HORRIBILIS, de James Gunn (Canada/USA-2006) et STITCHES de Neal Marshall Stevens (USA-2001) : On passe au Plan B !

Publié le par Dr Devo

[Photo : "The Hidden Place (Kim Kelly Syndrom)" par Bertrand, webmeistre du site Multa Paucis,

d'après une photo de la comédienne Busy Philipps tirée de la série FREAKS AND GEAKS]

 

 

Chers Focaliens,

On continue la ballade dans les rayonnages de la dévédéthèque nationale du Marquis. Maintenant, les minuscules vacances sont terminées, souvenons-nous...

Ça commence par une séance de rattrapage avec HORRIBILIS de James Gunn (Canada-USA,2006), ancien scénariste chez TROMA, la célèbre boîte à séries Bzzzz de Lloyd Kaufman ("la seule école de cinéma complètement gratuite des USA !" d'après Kaufman lui-même). Le film était sorti en salles il y a quelques temps, mais sans que je puisse le voir, ça tombe bien. Approchons-nous.
Chez nous aux USA, de nos jours, à Ploucville, ville très moyenne où la population semble ou pauvre ou au contraire bourgeoise et aisée. C’est une commune plutôt rurale où tout le monde a tendance à se connaître. Michael Rooker a réussi : travail rémunérateur, grande maison, et une femme superbe (Elizabeth Banks), légèrement plus jeune que lui, pour s'occuper de la maison. Cette dernière doit tout à son mari. Rooker l'a sortie du ruisseau il y a quelques années, lui a offert des études (qui ne lui servent à rien ! Pas besoin de faire des études pour passer l'aspirateur), et lui a fait accéder à une vie petite-bourgeoise qu'elle n'aurait jamais connue sinon. Le couple s'est donc construit sur un déséquilibre, et c’est Madame qui a une dette incompressible, en quelque sorte, au moins sur le plan psychologique et social. Le couple ne bat sans doute pas de l'aile, mais ce n'est pas la passion échevelée non plus. C'est la routine, sans beaucoup d'intérêt, et le fait que Rooker, ni spécialement passionné, ni bête, ni intelligent, ne soit pas vraiment un homme glamour n'arrange rien. De là à dire qu'elle s'embête dans cette vie aisée, il n'y qu'un pas, et Madame du coup s'ennuie en attendant la mort.
La situation va se simplifier en devenant catastrophique. Un soir, une météorite extraterrestre (si, si !) s'écrase dans la forêt, et c'est Rooker qui trouve l'objet. Aussitôt, il est agressé par une espèce de petite limace sortant du météorite et qui lui rentre dans la peau. Rooker vit désormais avec un E.T. dans le tiroir, au prix d'énormes souffrances, et peu à peu il mute. Le shérif du coin (Nathan Fillion), un p'tit gars très sympathique et célibataire, sans doute ancien flirt déçu de Madame, commence à enquêter sur la disparition en masse des chiens et des chats de la ville ! Un phénomène étrange bientôt suivi par le massacre impressionnant de vaches en pleins champs dont on retrouve les carcasses étrangement dépecées. Quand c'est une jeune femme qui disparaît, les pistes mènent vers Rooker, qui a bizarrement disparu de la circulation lui aussi. Ce dernier est en effet très occupé : il a fécondé la jeune femme kidnappée de milliers de petites limaces extraterrestres ! L'invasion peut commencer !

Météorite, contamination, invasion ! HORRIBILIS ne va pas chercher midi à quatorze heures et c'est clairement une série B ! Si on a dit du film, à sa sortie, qu'il était réalisé dans un style 80's, il faut nuancer quelque peu, la mise en scène étant assez contemporaine. Là où effectivement on pense aux glorieuses années 80, c'est dans l'écriture tout d'abord. Le film s'ouvre sur un générique très social, le scénario va directement à l'essentiel et est plutôt bondissant, sur une trame classique y compris dans ses développements. Le fait qu'on soit à Ploucville, et qu'un humour assez noir soit toujours présent rappelle aussi l'époque où le fantastique de série indépendant sortait encore un peu en salles. Bref, c'est le côté sec et nerveux du film qui nous rappelle notre belle jeunesse, d'autant plus que le film de James Gunn est réalisé avec soin. Le récit est bien construit, bien écrit, et développe en général une écriture assez visuelle à peu de frais. Les décors sont bien utilisés. Le scénario est malin, et tout en gardant son indépendance, brasse autour d'un thème balisé un tas de références très sympathiques et détournées de manière personnelle. On pense à la saga morte-vivante de Romero, à L'INVASION DES PROFANATEURS, au VILLAGE DES DAMNÉS, au SOCIETY de Brian Yuzna, etc., sans que cela ne devienne un jeu de citations, ni ne plombe une écriture plutôt personnelle. Le récit avance vite, les développements sont nerveux, et la galerie de personnages, quelquefois très typés (je pense notamment au maire colérique et obsédé par sa côte de popularité, joué par un grand Gregg Henry !) révèle des nuances absolument fines et qui sortent du moule suffisamment pour donner encore un peu plus de peps à l'action ! Bien joué ! Tout cela est fort bien développé. L'aspect social du film se lit en filigrane et de la même manière que les références (graphiques essentiellement) cinéphiles ne mangent pas le film, il ne fait pas dévier les intentions de Gunn, qui continue à faire un film d'horreur nerveux. Quelques idées très bien senties et bien amenées innervent constamment le film, et, en plus, amènent des développements malins et subtils. L'aspect communautaire de la créature d'abord (je vous laisse découvrir ça !). Voilà une idée assez brillante et bien développée qui donne une bonne idée de ce que le film a de malin. Car finalement, et là aussi la lecture ne mange pas le film et n'est qu'un sous-texte absolument mineur, James Gunn décrit une petite ville gentiment plouc, un poil réac', disons traditionnelle. Sans faire de discours politique (pas d'anti-républicanisme de base comme c'est la mode en ce moment), Gunn décrit une galerie de gens assez rigolos et un peu "dull" (sombres, gentiment bêtes) comme diraient nos amis anglo-saxons. Leurs choix politiques se basent sur le respect de la tradition de la chasse, par exemple. Et on imagine facilement que tous ces gens sont des conservateurs américains, ni bons ni mauvais, juste un peu ploucs. Sans les décrire comme étant de sombres imbéciles rétrogrades, Gunn met l'Amérique, et ce discrètement, devant un miroir à peine déformant. HORRIBILIS est en fait un cauchemar darwiniste ! Quelle est la société la plus développée : celle qui évolue au fil des générations et s'adapte à l'environnement et l'exploite, ou celle qui est peut-être moins développée mais dont le nombre d'individus garantit la survie. Bref, l'Homme, animal évoluant et modifiant le monde, est-il plus fort qu'un micro-organisme simplet mais qui est pourtant aussi vieux que les dinosaures ? Entre les deux, qui est le plus fort ? Derrière la question se cache celle de l'adaptation, et bien sûr du nombre ! L'invasion extraterrestre est effrayante dans le sens où elle privilégie la tactique de groupe, là où l'être humain a du mal à lutter car il fait partie d'une société constituée d'individus. Société vs Individu, une fois de plus, et dans cette histoire Gunn confronte l'Amérique traditionnelle, notamment religieuse, devant sa propre peur, celle du tout-darwinisme ! Ironie par l'absurde en quelque sorte ! Gunn développe avec malice ce thème qui comprend à la fois l'invasion extraterrestre et la vie de couple à travers le personnage assez "pathétique" (bêtement triste) de l'héroïne. C'est bien joué, là encore. Le personnage de Rooker, qui devient peu à peu un mutant, est assez bien vu de ce point de vue, en ce sens qu'il mêle sa transformation en entité communautaire avec un questionnement opposé, et même basé sur ses préoccupations individuelles (son mariage). C'est assez étonnant.
La mise en scène suit, en plus ! L'échelle de plan est aérée, l'action bien découpée et très spatialisée (là aussi, voilà qui fait penser au années 80), le rythme nerveux et plein de suspense malgré la trame faussement classique. On note aussi de très belles idées graphiques, comme la "pénétration" de la jeune vierge adolescente par la limace extraterrestre, scène qui ouvre la porte à un plan complètement foufou, complètement en images de synthèse, mais très très fort (...et qui développe une très bonne idée, assez effrayante). Dans ce plan, on voit que Gunn sait insuffler une vraie tension apocalyptique à son film, et qu'il pourrait sans doute développer des idées graphiques assez fortes et iconoclastes.
HORRIBILIS est dont un film soigné, nerveux et pas bête. Une bonne surprise, et un excellent film de série avec de la personnalité.


On reste dans la série B avec STITCHES (USA,2001), petit film direct-to-video produit par Charles Band, vétéran de la série B, relayeur de la méthode Roger Corman, et qui avec ce dernier ou des gens comme Fred Olen Ray ou David DeCoteau ont permis que la série B "old school" ne disparaisse pas complètement, et ce malgré l'expulsion de ces films hors des salles. Band, comme les autres, continue de produire des petits films fantastiques, souvent de budgets modestes et donc vite tournés, suivant les traces balisées des grands succès de l'entertainment "A" du moment. On fait du slasher quand c'est à la mode, du dinosaure quand ça cartonne au box-office. Bref, on sort les marrons du feu, et on signe des petits films sans prétention, quelquefois médiocres et quelquefois plus réjouissants !
STITCHES se passe dans les années 30 ou quelque chose dans le genre aux USA. L'histoire se déroule dans une espèce de pension tenue par une dame d'environ 50 ans qui loue des chambres à toute une petite troupe de personnages. On trouve là un jeune couple fraîchement marié, un jeune retraité plutôt malin, un étudiant sans doute brillant et sûrement passionné, une jeune fille institutrice et renfermée malgré son physique avantageux, et enfin la nièce de la taulière, pauvre fille maladroite et timide qui fait office de domestique et que sa tante traite quasiment comme une esclave ! Le groupe vit donc en colocation dans une petite maison assez cossue et très bien tenue. Ces gens là, modestes sans doute, sont très éduqués et extrêmement courtois les uns envers les autres. Pendant ce temps là, quelque part en enfer, un démon prépare une petite virée sur Terre ! Il décide de prendre la forme d'une vieille dame de 65/70 ans, courtoise et inoffensive, et choisit comme terrain d'expérimentation notre fameuse pension. Ce démon qui adore coudre les âmes humaines (au sens propre !) va exploiter les failles de chacun afin qu'ils choisissent de leur propre chef de lui donner leur âme. Un plan machiavélique et tordu qui a toutes les chances de marcher à merveille et  qui devrait permettre de broyer ces braves gens dans d'atroces souffrances !

Ce qui est bien avec Charles Band, DeCoteau et Corman (j’en profite pour replacer mon bel article sur LEECHES ! de DeCoteau, article best-seller à l’époque !), c’est que si le film TRANSFORMERS de Michael Bay marche cet été, ils vont faire une dizaine de séries Bzzzz fauchées avec des objets qui se combinent et se combattent ! C’est ça aussi, l’exploitation, cet opportunisme quelquefois malin, cette volonté de recycler les thèmes classiques du cinéma fantastique ad aeternam et sans complexe. Je lançais l’autre jour le concept de "films de table" comme on dirait vin de table ou de consommation courante, et ce concept marche plutôt avec les productions de Band. C’est du consommable sur table, chez soi, en cubi’ de 5 litres, à la fraîche. Régulièrement, on tombe sur des films rigolos à regarder, souvent certains ne sont pas bons, mais en cherchant bien, on voit des choses tout à fait honorables. Et puis de temps en temps, une petite perle. Il ne faut pas oublier que beaucoup de chefs-d’œuvre populaires sont sortis de ce circuit : regardez DOLLS, RE-ANIMATOR, deux superbes films de Stuart Gordon (DOLLS est sublime, vraiment), ou encore un film important comme SOCIETY de Brian Yuzna, c’est quand même de là que ça sort et ce n’est pas un hasard.
STITCHES est réalisé directement pour la vidéo par Neal Marshall Stevens (scénariste de l’épuisant 13 FANTÔMES, vu péniblement en salle en compagnie du Marquis d’ailleurs !). Et la surprise est assez grande. En plus d’être plutôt réussi globalement, ce qui frappe avec ce film, c’est sans doute l’originalité du ton et de l’écriture, et il faut bien le dire, Band et Marshall Stevens ont placé la barre assez haute, et ont clairement essayé de faire autre chose que leurs séries B habituelles.
Il y a d’abord le contexte des années 30, et donc le film en costumes qui en découle, rare dans ce type de productions. D’ailleurs, les costumes, accessoires et décors sont vraiment beaux, et même soignés. Les éléments et objets fantastiques sont eux "designés" ou éclairés de manière contemporaine (une espèce d’éclairage type LED ou néon de couleur par exemple, pour la machine à coudre où le démon coud les âmes humaines ; un lumière hors-contexte dans le film, anachronique, qui procure une belle sensation de fantastique à peu de frais du coup, bravo !). STITCHES choisit en plus le parti pris assez casse-gueule de faire un huis clos. Là aussi, c’est surprenant. Le réalisateur possède donc un terrain de jeu très bien construit, et malgré le fait que la maison soit assez petite et assez intime, il essaie quand même de découper son film et de soigner son cadre de manière à ce que tout cela ne soit pas répétitif. Du coup, on assiste à un jeu d’axes assez développé, de changements de focale, etc. Là où beaucoup auraient vite abandonné devant l’étroitesse du décor et auraient balancé des plans anonymes pendant 90 minutes, Marshall Stevens multiplie les efforts, arrive à aérer son échelle de plans (bravo, ça n’a pas dû être facile). Comme la photo est plutôt soignée elle aussi (signée Brad Rushing, avec de très belles ambiances d'intérieur/jour notamment), le film acquiert vite de la personnalité sur le plan esthétique. Plutôt que sacrifier le petit budget sur l’autel des effets spéciaux, le choix a été porté sur des effets assez cheap, plutôt maladroits, mais c’est un choix stratégique. Le film est fait pour le marché vidéo, et surtout comporte assez peu d’effets. Le résultat final est donc cohérent, on n’a pas ruiné la production en investissant sur des détails.
Et c'est là que le film crée la surprise la plus grande : il est basé sur la psychologie des personnages, sur l’interprétation, et sur l’écriture des sentiments ! C’est ça qui rend le film aussi atypique. L’action n’est pas mise en avant, et le déroulé narratif est assez calme. On se rend compte alors que la chose, plutôt classique au départ (un démon torture psychologiquement les gens en utilisant un jeu de masques shakespeariens pour les pousser, aux termes de grandes souffrances psychologiques ou affectives, à donner leur âme de leur plein gré !) est en fait plutôt iconoclaste, et bien écrite. Les intrigues mêlées fonctionnent bien, on évite le catalogue à la SEVEN (un péché = une damnation) pour une évocation plus trouble et plus équivoque des fêlures des personnages, fêlures grandes ou petites d’ailleurs. Ce qui nous vaut quelques belles scènes, car en plus les acteurs, très précis (bien plus que dans les autres productions direct-to-video, ils sont vraiment impeccables et nuancés) rendent bien justice à leur personnage respectif. Les baisers et le retournement progressif de situation pour la jeune institutrice renfermée est une séquence très belle, et donne un bon exemple de la finesse globale de l’écriture, et de la lente dérive des personnages à travers leurs émotions, leur histoire et finalement la partie sombre de leur psyché. Tout cela est souvent feutré mais douloureux, sur un ton sotto vocce, assez prenant. Le réalisateur et le scénariste Benjamin Carr [scénariste habitué des productions Charles Band et co-producteur du très beau THE NIGHT FLYER (USA-1997) de Mark Pavia, très belle adaptation de Stephen King] savent de plus gérer la chronologie et la temporalité avec facilité, là aussi évitant de se développer une évolution "personnage par personnage" du déroulé narratif, pour plutôt miser sur une intrigue mêlée et un complot psychologique global plus complexe qui met aussi à mal la dynamique du groupe. Divisés par le Temps, les personnages sont plus vulnérables, très bonne idée (les personnages ne seront tous réunis, et ce malgré la promiscuité du lieu, que dans la première scène finalement). Le résultat est donc original et convaincant : Marshall Stevens a misé sur un film assez feutré qui ne minimise pourtant pas l’aspect classiquement fantastique des enjeux et de l’histoire, mais arrive à donner un vrai souffle, une vraie tension, voire une certaine violence affective et sociale à son film. Un air de tristesse assez remarquable flotte dans cette maison. Si l’intrigue est simple, ses ramifications sont directes mais nuancées, et l’entremêlement des tactiques démoniaques finit de rendre la chose subtile. Refusant de choisir la facilité d’un film pêchu à l’action sur-vitaminée, il préfère largement cette ambiance faussement calme, pleine de suspense et de sentiments assez émouvants. Il ne mise pas sur l’action mais sur l’enchevêtrement plus subtil des caractères. Ce qui ne l’empêche en rien de travailler sa mise en scène comme on le disait. STITCHES est donc un film particulièrement soigné, très original sur une trame qui aurait pu ne pas l’être, et qui a le courage de prendre le spectateur des productions Charles Band totalement à contre-pied. On sent d’ailleurs que Band a complètement compris l’enjeu du film, et que ses choix stratégiques ont été bien encouragés. STITCHES rappelle ainsi que le cinéma fantastique de série B ne se réduit pas à l’exploitation des thèmes à la mode, et renoue aussi avec cette tradition qu’avait ce type de productions, notamment dans les années 80, de proposer un cinéma fantastique différent et explorateur. Sans être une révélation totale, STITCHES est donc un film étonnant, et on aimerait voir ce que donneront les prochains films, s’il y en a, de Neal Marshall Stevens. En espérant que Band, qui apparemment vient de sabrer sa célèbre compagnie FULL MOON pour créer une autre boîte de production, continue dans cette perspective de proposer des films plus ambitieux et plus atypiques comme celui-là. Comme STITCHES se trouve assez facilement dans les pires bacs à soldes pour moins cher qu’un paquet de cigarettes, je ne saurais, et le Marquis avec moi, que vous recommander cet achat.

Sainement Vôtre,

Dr Devo.
 
Retrouvez d'autres articles sur d'autres films, en accédant à l'Index des Films Abordés : cliquez ici !

Publié dans Corpus Analogia

Commenter cet article