NEKROMANTIK, de Jörg Buttgereit (Allemagne de l'Ouest-1987) : Robert Über Alles !

Publié le par Dr Devo

AVANT-PROPOS

Chers Focaliens,

Encore un peu de pub, car ce n'est pas toujours Dimanche, et c'est les vacances pour la France qui consomme, et il fait mauvais, et le Tour n'a pas commencé. En l'absence du feuilleton DERRICK sur les écrans petits, je vous parle donc, via cette affichette (donc deux photos pour le prix d'une aujourd'hui !), de l'incroyable rencontre avec Pascal D'Huez, grand grand écrivain de la blogosphère qui enfin rejoint les rangs de la distribution littéraire normale ! D'Huez, c'est la plume précise comme le doigt de Dieu qui rédige le site sublime SPORT ET EROTISM (sans "e"), site sans équivalent sur terre, traitant du vélo, sport que je n'aime pas du tout au demeurant. Il n'empêche, le site est tout à fait remarquable et plus étonnant encore passionnant, pouvant à la fois éclairer le quidam comme le spécialiste de la petite reine. SPORT ET EROTISM est un vrai monument d'humour et d'analyse précise du vélo sous toutes ses formes. C'est un pur délice à lire, l'intelligence du propos est au scalpel. Ceux qui veulent essayer peuvent faire comme moi et suivre la chronique de Pascal à propos du Tour 2005. Accrédité cette année-là, Pascal a parcouru le circuit du Tour de France, et donc suivi la caravane officielle, mais avec un jour de retard ! C'est passionnant, et fait se rejoindre la France profonde, façon Benoît Forgeard (pou donner un équivalent cinématographique) ou STRIPTEASE, celle des amateurs du vélo du dimanche (comme on dit ici "cinéphiles du dimanche") et le monde pro comme il va. C'est une chronique longue et sublime qui se lit comme du petit lait. [A lire aussi plus récemment, une apologie sensible du dopage dans le vélo ! Ces mecs sont fous !] Bref, c'est de la littérature !
A l'occasion de la sortie en librairie des chroniques du site, enfin rassemblées sur papier, sous le titre L'AMI DES CHAMPIONS (CHRONIQUES CYCLISTES 2005-2007), écrit par D'Huez donc, et qui sort aux éditions LE PAS D'OISEAU,  la librairie parisienne EN MARGE (92 rue Jean-Pierre Thimbaud, dans le Xième) organise une rencontre avec D'Huez, demain Vendredi 6 Juillet à 19h30. Si vous êtes dans le coin, sachez qu'il n'y a rien de mieux à faire, et que vous allez passer un moment étonnant. Pour avoir croisé D'Huez brièvement l'année dernière, je peux vous assurer que c'est un personnage ébouriffant, et que ça vaut largement le déplacement. C'est dit, c'est fait ! Notons enfin que la rencontre sera animée par Sylvain Paris-Brest, et ce en présence rare et exceptionnelle du poète new-yorkais Cannibale Johnson.

Voici un extrait du communiqué de presse:

"Nous parlerons cyclisme en évoquant la figure du français Pingeon, le Tour 67 et ses conséquences sur la situation géopolitique internationale. Ceci, à  la veille du départ du Tour 2007, quelques jours seulement après la parution de l'ouvrage "Pascal d'Huez, l'ami des champions" aux éditions du Pas  d'Oiseau, et 158 ans jour pour jour après la naissance d'Edouard Cointreau."

Dr Devo.

 

 

 

[Photo : "Refus du Monde" par Bertrand, blogmeistre du site Multa Paucis,

d'après une image de la série télévisée FREAKS AND GEEKS]

 

Chers Focaliens,

Allons faire un tour en Allemagne, pays de contraste, et surtout sorte d'ultra-Belgique tragique au sein de l'Europe, sur laquelle on s'attarde trop peu. Si, en salles, le pays réussit de nouveau à exporter du film, en général assez consensuel et ne cassant pas trois pattes à un canard (LA VIE DES AUTRES par exemple, soigné peut-être mais très classique et sans vraiment de personnalité, sans parler du microscopique ÇA IRA BIEN sorti il y a deux mois et qui présente encore moins d'intérêt, ou encore REQUIEM dont avait parlé Mr Mort), nous ne voyons donc rien d'extraordinaire venir. Et pourtant, quelle histoire ! Chez les réalisateurs teutons encore vivants (ou récemment décédés !), il y a du beau linge : Fassbinder bien sûr, Herzog ensuite qui reste un des réalisateurs les plus importants de la période récente (au niveau mondial, j'entends), et le Wenders dont on ne soulignera jamais assez combien la première période fut intéressante, même s'il y a aussi quelques beaux petits trucs par la suite... Voici les arbres, et ils cachent bien la maigre forêt derrière, composée de types géniaux : Werner Schroeter, le réalisateur de MALINA (avec Isabelle Huppert) et dont le dernier film distribué en catimini en France commence à dater malheureusement (LE ROI DES ROSES, splendeur absolue également, comme le précédent), Syberberg, cinéaste complètement dingo sans en avoir l'air dont je ne saurais que vous conseiller HITLER, UN FILM D'ALLEMAGNE, métrage de 7 heures en quatre parties et film totalement génial, d'une acuité intellectuelle et esthétique extraordinaire, et je pèse mes mots, qui vous guérira de toute volonté de voir une MARTINE EN IRAN comme PERSEPOLIS (inutile de dire que je partage complètement le point de vue de Mr Mort sur ce film, et sur tous les films politiques du moment qui ne sont que de terribles leçons de morale pour enfants de dix ans!). Et puis il y a Christoph Schlingensief, découvert il y a deux ans grâce à l'Étrange Festival à Paris (on a beau dire, mais c'est quand même le seul festival en France qui assure un minimum et qui soit un peu digne : il avait quand même fait de cet inconnu en France la tête d'affiche de l'édition 2005 ! Ça, c'est du courage, en plus d’être totalement visionnaire et perspicace !), réalisateur magnifique en plus d'être drôle et dont je vous déjà parlé du FREAKSTARS 3000 et de UNITED TRASH. Malgré cela, et malgré les films bon teint bon ton allemands qui sortent en ce moment, aucun distributeur français (ni même ARTE mais est-ce vraiment étonnant, ni même une chaîne du câble) n'a eu le courage de sortir ça. [Je persiste à dire, comme dans mes articles à l'époque qu'un film comme FREAKSTARS 3000, avec une pub maligne, ne peut que marcher !). Bref, la vraie Allemagne encore vivante et, il faut bien le dire, assez géniale, est complètement snobée par les distributeurs, les critiques (qui préfèrent conseiller pendant ce temps-là LE BONHEUR D'EMMA !) et bien sûr par les cinéphiles qui font là où on leur dit de faire, grosso modo. En fait, c'est pour ça que Matière Focale a une raison d'exister.

[Je reçois souvent des mails qui me disent : "Vous n'avez jamais fait d'articles sur Godard [que j'aime bien soit dit au passage], Pasolini ou Antonioni ou Sirk ! C'est marqué "le site de tous les cinémas, c'est de l'arnaque !" Ben oui, mais qui a parlé de Schlingensief ? Tout le monde parle de Godard dans la blogosphère cinématographique... Et eux, allez-vous leur reprocher, chers mailers, de ne jamais parler de John Hugues ? Ceci dit, dès que j'ai l'occasion de parler de Godard, je ne vais pas me gêner, et avec plaisir même !]

Petit retour en arrière aujourd'hui avec la revoyure trois ou quatre ans après un premier visionnage, du NEKROMANTIK, film réalisé par un autre géant (et je pèse mes mots là-aussi) du cinéma allemand, Jörg Buttgereit. Ce film est quand même un peu connu en France par quelques aficionados, car il fut à l'époque bravement soutenu par la critique spécialisée dans le fantastique (notamment MAD MOVIES, autre temps, autres mœurs), et aussi, il faut bien le dire, du fait que le film fit polémique ici et surtout en Allemagne, où il fut menacé de destruction ! Quelques années après les événements de 39-45, on appréciera l'ironie d'un gouvernement démocratique qui a voulu faire brûler les copies d'un film ! Passons !

Robert (Daktari Lorenz, ça c’est du nom de comédien qui claque au vent !) travaille au JSA (qui signifie "agence de nettoyage de Joe"), une étrange petite entreprise dont le travail consiste à enlever et désincarcérer les cadavres après les accidents de la route, ou emporter les macchabées quand la police découvre un corps. Dans une petite fourgonnette au logo de la boîte, lui et ses collègues arrivent sur les lieux du drame, sortent les sacs poubelles, et nettoient complètement l’endroit de tout débris humains, que ce soient les corps entiers ou les petits bouts de chair ou d’organe qui traînent sur la chaussée. Drôles de smicard pour un drôle de métier ! Eboueur de cadavres en quelque sorte. Souvent, en revenant du boulot, Robert amène chez lui un petit morceau de corps. Qui un doigt, qui une rate, qui un œil, un peu de sang... Petites reliques qu’il ramène avec passion à la maison et qu’il conserve avec soin dans des petits bocaux remplis de formol. L’étrange collection a même les honneurs d’une étagère. Robert vit avec B., sa copine, avec laquelle il vit dans un très modeste F2. Cette dernière partage tout à fait sa fascination morbide pour la chair morte. Robert et B. forment un couple tout à fait normal, si l’on excepte cette excentrique collection, et même un couple assez uni. Un jour, Robert fait plus que piquer un petit organe sous le manteau, et ramène à la maison le cadavre complet mais très dégradé d ‘un homme retrouvé dans un lac où visiblement il a longtemps séjourné. Le couple est plus heureux que jamais. Malheureusement, quelques jours plus tard, Robert se fait virer de son travail ! B. menace instantanément de le quitter...

Et bien, les amis, quel drôle d’objet que ce film ! Filmé en 16mm, semble-t-il, ensuite gonflé en 35mm, NEKROMANTIK frappe d’abord par la modestie de ses moyens. Peu d’acteurs, lieux naturels et complètement banals, éclairage peu fourni (j’y reviens), accessoires simples que les acteurs semblent avoir eux-même apportés sur le tournage, et petite équipe concentrée [Buttgereit cumule les postes de décorateur, scénariste, monteur, responsable des effets spéciaux, et Daktari Lorenz a co-écrit la musique et participé au décor et lui-aussi conçu les effets.] Il est évident que Buttgereit a tourné avec les moyens du bord.
Les premières minutes du film sont donc assez brutes de décoffrage, sans effet esthétique particulier, sobres même dirait-on si le sujet et l’ambiance n’étaient si particuliers. Buttgereit cadre de manière assez discrète (le film est au format 1.37) quoiqu’il place souvent sa caméra de manière franche. On note quand même des cadrages un peu hors-normes ou étranges (la scène avec l’accident de voisinage, B. se lavant dans une baignoire remplie de sang sans que cela ne soit appuyé par une ambiance horrifique ou malsaine, mais au contraire tout à fait quotidienne), mais même avec cela, le film dégage une impression étrange de normalité, accentuée il est vrai par l’aspect brut du décor, très pauvre au final, voire par le jeu direct et rentre-dedans de certains acteurs qui se foutent assez, et tant mieux, de savoir s’ils composent une interprétation qui corresponde à ce qu’on appelle un "jeu normal de comédien de cinéma" ou pas ! Le ton du film est quand même un peu bizarre, privilégiant le banal dans un contexte scénaristique hors-norme, où Buttgereit glisse des scènes plus étranges qui arrivent un peu là à brûle-pourpoint (cet accident entre voisins donc, ou encore ces images d’un paysan en train de dépecer un lapin). Curieusement, dans ce début étrange mais tranquille, se dégage le sentiment assez net de ne pas savoir du tout où le film peut nous emmener. Plaisanterie trash et pleine d’humour noir, film "réaliste" dépouillé ou horreur brute ? Impossible à dire, malgré les quelques scènes qui apparaissent hors contexte et dont je viens de parler. Malgré le sujet donc, NEKROMANTIK commence bizarrement mais sans heurt, baigné même d’une banalité à peine décalée. La musique, composée sobrement et interprétée sur des petits synthés, contribue à donner cet aspect un tout petit peu étrange, mais sans que cela ne nuise à l’inhabituelle ambiance tranquille du film.

Puis, le petit film tourné à l’arrachée, développant ce ton assez inattendu et personnel, prend un sacré virage qui va tout faire basculer, en quelque sorte, ou disons plutôt que, plus qu’une rupture de ton (ce n’est pas du tout le cas à mon avis), à partir d’une scène précise dont je vais tout de suite vous parler, le film prend un envol impressionnant, et atteint sa délirante vitesse de croisière. Non pas que le film s’accélère proprement dit, mais disons qu'il atteint alors sa pleine puissance et explore les hautes altitudes sans prévenir. Et à partir de cette scène, accrochez les ceintures, car le film ne sera plus jamais comme avant. Le rythme étrange fait alors place à un film écrasant de puissance et d’originalité (esthétique).
Cette scène, c’est la fameuse scène qui choqua tout le monde à l’époque, et que je ne dévoilerai pas ici, même si je me doute qu’il n’y a pas trop de suspense et qu’on se doute bien de quoi il en retourne. Quel étonnement en tout cas : ralenti, surimpression de plusieurs prises, musique apaisée, étrange et presque lyrique, construction non pas en forme de détournement "hollywoodien" de la scène romantique, mais, ce qui est bien plus étonnant, en une exploitation de la scène d’amour classique (ça y est, c’est dit !), une ré-appropriation du code suranné pendant laquelle Buttgereit place des détails particuliers à son histoire et à l’étrange situation des personnages. Etonnamment, la scène n’est ni gore, ni parodique, ni drôle, ni trash, ni délirante... Rien de tout cela. Cette scène est complètement troublante certes (ce qu’on voit est quand même énorme, et la représentation frontale, quoique stylisée, est troublante, interpellante... Impossible de ne pas être surpris, étonné...), car même à travers ce traitement et cette mise en scène magnifique, on ne peut rester complètement de marbre. Mais, malgré cela, le sentiment qui se dégage de cette scène est vraiment un sentiment de douceur et de passion ! Le couple Robert/B. semble le plus magnifique de tous, l’amour ouvre les portes finalement, et derrière le fantasme partagé, on ressent avec puissance toute la compréhension réciproque et profonde que connaissent ces deux-là. Le tout se déroule dans le plus grand des sérieux. On est loin du film d’horreur craspec ou provocateur attendu, loin d’un traitement provocateur et punk, loin du détournement des codes à la sauce gore, cette scène d’amour physique, sans doute une des plus réussies que j’ai vue dans un film, dégage d’abord une impression de douceur, de passion et d’amour réciproque étonnante !
C’est pour cela et grâce à cette scène qui donne un coup de booster fabuleux au film, qui n’atterrira plus jamais et qui va enchaîner les morceaux de bravoure, que la rupture sentimentale qui va suivre sera vécue comme un coup de poignard dans le cœur, et nous fera ressentir, le plus banalement et le plus puissamment possible, le vide quotidien de l’absence !

Les idées de mise en scène s’enchaînent en un bon rythme. Tous les plans qui suivront seront rigoureusement indispensables. Buttgereit multiplie les bonnes idées et les séquences qui n’ont l’air de rien mais se transforment en de magnifiques objets esthétiques : scène du cimetière (éclairée avec trois pauvres projecteurs mais dont la photographie est sublime), scène du cinéma, rêverie fantasmatique poignante (où l’on imagine l’amour qu’on est prêt à donner, tout gratuitement, le plus loin possible, à la femme qui n’est/ne sera pas là, amour parfait et pur filmé, comme une inspiration voilée de la MÉLODIE DU BONHEUR mais devenant totalement autre chose) qui se transforme en une prière au divin, une réconciliation même (provisoire !), etc. La scène finale, sublimissime, peut tirer des larmes : l’amour pur a d’abord appelé le divin, Dieu semble là, mais le héros a déjà entamé le processus fatal, et reprendre une des scènes d’ouverture (je parle codé pour ne pas gâcher le plaisir de ceux qui tenteront l’expérience) pour l’inverser et en faire la fermeture la plus sombre, la plus désespérée qui soit, et c'est simplement stupéfiant. Cette volonté de retour, non pas à la matrice, mais encore avant, ce retour à la non-existence est totalement bouleversant. Car que raconte le film finalement ? Un couple sublime de jeunes prolos (le film est définitivement ce que qu’essaie de faire Ken Loach, par exemple, c’est totalement, et je dis ça le plus sérieusement du monde, du cinéma du réel) qui partagent une passion et une compréhension profonde, du moins en apparence, couple bouleversant et donc attirant et fascinant pour le spectateur, malgré la dureté et la laideur de la Société alentours. En apparence dis-je, car, curieusement, B. se révèle être une petite-bourgeoise quelque part, une femme au foyer de moins de 50 ans, et ce malgré son attitude punk. Son homme ne pouvant plus lui fournir le cocon matériel, elle l’abandonne de la manière la plus violente qui soit. Robert, débordant d’amour, ne peut s’en remettre, la dernière chose qui le retient au monde à céder, c’est une trahison complète. Rien n’est sûr. La rupture est toujours à portée de main. On vit seul. Et on meurt seul.
NEKROMANTIK, titre très précis au final, est un film d’une grande tristesse qui laboure l’âme du spectateur. L’image inversée de la séquence finale est un abîme de solitude, une capitulation (mais comment pourrait-il en être autrement) logique, un gouffre immonde qui ne peut que vous bouleverser. [Je crois que c’est la plus puissante idée que j’ai vue dans un film cette année !] Ce lyrisme échevelé mais désespérant, cette puissance atomique du film ou de sa dernière partie ne vient pas de nulle part. Buttgereit a construit avec ce film un ensemble rigoureux, complètement placé sous le signe de la fulgurance (très bel exemple de ce que j’appelle la fulgurance : les idées et l’émotion du film, ses nuances, sont placées uniquement, et j’insiste, dans la mise en scène, dans la grammaire esthétique, dans le collage intrinsèquement disparate d’images et de sons hétérogènes). Le réalisateur ne lâche jamais la pression, crée finalement un monde de toute pièce où chaque plan, chaque scène aura son importance. NEKROMANTIK raconte la destruction de l’amour, la comédie et la cruauté du monde moderne, l’immense laideur de la société (le film semble avoir été réalisé hier, tant le contexte est encore aujourd’hui, et peut-être plus que jamais, pertinent), l’insupportable trahison au sein même de l’amour le plus pur. Il y a un effet de catharsis, d’effarement et de communion désespérée qui se déploie dans la dernière partie du film. Le monde a disparu, et nous contemplons l’agonie ignoble de cet homme qui finalement n’avait d’autre solution que de mourir, ou plutôt que la Société condamne à être déjà mort avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit. Pour parodier le poète, Robert est sans doute le seul héros que nous méritons, l’idiot magnifique forcément broyé par la violence de la société contemporaine, l’agneau sacrifié sur l’autel du chaos. Entre lui et nous, malgré la violence de la séquence finale, c’est un mouvement de sidération qui nous unit, une communion triste à mourir. C’est finalement dans la conclusion du film que se joue cette troublante identification. C’est nous autant que Robert qui agonisons. La scène choquante du film, c’est cette scène finale où la blessure originelle (de l’existence) rejoint celle (du premier) de l’amour pur trahi, chose toujours possible mais toujours inacceptable.

Cadrages magnifiques et originaux incessants, photographie sublime (signée Uwe Bohrer), bande originale étonnante, montage précis et signifiant, extravagance graphique, tout est là. Buttgereit prouve qu’on peut faire un film totalement personnel et original pour 300 marks. Si le film déclencha le scandale, ce qui permit à l’époque, par retour heureux du bâton, à beaucoup de gens de voir le film, on ne peut-être que triste, finalement, que dans l’univers cinéphile collectif, NEKROMANTIK n’ait jamais gagné sa place de film essentiel de la période contemporaine, qu’il ne soit pas devenu une référence ultime. NEKROMANTIK ne connaîtra jamais le sort d’un MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, c’est-à-dire ne deviendra jamais un classique, un film important. C’est très triste. [Contrairement à Hopper, en plus, Buttgereit ne s’est pas arrêté là et a signé un petit paquet de films magnifiques, dont le splendide SCHRAMM que je vous recommande tout autant.] Buttgereit est toujours vivant, mais, semble-t-il, ne fait plus de film. C’est totalement scandaleux. A l’heure ou les distributeurs de films et ou les éditeurs vidéos cherchent à exhumer les vieux films d’exploitation ou d’horreur, il serait assez utile de faire redécouvrir au public Buttgereit et ce NEKROMANTIK afin, enfin, que le public cinéphile accueille à sa juste valeur ce film magnifique et si puissant, et que ce titre devienne ce qu’il aurait du toujours être : une grande référence. NEKROMANTIK est un film tout à fait important, indispensable même, qui dépasse largement le cadre du cinéma d’horreur auquel il n’appartient pas, ou peu, au final.

Purement Vôtre,

Dr Devo.
 
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Publié dans Corpus Analogia

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Vincent 06/07/2007 13:41

Et bien, moi z'aussi, ça me rappelle des souvenirs bien proches de ceux de Ludo (la VHS approximative). je crois même que ça renforçait le côté glauque du film. j'ai encore bien des images en tête, mais rien qui me permette de commenter votre analyse plus que ça. J'avais vu la suite, aussi, mais ce n'était pas à la hauteur. J'aimerais bien les revoir.

Ludo Z-Man 05/07/2007 18:48

Je me souviendrais toujours du soir ou je l'ai découvert celui là sur une VHS ultra-usée en VO allemande sous titrée. Schramm est trés beau aussi.Sur Buttgereit, il y avait l'année derniére sur ARTE, une trés jolie emission ou l'on voyait le cinéaste allemand discuter et se balader dans Berlin en compagnie du réalisateur canadien underground Bruce La Bruce (l'auteur de Hustler White). On découvre Buttgereit en 2006 soit des années aprés le scandale provoqué par les Nekromantik (il y a une suite aussi, je crois c'est la suite d'ailleurs qui a faillie étre détruite, pas l'original), il a arrété de faire du cinéma, et réalise et écrit des feuilletons radiophoniques, ce qui lui permet, selon lui plus de liberté créative. Il ne semblait pas aigri mais toujours aussi passionné.