STEAK, de Quentin Dupieux (Canada-France, 2007) : ...tandis que j'agonise !

Publié le par Dr Devo

[Photo: "Se Rendre compte des Moches Choses" par Dr Devo,

d'après un dessin tiré de la bande-dessinée ICE HAVEN de Daniel Clowes]

 

 

 

Chers Focaliens,

Allons faire un petit tour du côté du cinéma français si vous le voulez bien, pendant que nous nous enfonçons dans cet été pas si mal que cela, et dont on pourrait même dire que ce n'est pas la période la plus moche de l'année cinématographique. Grâce à BOULEVARD DE LA MORT notamment, et même, juste avant la fin des cours, grâce à deux ou trois bricoles sympathiques et relativement enlevées comme CLERKS 2 par exemple.

On commence avec STEAK, film de Quentin Dupieux (bonjour Monsieur) avec Eric et Ramzy, célèbres duettistes francophones dont on ne peut pas dire que je sois fan, mais alors pas du tout. Pour avoir projeté dans ma jeunesse LA TOUR MONTPARNASSE INFERNALE, je pensais que jamais, mais alors jamais, on ne me prendrait en flagrant délit de visionnage de ce genre de choses. Mais comme vous le savez, participant à une célèbre (dans mon immeuble et dans le quartier) émission de radio, je choisis malgré tout de voir le film, surtout pour des questions de compatibilité d'horaires, et aussi histoire d'avoir quelque chose à raconter à la dite émission.
Chez nous, en Amérique, dans une période indéterminée, entre 1987 et nos jours. Ramzy est un lycéen (si si !) qui n'a pas la vie facile. Brimé par ses petits camarades, tête de turc sans nom, brimé et humilié des manières les plus stupides qui soient, le pauvre garçon vit une existence de marginal dans son lycée. Les blagues connes et les petites humiliations à trois dollars six sous pleuvent sur lui avec une régularité de métronome, c'est-à-dire tout le temps. Rat mort épinglé dans son casier, petites claques, dégradation de vêtements, humiliation verbale, tout y passe. Suite à un concours de circonstances, il met la main sur une mitraillette, et pour se venger, il assassine trois de ses camarades. Peu après l'incident morbide, il croise la route de son ami Eric, qui à son tour est victime d'un concours de circonstances : quand la police débarque, c'est Eric qui a la mitraillette entre les mains. Il se fait (il)logiquement arrêter.
7 ans plus tard, Eric, complètement ravagé sur le plan psychologique après un internement en centre médicalisé fermé, est relâché dans la nature et la société. Ses parents s'étant enfuis, le voilà tout seul, prisonnier de son corps d'adulte alors qu'il n'est encore qu'un adolescent dans sa tête, rendu psychotique par le drame. Ramzy va à sa rencontre, sans s'excuser. Lui, il a un projet nouveau : intégrer la bande des Chivers, sorte de gang dans le plus pur style années 60 dont les membres sont connus pour boire du lait, avoir des pseudonymes américains, faire la loi sur le campus et être au top de la coolitude. Mais pour entrer dans la bande, il faut être parfait physiquement, ce qui implique de faire (c’est la grande mode) de la chirurgie esthétique. Ramzy a franchi le pas et dans quelques jours on lui retire ses bandeaux, et il pourra voir son nouveau visage. Malgré ses difficultés à atteindre la cool attitude des Chivers car trop maladroit et trop peu sûr de lui, Ramzy devrait dans quelques jours rejoindre la bande. Mais Eric, qui n'a plus que Ramzy comme repère et connaissance dans un monde qui lui est devenu incompréhensible, colle aux basques de son "ami". Et ce dernier fait tout pour se débarrasser de ce boulet humain. Car ce n'est pas à la veille d'intégrer les Chivers qu'il faudrait commettre une erreur...

Comme me l'a fait remarquer notre ami Invisible (qui devrait sans doute consacrer un article au film), STEAK commence par un gag digne de la 7e COMPAGNIE, à savoir un militaire roulant en jeep et qui perd sa moumoute ! Le ton semble donné. Et pourtant, on est loin du compte. STEAK est un film assez étrange, accueilli de manière catastrophique par la critique, et de manière encore plus dure par le public (ce qui est assez rare) qui déteste la chose. Et pourtant, on est surpris. D'abord par la direction artistique, et aussi par le contexte du film. Tourné avec deux stars françaises, STEAK désigne physiquement et artistiquement la théorie focalienne du "chez nous, en Amérique" d'une bien étrange manière, ce en quoi il s'inscrit en complète opposition avec QUI A TUÉ PAMELA ROSE ?, le film avec Kad et Olivier (autre paire française de comiques), film assez soigné (du point de la direction artistique justement, s'entend) d'ailleurs sensé se passer aux USA, et qui parvenait avec facilité à le faire croire sans ambiguïté tant il était impossible de deviner que le film fut tourné à Boulogne-Billancourt ! Ici rien de cela et donc, même, le contraire. Quentin Dupieux choisit le no man's land thématique et géographique. Le film se passe aux USA et en même temps, le choix des deux acteurs et le choix de direction artistique contredit ce contexte pourtant asséné ostensiblement. Décors banals, accessoires et costumes fanés, presque cheap, Eric et Ramzy... On est dans des Etats-Unis de faux semblants, un truc vaguement ressemblant mais dont la crasse et la banalité font penser à un film 100% français. En guise d'USA, STEAK est tourné au Canada dans les décors les plus ploucs possibles. Ainsi, les scènes de lycée semblent tournées en Seine Saint-Denis. On est loin des décors luxueux et branchés des films de college américains. Pour résumer, on a un contexte scénaristique et esthétique qui se veut très fort, mais qui en somme est "designé" pour ne pas fonctionner ! Ajoutez à cela l'étrange casting : les acteurs censés jouer les teenagers ont quasiment tous plus de trente ans, ce qui est vrai d'ailleurs pour les deux personnages principaux. Là où on attend, en plus, une armée de beaux gosses, comme dans n'importe film de college qui se respecte, on se retrouve avec beaucoup d'acteurs à la tête totalement improbable, proche du plouquisme. Enfin, le film est tourné en langue française ! Le tout donne un ensemble faisandé, au sens focalien (pour ne pas dire devoïste) du terme, et ce n'est pas forcément un défaut, c’est peut-être même quasiment toujours le contraire, c'est-à-dire un film qui ressemble à tout sauf à un vrai film de cinéma. [Pour ma part, et je fais là un aparté, tous les films devraient viser cette ambition majeure. Voilà pourquoi des longs métrages comme les récents THE FOUNTAIN (vraiment pas bien) ou ZODIAC (raté de peu) n'atteignent aucun de leurs objectifs. Et voilà pourquoi les réalisateurs perdent toute ambition de faire un film qui ait de la personnalité.]
Drôle d’objet donc que STEAK : décors décalés, acteurs « miscastés » comme dirait Alain Delon, contexte étrange et souvent syncrétique du point de vue chronologique (sommes-nous dans les années 60, 80 ou 2000 ?). On retrouve donc, par une espèce de transposition (au sens musical) étrange, dans une tonalité biaisée et bizarre qui n’est pas non plus, par ricochet, sans évoquer le gros blockbuster comique à la française (que ce soit des projets nullosses du style
POLTERGAY, ou autres LE BOULET, ou les autres films de comique sur-gonflés à la UN TICKET DANS L’ESPACE, ou les films de Michael Youn et autres CAMPING). Il y a donc tout ça dans STEAK, qui ressemble aussi à un décalque volontairement raté d’une part (non pas dans le sens où STEAK est nul, mais dans le sens où il ne vise pas la cible, mais un objet proche de la cible, ou alors la cible d’à côté !), et donc intentionnellement étrange, et d’autre part qui vise aussi la comédie classique française dans ce qu’elle a (de pire).
 
La sensation en tant que spectateur est vraiment dérangeante. Le film devient étonnement physique, car nous avons la sensation improbable de nous trouver géographiquement sur une île située en plein milieu de l’Atlantique, entre le vieux et le nouveau monde, ce qui est déjà quand on y pense une façon de renvoyer tout le monde dos à dos. Peu à peu, le malaise s’installe, renforcé, il faut bien le dire (mais en second lieu, ce qui est plutôt malin), par le sujet à la fois glauque et loufoque, naviguant aussi entre deux eaux. Comme si, pour faire une jolie métaphore, nous avions le cul entre deux chaises, mais que les deux chaises étaient éloignées d’une dizaine de mètres.
Rien n’est agréable dans STEAK, donc, ou disons plutôt rien n’est séduisant de manière complète et totale. La mise en scène est aussi étrange. Le cadre est souvent de guingois, jamais totalement joli. Ceci dit, certains passages sont franchement moins bons de ce point de vue (la sortie de l’hôpital psychiatrique par exemple, la spatialisation des retrouvailles Eric/Ramzy qui suit, etc.). Mais en général, le cadre est quand même bizarre (qui aurait fait un plan aussi improbable que celui de la scène d’ouverture, avec le militaire au volant de la jeep ?), pour le meilleur et le moins bon en quelque sorte. La palme va à la séquence finale où l’errance de Ramzy (plan dans la forêt absolument effrayant, ou ce plan de perdition sur la route encombrée) fait vraiment froid dans le dos et s’avère réussie de la manière la plus incongrue qui soit. La photo est difficile à juger en ce qui me concerne, car j’ai vu le film dans une copie au tirage un peu étrange, mais je suppose qu’elle tire vers l’automnal orangé assez doux. C’est l’élément le plus constant. Le montage est assez tranquille. Côté son, il y a des choses plutôt pas mal, outre la musique. Globalement, il y a toujours quelque chose de pas normal qui se passe, et on sent la volonté de réfléchir à ce que l’on fait. La coupe lors de l’arrestation (plan très très long) est décidée par la sortie du cadre du personnage (au détriment du rythme, et donc c’est une vraie décision de mise en scène), par exemple. La scène sur le « nouvel humour » est un faux plan séquence. Ou encore citons ce plan étrange quelques secondes plus tard, avec un plan sur la voiture de police dans un soleil couchant, chose qui a dû être difficile à tourner et qui ne « colle » absolument pas avec le reste du film, dans le sens où ce sur-esthétisme n’est jamais repris dans un seul autre plan du film. Là, Dupieux le met en exergue, l’isole du reste du film, et pour enfoncer le clou. Il fait ensuite un truc assez joli : il mixe en loucedé, de manière très faible (certains spectateurs ont dû le louper sûrement) un extrait d’une pièce orchestrale (Beethoven peut-être). On voit donc bien que le garçon choisit sa mise en scène, qu’elle soit de bon goût ou pas, et qu’il s’est posé des questions allant dans ce sens.

Côté interprétation et contenu, là aussi c’est étrange. Je ne connais pas beaucoup le travail d’Eric et Ramzy, mais les deux sont en décalage. Si on retrouve le côté potache et personnel des deux comiques, enfin j’imagine, le ton est aussi résolument autre. Comme l’ensemble du film, on nage en plein non-sens, ce qui est au diapason du reste du film. Bizarrement, on est plus proche des anglo-saxons. Les dialogues ne sont pas parodiques, pas référencés, et ne disposent pas de marqueurs « maintenant, riez ! » car ils détestent la dictature de la punchline. On hésite entre le rire et le malaise. Souvent, l’impression donnée est assez abstraite [ce qui est quand même quelque chose, car le sujet du film (intégrer la bande des Chivers) est au contraire ouvertement simplet, et le paradoxe se ressent assez fort, du coup]. La loufoquerie est présente, mais donc déviée par le non-sens comme je le disais, et marquée de cette impression forte de ne pas savoir totalement de quoi le film parle. Les dialogues ont un ton particulier, dans lequel les deux acteurs et le réalisateur se baignent avec délectation, de manière plutôt malicieuse. La question du rythme de ces dialogues est constante. Souvent très ou trop longs pour un film comique normal, ils sont soutenus par des plans qui n’arrivent jamais à couper et passer au suivant (comme dans la scène de la voiture, très très bizarre, indigente même, mais qui est totalement du calcul, qui n’est pas un système mais devient une décision créatrice : ce dialogue qui parle de ce qui est comique ou pas - Ramzy dit : « Les choses ont changé en 7 ans, t’as loupé plein de trucs, et ça c’est de l’ancien humour, c’est terminé! » – s’avère d’une grande déconstruction, même pas référencée. C’est bien à l’image du film : une sorte de texte abstrait faisant semblant de parler de tout à fait autre chose. Le film entier repose là-dessus. Il raconte l’histoire de deux personnes violemment exclues de la société (société ultra-violente, qui justifie largement l’emprunt débilistique mais juste à ORANGE MÉCANIQUE) mais qui se lance dans une quête effrénée d’intégration, quête perdue d’avance, où les deux accidentés seront broyés par un système qui ne supporte pas le ringard d’une part, et l’excentricité de l’autre. Nos deux cas sociaux (comme on dit « cassoce ») ne feront plus jamais partie du monde, le début sera la fin, le système est verrouillé de l’intérieur, comme les WC ! Ça c’est clair, c’est le sujet du film exprimé avec force. Les paroles dans le film sont construites avec malice et un goût du jeu évident, mais dans le même mouvement, elles deviennent tellement abstraites que le film en deviendrait volontiers émouvant, non pas parce qu’il exprimerait des choses sur un ton pathétique (le film est juste violent, pas le temps de faire pleurer Margot), mais parce qu’on a l’impression de buter encore et encore contre le mur de l’expression. Les personnages principaux (notamment celui d’Eric) et le spectateur avec eux (qui devient du coup très impliqué) semblent se manger ce mur constamment, celui de l’expression difficile, presque impossible, d’un sentiment d’injustice et de violence pourtant omniprésent, indéniable, incontournable. Les mots sont coincés dans notre gorge (« the words get stuck in my throat », comme disait le groupe Devo dans sa célèbre reprise dont l’interprétation est aussi douloureuse qu’ici). On sait ce qu’on veut dire mais l’expression du message devient difficile, à cause du contexte artistique et social. Eric et Ramzy sont deux personnages qui essaient de trouver une parole ! De crier le Verbe. Ils utilisent les mauvaises méthodes sans doute (essayer d’intégrer une société inique, ce qui est naïf au fond, mais rappelons-nous qu’ils jouent des personnages de teenagers après tout). Le souffle de leurs mots se heurte au mur de la violence du Monde, et le son ainsi dévié se mue en une parole abstraite et absurde. C’est la définition du non-sens anglo-saxon, quasiment. Dupieux, également scénariste, insiste avec justesse d’ailleurs, notamment en prolongeant de manière douloureuse et souvent drôle les dialogues et les situations insupportables et violentes. Le Monde est perçu comme un tapage de tête contre le mur en ciment, et on bute, on bute, on bute, on bute, on bute sans fin, motif largement repris dans le film : la scène effrayante de l’infirmière [« Tu te tais maintenant. Tu te tais. Non, tu te tais. Tu arrêtes de faire ça. Non, arrête. Tu te tais maintenant », comme un rappel aux personnages d’infirmières dans les chansons de Devo là aussi (« Nurse says you haven’t much to give »). La scène de la leçon de piano aussi. Et la scène de voiture dont j’ai déjà parlé et où il faut répéter la blague douze fois jusqu’à ce qu’on soit épuisé, vidé et désespéré.]

On notera un grand nombre de scènes qui fonctionnent énormément. Notamment le passage lors d’un cours à la fac qui commence comme un motif illustratif sur les Chivers, mais dont la coupe est inféodée au discours imbuvable du prof (et complètement représentatif du film, c’est assez beau), le dialogue de sortie avec le psychiatre (excellent comédien !), les plans totalement effrayants et mickaeljacksonniens dans la dernière partie du film (la culture populaire omnipotente qui se transforme en film d’horreur social, plans très violents et très réussis), la scène où les Chivers sèment la terreur dans la salle de billard, moment très absurde et qui exprime parfaitement le décalage artistique du film là-aussi, la scène où les deux filles se moquent d’Eric dans le fast-food (moment effrayant là encore : quand Eric leur balance la bouteille de ketchup, cette violence n’a aucune incidence et prolonge même la moquerie ; la justice est donc impossible et la violence aussi en quelque sorte)… On note que le meilleur moment est vraiment très beau (et mieux mis en scène que le reste encore) : celui où Ramzy regarde la cassette vidéo de l’internement d’Eric. Là, c’est quasiment sublime, et on imagine ce que pourrait être le cinéma de Dupieux s’il se plongeait dans des dispositifs plus industriels. L’interprétation est très bonne. Le ton est finalement cousin de celui des univers foufous à la Benoît Forgeard. On retrouve ce goût du décalage et ce nouveau ton étrange qui fait qu’on ne sait jamais complètement, ou plutôt on n’est jamais complètement sûr que le dialogue pourtant simple, et que le film pourtant lisible, parlent vraiment de ce qu’ils disent. Les ouvriers de LAÏKAPARK parlent de quoi finalement ? De leur histoire en train de se dérouler (le chantier qui s’arrête) ou de quelque chose de plus profond, comme la marche stupide et excluante du monde, notamment du travail ? Ici, c’est un peu la même chose, par analogie et non pas comparaison. Bertrand, webmestre du site Multa Paucis, disait qu’il avait pensé à Blier pendant la scène du kidnapping. Les styles sont complètement différents, mais on pourrait voir en Dupieux, Eric et Ramzy des sortes de cousins éloignés, effectivement. La remarque de Bertrand est donc assez juste !

Enfin, saluons la rupture ! STEAK est un film qui représente un véritable suicide commercial et qui n’a satisfait, très logiquement, personne. Pire, tout le monde a trouvé cela lamentable. Situé entre Kubrick et les Charlots, le film marque pourtant une date importante. Pour la première fois (j’exagère un peu) depuis des lustres, une comédie française (en exil dans tous les sens du terme) casse le schéma classique et omnipotent, et Dieu sait que ce genre est largement le plus sclérosé dans notre pays. [Surtout que la comédie française définit entièrement le Marché, et influence tous les autres genres, et même le marché art et essai ! C’est le secteur leader.] Enfin, enfin, enfin, quelqu’un propose autre chose, et cherche à détruire le système de l’intérieur, essaye de faire sauter le bâtiment. Pour Eric et Ramzy, c’est terrible : ils ne feront jamais plus de cinéma sans doute, et mettent en péril leur popularité. Dupieux est cuit lui aussi. Il y avait dans STEAK pourtant une volonté courageuse et touchante de proposer autre chose, et de faire une comédie populaire (Kubrick, les Charlots, c’est quand même du cinéma qui plait !) qui se fondent sur une base abstraite à 90%. Cette volonté de proposer autre chose à la Société (ici du spectacle) est vraiment belle et touchante. Les trois compères le savent, en plus : ils s’attaquent à une forteresse quasiment imprenable. Dans un pays comme la France où l’uniforme est roi, et où les formes exogènes d’expression (et aussi d’humour) sont pendues en place publique, ils savaient sans doute pertinemment qu’ils allaient dans le mur et ont profité, dans une attitude réellement punk, artistes jusqu’au bout des ongles (eux !), d’utiliser la possibilité de faire un film largement distribué, de profiter de cette chance inouïe pour faire ce que la Société déteste et proposer dans un élan généreux autre chose, une autre chose qui mise sur l’implication du spectateur et sur son intelligence et sur son second degré, chose qui a disparu en France. STEAK est un film intègre. Dans sa volonté de proposer autre chose à la Société, geste d’autant plus généreux qu’il est désespéré commercialement, STEAK marque une date et incarne totalement, dans la France des années 2000, le sujet dont il parle à l’écran. Dupieux, Eric et Ramzy sont totalement la seule forme acceptable de cinéma du Réel, parce qu’ils incarnent exactement les thèmes discutés dans le film. Une société violente qui rejette la différence et détruit dans l’œuf toute volonté de faire preuve d’intelligence et de générosité, qui conchie (finalement) tout esprit de fraternité, au profit de l’esprit de masse, c’est à la fois ce que raconte le film, c’est à la fois la démarche artistique de STEAK, et c’est aussi la façon dont se sont comportés spectateurs et critiques vis-à-vis du film. On est loin, donc, du cinéma à thèse et à bons sentiments convenus (maladie, écologie, histoire comme dans PERSEPOLIS, pathos affectif, cinéma dossier de l’écran, etc.) nourris, par des cinéastes arrivistes au fond, à la source des pires « préoccupations » petites-bourgeoises. Il serait temps de choisir son camp. Quoi qu’il en soit, STEAK est clairement un film indispensable.
 
Idéalement Vôtre,
 
Dr Devo
 
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Publié dans Corpus Filmi

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adoucylogene 26/01/2008 16:38

J'ai adoré le film, j'ai adoré la critique, c'est certainement le meilleur film que j'ai vu depuis bien longtemps. Un film qui m'a donné l'impression d'avoir le cerveau remplis , un peu comme mon ventre au sortir d'un restaurant! J'ai dabord vu le film a cause de Mr oizo ke j'apprecie musicalement et de son ami musiscien qui joue dans le film "sebastian" (le shivers avec la veste qui bouloche). Il y a une scene que j'ai trouvé fantastique, c'est l'acompagnement à la vie normal, quand l'infirmiere racompagne Eric jusqu'au escalier. Enfin un film qui parle de l'integration, de la différence sans pour autant entrer dans des lieux communs. Peut etre le film a t'il été victime de ce dont il parle, et peut etre est-ce mieu ainsi... Je me demande quel aurai été les conséquences en terme de film si Steak avais été un succes en salles... Je n'ai pas encore reussi a voir "Non film" de mr Dupieux et c'est pas faute de chercher...Une question, peut-on considerer que c'est un film d'humour? certe il y a de l'humour dedans, un certain humour, mais je n'arrive pas a le voir comme un film commic...j'ai beaucoup aimé la critique donc je trouve juste dommage que vous n'ayez pas assez (à mon gout) parlé de la bande son...

Guillaume Massart 22/08/2007 14:39

moi ça m'a laissé pas mal dubitatif, quand même...faut dire que le sujet est très casse-gueule...c'est souvent drôle, hein, mais ça s'éternise un peu, je trouve, trop long, ça se renouvelle pas...et puis je suis pas tout à fait convaincu par le dispositif esthétique, même si je vois bien que c'est un dispositif qui fait un doigt, du genre bien malpoli, il me manque un truc...

persona gratin 22/08/2007 05:46

Vu ce Nonfilm cette nuit et c'est bien barré! Dupieux (Mr Oizo) filme comme il hâche ses ''beats'' et pratique le Noncadre justifié et Sebastien Tellier est vraiment drôle.Tous les moustachus devraient  voir ce film qui n'en est pas zinc.

Ludo 12/08/2007 15:33

Le lien ne marche pas pour moi non plus mais je pense que Guillaume voulait parler de la diffusion télé du premier court de Dupieux. Effectivement, ca valait le coup d'étre signalé.

Guillaume Massart 12/08/2007 09:22

Je précise : le Non-Film de Quentin Dupieux passe sur arte le mardi 21 août 2007 à 01:55 ! joie!