe deuxième fois, alors que la voiture de Kurt Russell est déjà devant ! Bon sang ! Comment ne pas voir une chose pareille là aussi ? C'est très beau et ça répond au plan dont je parlais juste avant sur la voiture qui disparaît de l'image ! Montage, mise en scène et dis-narration... CQFD... Ceci dit, l'événement principal de cette séquence traumatique, c'est quand même l'allumage des feux, et là-aussi la linéarité est bafouée...]

Ce qui est sublime dans la mise en scène de Tarantino, c'est l'incroyable tension d'une part, l'attention, le jeu avec le spectateur (notamment dans la gestion de la figuration, ici complètement exceptionnelle et très importante, primordiale même), et le rythme. Comme d'habitude chez Tarantino, c'est le mouvement robbe-grilletien d'opposition des forces d'actions (dans lesquelles j'inclus les scènes de dialogues) qui structure le film. Ainsi quand une action semble aller vers l'ouest, suit presque immédiatement un mouvement vers l'est. Du coup, si la narration avance un petit peu, le spectateur est pris dans l'étau de cette contradiction, dans le status quo fallacieux de ces vecteurs contraires qui s'opposent et finissent par déboucher sur un accident, quel qu'il soit. On devrait aller vite, mais c'est quasiment du surplace. Le dialogue, le bavardage tiennent donc lieu de vecteurs d'action à part entière (c'est pour ça que les scènes de bavardage sont extrêmement découpées et mises en scènes avec une énergie équivalente aux scènes d'action classiques). De cet étrange modus operandi (ouiiiiiiii !) naît une tension fabuleuse qui me faisait utiliser plus haut avec raison, l'expression anglo-saxonne de "slowburn". [D'ailleurs, si le film joue ostensiblement sur les clichés qui concernent le "charme" et le sexuel, et d'ailleurs Tarantino sur ce point n'y va pas avec le dos du tractopelle (cf. la danse, mais aussi le plan sur Vanessa Ferlito devant le juke-box, en plan rapproché sur son short ultra-court et vulgaire à souhait), le film est plus viscéralement sexy, parce qu'on ne sait absolument pas ce qui peut se passer ou quelles nuances vont se dégager la seconde d'après. Les gens ou les situations sexy, vous remarquerez ça dans la vie courante tout simplement, sont ceux dont on ne peut absolument pas prédire la réaction... En ce sens, c'est la narration et la mise en scène du film qui sont troublantes, et non pas les héroïnes, surtout celles de la première partie qui elles sont simplement et ouvertement situées dans une approche vulgaire (au sens propre), et très attendue de la séduction.]
Des moments de tensions presque immobiles qui provoquent des accidents terribles (et pas seulement des accidents de voiture ; par exemple la façon dont Russell, beau et séducteur reprend la main et l'ascendant dans la scène sous le porche à l'extérieur du bar, scène dite du "petit livre rouge"). Tarantino a un talent fabuleux lorsqu'il s'agit de gérer non seulement la narration, mais plus encore le rythme global du film. Il retient, attend, se fait désirer, puis annonce qu'il va bouger (cf. le fameux projecteur rouge dans la scène traumatique N°1, ou le cadrage sur la jambe de la fille qui dépasse par la vitre de la voiture), puis temporise, avant de lâcher tout (comme on tend un élastique), de lâcher les chiens avec une violence viscérale, juste et phénoménale que peu de réalisateurs peuvent se targuer de déployer avec autant de force. Tarantino, et encore plus BOULEVARD DE LA MORT, c'est ça, la tension rythmique qui dévoile tout, y compris les sentiments, et qui provoque l'impression de danger comme jamais. En cela, le film est, malgré son dispositif et à cause de lui, une œuvre terrifiante de suspense, et au final, d'horreur. Un plaisir et une intelligence basiques (qui jouent avec des sentiments et des sensations de base profondes) mais dont le déploiement est magistral. D'abord ça ! Grâce à ça, on peut alors ressentir avec une extrême sensibilité, et un grand éventail de nuances diverses, les enjeux qui se cachent à peine derrière cette narration et cette mise en scène. [C'est parce que le film est aussi "sensuel" (ici pris dans le sens global de la mise en scène, pas forcément dans le sens sexuel), qu'il peut donner avec autant de force le sentiment de mettre "le doigt dessus", sans qu'on sache vraiment de quoi parle le film d'ailleurs (tout cela est très mystérieux, le film ne raconte pas vraiment une histoire de psychopathe en voiture), et c'est pour ça que le film est aussi une réflexion intellectuelle étrange. Là aussi, Tarantino fait sien l'adage focalien : la partie la plus sexy du corps, c'est le cerveau ! (Et pas uniquement l'intellect, le cerveau dans ce qu'il a de sensoriel et de sensuel...)
 
BOULEVARD DE LA MORT est, je le disais pour appâter le chaland en début d'article, un film sentimental d'horreur (à ne pas confondre avec le film d'horreurs sentimentales type PRETTY WOMAN, GARDEN STATE ou LOVE ET SES PETITES COMPLICATIONS). Car sous le capot métallique à tête de mort, le film de Tarantino parle du Marché de la Viande, expression inventée par le fidèle Bernard RAPP et théorie consistant à voir la séduction et les mouvements entre célibataires (ou ceux potentiellement délogeables de leurs relations sentimentales actuelles !) comme un système de cotation semblable au cours de la bourse, un CAC40 de l'apparence, sans doute avec son second marché, où le physique (qui peut être apprécié subjectivement d'ailleurs, ça n'empêche pas) est donc LA valeur de cotation. Par extension (du domaine de la lutte), le Marché de la Viande est aussi le lieu, coordonné par ce principe incompressible même si il existe des mécanismes sous-jacents plus complexes, de la séduction, de l'approche du sexe désiré, et aussi du sentiment s'il y a lieu.
BOULEVARD DE LA MORT, malgré ce que m'ont dit certains amis avec sincérité, n'est de ce point de vue et si l'expression a un sens, pas du tout un film sur les femmes, mais un film d'homme. Il s'agit du conte cruel de l'approche des femmes (ou du sexe opposé tout bêtement). Ce sont celles-ci et même les plus parfaites d'entre elles qui mènent le jeu, font et défont les règles, imposent ou pas leurs modus operandi, et finalement disposent. Et le Marché de la Viande régule le tout. Cette comédie sentimentale d'horreur met le doigt avec justesse sur la difficulté hallucinante qui est celle de la personne qui tentera de les aborder (chose déjà à peine faisable, comme Rose McGowan le souligne : "Si tu es célèbre tu pourras l'aborder, et même c'est elle qui viendra vers toi"), et encore plus d'établir un contact assez sincère, et assez directe avec elles. Il ne faut pas voir de tentation machiste, loin de là. C’est juste que le marché est organisé comme ça, comme l'on bien compris les trois types qui essaient d'emballer nos héroïnes dans le bar et qui se plient volontiers aux règles du jeu. Avoir une conversation directe et franche, même dans le cadre d'un jeu de flirt ou de séduction est chose très délicate, voire presque infaisable. Russell y parvient, en la jouant en retrait, et en s'imposant finalement au terme d'une conversation incroyablement stratégique et structurée même s'il semble sincère. C’est la fameuse scène devant le bar, dite du petit livre rouge. En attaquant là où il faut ("Tu serais pas célèbre ou quelque chose comme ça", lance-t-il à Jungle Julia), il gagne son ticket d'entrée dans la conversation, puis peut mener un temps la danse. Prise au dépourvue, Vanessa Ferlito doit écouter ce que le Russell a à dire, et de fait, puisque Russell est habile et séduisant (son défaut étant qu'il est né trop tôt, qu'il est trop âgé, et que son corps n'est pas celui d'un homme de 25 ans, ce qui est rédhibitoire sur le marché de la viande ; se souvenir là de la scène où McGowan, qui pourtant est la seule à avoir fait preuve d'un peu de franchise et d'humour avec Russell annonce à ses copines qu'elle ne coucherait jamais avec lui ! "I Heard that !"), la voilà à deux doigts de craquer. La scène de danse qui suivra sera l'occasion pour elle de reprendre les chose en main. C’est de l'allumage cruel, humiliant, une parodie de séduction. Ces jeunes filles là se moquent de Russell, font mine l'écouter et en fait se foutent de sa gueule. Ici, c'est le cow-boy Russell, personnage (anti-)héroïque quand même qui en fait les frais. Les garçons du second marché n'ont eux même pas le droit d'entrer dans le bar et n'existent pas dans le film ! [A part Tarantino lui-même, peut-être...] Russell s'avance pour eux.
Tarantino pendant toute cette scène du bar, en profite pour placer d'autres corps dans le champ, corps qu'il cadre et observe plus que l'action proprement dite et ses 4 bimbos "sublimes". Il s'agit de la serveuse qui se ballade dans le fond de beaucoup de plans, pas moche du tout, mais qui est une "tronche", plus atypique. Elle tient la bouteille à gauche du champ dans la scène des shooters, et c'est elle qui allume merveilleusement, grâce à un point de montage superbe et qui met quelques photogrammes de trop à venir, les lumières du parking (lumières qui, extrême élégance, sont déjà allumées quand on passe au plan sur le parking, ce qui fait très peur, car justement la voiture est déjà éclairée et ne surgit pas du noir comme l'aurait fait n'importe quel réalisateur ; là aussi la voiture de Russell apparaît sur un scotch, presque issue du néant !). On note aussi les copines du taulier (joué par Tarantino lui-même), petites geeks elles-aussi à tronche, elles aussi écartées du Grand Jeu, elles aussi confinées à la figuration. Tarantino leur rend hommage en les plaçant aux endroits stratégiques du plan, non sans humour et avec un grand sens du non-sens. Ce sont elles qu'ils semblent filmer. [Je note que Tarantino, enfin son personnage, semble sortir avec la petite smart à lunettes...] Devant la luxuriance du peuple du premier plan (les héroïnes, aux corps "parfaits"), Tarantino s'intéresse au peuple du Marché d'En-Bas de manière assez touchante et surtout très drôle. Car ce soin maniaque porté au second plan devient un facteur de déportation de l'attention pour le regard attentif, un détournement malicieux et ludique. 
En ce qui concerne la séduction des bimbos héroïnes, les dés et le jeu semblent pipés. L'attitude cool ? Ça ne marche pas ! La servilité et l'amabilité ? Ça ne marche pas. [Notez comme l'attitude rampante féminise le prétendant au pelotage de Vanessa Ferlito !]. La conversation, la tchatche ? Elles se jouent selon les règles imposées par ces Mannequines parfaites, règles factices puisqu'elles peuvent être contournées comme bon leur semble, au gré d'un amusement qui ne se partage qu'entre copines. Infantilisés, traités avec violence (souvent verbalement, comme le passage ou la petite blonde reprend le type sur son nom ! Il y avait quand même moyen d'être aussi ferme mais avec plus d'humour et de calme), les hommes n'ont aucune chance et ne sont qu'un accessoire au même titre que la voiture, la maison sur le lac, un paquet de cigarettes ou le dernier numéro de Vogue. Heureusement, le spectateur plouc lambda que je suis et que vous êtes aussi sans doute, inféodés naturellement, et c'est bien normal, au Second Marché (qu'on pourrait qualifier "d'exploitation" pour le coup !) ne trouvera de tendresse que hors-narration justement, dans la mise en scène de ces jeunes filles figurantes que Tarantino place avec un soin maniaque dans le plan. A travers ce regard attentif placé sur elles, c'est une possibilité autre, des physiques autres qui sont rappelés en loucedé dans le film. Deux avantages à cela : le premier est de dire que la violence des bimbos dans le film a lieu aussi (dans la vie réelle bien sûr, et pas dans le film) chez les acteurs du second marché qui fonctionne, au final, comme le premier. Deuxio, voilà qui permet de préciser que d'autres corps, et donc sans doute d'autres rapports sont possibles, pas uniquement basés sur le rapport de force, mais sur le partage de ce que Tarantino place comme valeur sacrée : la conversation, le bavardage, et osons le mot, le Verbe. Les deux ou trois endroits où une conversation franche apparaît dans le film, ça et là, sont d'une grande tendresse (drague de McGowan, scène du livre rouge, scène sur la filmographie de Russell le cascadeur, etc..), tendresse quand même marquée par leur caractère de fragilité, par leur aspect provisoire comme le passage d'une comète ou d'une étoile filante. Ce n'est qu'un instant, une fulgurance à saisir.
Comme on ne peut pas baser les rapports humains uniquement sur des jeux de pouvoirs, surtout déséquilibrés par le marché social du sentiment, la violence finit par ressurgir, à la fois complètement effrayante, violentissime, et aussi cathartique, purifiante presque (quoique qu'infiniment triste, comme perdue d'avance), et ce, tenez-vous bien, dans les deux camps. [La violence fait jouir et met en extase Russell autant que les héroïnes de la seconde histoire.]

Dans le temps du process (c'est chic !), la mise en scène fait figure de Verbe. Pouvoir raconter cette histoire, c'est aussi ré-instaurer un lieu de conversation entre le réalisateur et son spectateur. Si la seconde séquence traumatique est si hallucinante, c'est qu'elle est extrêmement découpée et même écrite, avec sa narration son évolution et ces incroyables dialogues (oui, les dialogues de la poursuite finale sont sublimes, quoique simples). Le film ne s'arrête pas pour laisser passer la scène d'action. La scène d'action est une histoire, ou plutôt un morceau d’histoire, à part entière. C’est parce que la dramaturgie ne s’arrête pas, même dans ces scènes là, que le film est d’un suspense délicieux et insoutenable. C’est dans ces scènes que sont mêlées de manière la plus fusionnelle le sentiment et le sensuel (ou la sensation).
Tarantino ajoute aussi des petits plans abstraits, ici et là (juke-box incessant, pluie divine filmée à une vitesse étrange, etc.), plans d’abord de transition, puis s’agrégeant de manière inattendue, venant perturber la narration, ou plutôt l’expédier dans des territoires moins définissables encore. Car même derrière la couche sentimentale, de quoi parle le film, où veut-il en venir ? Rien n’est certain. Ce n’est pas un psychopathe en voiture, ce n’est pas totalement non plus le marché de la viande, c’est peut-être une vision respectueuse mais cubiste et brouillée du réel, un ensemble fulgurant échappant un peu à tous. Tarantino est aussi, comme tous les grands cinéastes, un réalisateur basant son cinéma sur la "trouée poétique", sur une transcendance étrange, pas loin d‘être familière. Le mystère est présent en tout cas.

Un petit mot sur le casting avant de partir. Russell est sublime, et trouve là, encore, un très grand rôle qu’il sert avec une précision étonnante. Chez les filles, on soulignera le travail de Rose McGowan, de Zoe Bell, absolument renversante et auquel le film doit sûrement beaucoup, et enfin sur sa copine conductrice dont je ne connais pas le nom et qui insuffle aussi à l’ensemble beaucoup d’énergie et de précision.

Voilà qui clôt fort bien un réjouissant 600ème article de ce site.

Fidèlement Vôtre,

Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !
Ecrire un commentaire - Voir les 16 commentaires
Dimanche 17 juin 2007 7 17 /06 /Juin /2007 20:19

Publié dans : Corpus Filmi
Retour à l'accueil

Ô Superfocale

BUREAU DES QUESTIONS

clique sur l'image

et pose!

 

Recherche

United + Stats


Fl banniere small





 
 





 

Il y a  8  personne(s) sur ce blog
 
visiteurs depuis le
26Août 2005



eXTReMe Tracker



Notez Matière Focale sur
Blogarama - The Blogs Directory

 


statistique

Matiere Focale TV



W3C

  • Flux RSS des articles

Recommander

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés