Chroniques de l’Abécédaire, épisode 14, première partie : Le désastreux instinct de ma grand-mère est l'élément incendiaire qui a momifié l'intérieur d'un homme fou de thérapie.

Publié le par Le Marquis

[Photo : "ABC pas trop tôt", par Le Marquis]
Il est de retour, soupira-t-il. 2007, c’est 2007, et depuis le début de l’année, je n’ai, à ma grande honte, signé qu’un seul article pour Matière Focale, et l’épisode 13 (suite et fin) remonte déjà à la fin du mois de janvier. Que vous dire, Maryse, c’est ainsi, je n’étais pas parti, je corrigeais toujours les articles de mon médecin traitant dans les meilleurs délais, réagissais parfois dans les pages de commentaires, et bien sûr je visionnais toujours des films, et toujours dans l’ordre alphabétique, selon ce système que vous avez peut-être oublié, Maryse, mais qu’un simple clic saurait vous remettre en mémoire si vous aviez la force de bien vouloir me pardonner mon manquement. Il faut dire que je n’ai pas non plus trouvé le temps de visiter les salles obscures, même pour INLAND EMPIRE ou BOULEVARD DE LA MORT qui me tentaient pourtant beaucoup, c’est tout dire. Quant à la rédactions des Chroniques, inutile de dire que j’ai un retard conséquent puisque la sélection développée dans cet épisode 14 a été visionnée au dernier trimestre – même si, là encore, le rythme de visionnage des films a lui même été en suspens pendant quelques mois, ce qui minimise la catastrophe et me donne l’espoir de pouvoir rattraper le retard sur la durée des vacances estivales. Allez, Maryse, souriez, pour faire oublier cette passade malheureuse, je vous proposerai en conclusion de cet épisode 14 un Palmarès des meilleurs et des moindres films visionnés de janvier à décembre, lequel vous consolera de l’absence, en cette année 2007 bien bousculée qu’est l’année 2007, d’autres palmarès, notamment tanakiens, et vous trouvera, je l’espère, en bonne santé.
Veuillez agréer l’expression de ce film en A comme…
 
AMERICAN PARTY, de Walt Becker (USA/Allemagne, 2002)
On démarre tout doucement avec ce dérivé de la série des “National Lampoon”, qui est aussi et surtout un dérivé de films comme AMERICAN PIE (d’où son titre en France), dont il adopte le versant faussement corrosif et caricatural en diable. Je trouve avec ce film les mêmes petits plaisirs et le même grand déplaisir ressentis à la vision de SLACKERS (défendu ici par le Dr Devo) : le film a ses moments de franche drôlerie (tout particulièrement pour une répugnante recette d’éclairs à la vanille) et un côté rentre-dedans un peu agréable, qui trottine aimablement sur les traces des frères Farrelly quand il moque cruellement les handicaps (mais sans le tact et la finesse). Et immanquablement, après avoir joué les trublions, AMERICAN PARTY (VAN WILDER : PARTY LIAISON en VO) s’empresse dans son dernier tiers de tristement rentrer dans le rang du conformisme le plus sucré, comme trop souvent. Et ce que la technique de ce film à la mise en scène un peu invisible annonçait déjà avec sa foultitude de « montages » plus porté sur la pop FM que sur Devo, le scénario l’étale complaisamment dans cette médiocre dernière partie. La charge trash fait encore un double-programme pas bien réjouissant avec cette célébration de la norme et du retour à l’ordre assez agaçante.
 
B comm… BEYOND THERAPY, de Robert Altman (USA, 1987)
Après un petit A comme amusant et antipathique, je suis franchement tombé dans la fange avec ce film de feu Robert Altman, mes excuses au décédé mais cette note ne va pas vraiment constituer un hommage flamboyant…
Altman, que j’apprécie très diversement, touche le fond avec cette petite tambouille de psychanalyse et de marivaudages bisexuels servie sur son lit de jazz d’ascenseur. Adapté d’une pièce de théâtre (ça se voit, d’autant plus que le découpage est indigent), le film étrille un casting de luxe tout au long d’une intrigue qui frise volontiers le grotesque (tous les personnages sont un peu fous sur les bords, et tous consultent chez deux psychanalystes voisins, bien vite impliqués dans l’intrigue), au lieu hélas de vraiment s’y vautrer. Les petites excentricités (fréquents bruits d’accidents de voiture hors-champ) lassent très vite, et même si la copie distribuée en DVD est manifestement un peu recadrée, cela n’explique pas la présence dans près d’un plan sur deux de l’ombre des spots, la photographie du film étant vraiment déficiente…
Bref, difficile de trouver un quelconque intérêt (ou simplement de résister à l’agacement grandissant) à cette soupe new-yorkaise (ou parisienne, Altman semble indécis, voir la « magie » - hem… - du plan final) mal fagotée, à voir pour mieux se remettre en tête les qualités du cinéma de Woody Allen pour ceux qui en seraient un peu dégoûtés. Et sans être un anti-Altman primaire, cet opus en particulier est tout particulièrement insupportable.
 
C comme… CRAZY KUNG FU, de Stephen Chow (Chine, 2004)
Moyennement aprécié par le Dr Devo (cliquez sur le titre pour avoir son point de vue complet), le film de Stephen Chow ne sera ici pas défendu becs et ongles, puisqu’il retrouve sensiblement les mêmes qualités (certaines) et les mêmes défauts (usants) de son précédent SHAOLIN SOCCER.
Bon points : un récit assez fantaisiste et imprévisible notamment, émaillé de séquences parfois assez séduisantes (je pense notamment à l’épisode de la cithare meurtrière au cours de laquelle un personnage central est brutalement mis hors jeu – mais cette séquence a été conçue et réalisée par Sammo Hung, il faut le préciser), et une bonne idée dans la structuration de la comédie – après une ouverture violente, stylisée et très irréaliste (atmosphère de film noir), c’est dans le quartier pauvre, par opposition au milieu des malfrats, que va se développer l’humour du film. Stephen Chow se perd malheureusement un peu en route et abandonne progressivement cette confrontation des genres.
C’est là que le film se délite : dans cet univers absurde où tout est possible, où tout peut arriver, eh bien, tout arrive, et CRAZY KUNG FU prend le risque de lasser et de ne plus pouvoir susciter la moindre surprise… particulièrement lorsqu’il s’enferre dans une avalanche d’effets visuels dont la conception, parfois franchement laide, reste problématique, et neutralise trop souvent la mise en scène. Le résultat est étrange et pas vraiment déplaisant, mais il n’en est pas moins bourratif et un rien fatigant.
 
 
D comme… LES DÉSASTREUSES AVENTURES DES ORPHELINS BAUDELAIRE, de Brad Silberling (USA/Allemagne, 2004)
Pas fameuse, cette sélection, pour le moment ! Au bout du compte, et alors que mes yeux étaient rivés sur le film suivant qu’il me tardait de revoir, la première bonne surprise est bien ce film de Silberling dont je n’attendais à peu près rien. Je précise au passage que je n’ai lu aucun des livres de Lemony Snicket, un peu refroidi par la lecture d’un unique volume de la série des « Harry Potter » qui m’avait fort peu impressionné à laquelle je les avais un peu assimilés. Fort peu impressionné aussi par l’unique film adapté des aventures du petit sorcier à lunettes qu’il m’ait été donné (ou plutôt imposé) de voir, c’est donc avec beaucoup de retenue que je me suis lancé dans le film de Brad Silberling, auteur de l’infect CASPER et du remake pas vu des AILES DU DÉSIR (quelle drôle d’idée).
Bonne surprise, donc, j’avoue m’y être plutôt laissé prendre. Le film s’ouvre très agréablement sur une séquence d’animation image par image, parodie du film pour enfants à la Disney avec lutin sosie de Oui-Oui et petits lapins mignons aux yeux de Bambi qui s’interrompt brutalement, une voix off très lovecraftienne nous annonçant que non, le film que nous allons voir va être bien différent. Superbe générique d’ouverture par là dessus. Le ton est donné, le film va donc jouer la carte du funeste, sans pour autant jamais jouer celle du mélodrame : le scénario évoque à la fois Dickens et Roald Dahl, non sans une certaine méchanceté assez rafraîchissante. Je ne dirai pas un mot du travail d’adaptation, n’ayant rien lu de l’auteur, mais le concept me semble en tout cas sincèrement séduisant.
Ceci dit, le film soulève tout de même une sacré question : Silberling a en fait réalisé un film de Tim Burton. Visuellement somptueux et de ce point de vue un peu au-dessus de la moyenne de la production dite familiale, le film retrouve d’ailleurs une partie de l’équipe technique de Burton, notamment Colleen Atwood pour les costumes et surtout le talentueux designer Rich Heinrichs. Ce qui m’a donné l’impression de feuilleter un très beau livre d’images, irréel et « joli », fortement teinté d’un académisme directement issu du style et de l’univers de Burton. Attention, le film de Silberling est vraiment agréable ; mais c’est aussi un produit conçu avec un style littéralement emprunté. Et la question s’adresse peut-être directement au réalisateur de BIG FISH, d’autant plus que Tim Burton a bien failli réaliser ce film lui-même (avec Johnny Depp dans le rôle de Jim Carrey) : quand sa propre personnalité créatrice devient une mode, un genre duplicable, où trouver les ressources pour avancer, évoluer ?
Mais la seule vraie grande réserve qui puisse être formulée contre cet assez bon film, c’est, une fois encore, le choix de l’acteur Jim Carrey, et sa performance à l’écran. Le rôle est difficile, d’autant plus que le personnage véhicule une somme de discrets anachronismes humoristiques, et ce qui m’agace le plus, c’est de garder en tête, tout au long du métrage, le fait que Jim Carrey soit capable de faire tellement mieux. Mais le cabotinage reste le cabotinage, et Carrey en rajoute beaucoup trop dans un registre bouffon pour ne pas nuire considérablement à la menace et au trouble que son personnage est supposé susciter : avait-il besoin de nous resservir les tics et grimaces du Grinch ?
 
E comme… THE ELEMENT OF CRIME, de Lars von Trier (Danemark, 1984)
On passe aux choses sérieuses avec le tout premier long-métrage de Lars von Trier, qui est également le premier opus de la trilogie « Europe » sortie en DVD il y a quelques mois dans une fort belle édition, que le Dr Devo a eu la brillante idée de m’offrir, qu’il en soit encore remercié. Inutile de préciser que les deux autres films de cette trilogie, EPIDEMIC et EUROPA, allaient squatter la place à la lettre E des deux épisodes suivants de ces Chroniques de l’Abécédaire, cette dernière assertion s’exprimant à l’imparfait eut égard au retard monumental pris dans la rédaction de mes articles, entre autres choses.
ELEMENT OF CRIME met en place les constantes formelles et thématiques de la trilogie en question, l’Europe bien évidemment, mais aussi la technique de l’hypnose, au centre des trois films. Ce premier épisode affirme son identité par une esthétique forte, caractérisée par une superbe photographie aux teintes monochromes, tons ocres, rouges, orangés, or… Il se caractérise surtout par une singulière direction artistique entièrement conçue sur l’idée de la verticalité : reflets au sol, trouées dans les parquets, architectures, fréquentes plongées (au sens cinématographique comme au sens propre !). Un travail formaliste impressionnant, complété par des plans-séquences souvent d’une beauté à couper le souffle, et par des effets de montage volontiers virtuoses – transition dans le plan entre une voiture jouet et celle de l’enquêteur Fisher.
Et c’est bien d’une enquête dont il est ici question, une enquête achevée lorsque le film démarre, mais qui a traumatisé son investigateur au point qu’il doit la reconstituer en étant placé sous hypnose. Les faits sont donc relus sous la lumière d’une perception singulière, développant un univers mental singulier, à la fois marqué par des images de décrépitude (eaux stagnantes, cadavre de cheval), et par la forme du film noir, ELEMENT OF CRIME évoquant parfois le cinéma d’Orson Welles ou de Fritz Lang – même s’il m’a également fait penser aux romans d’Abe Kobo ou au CURE de Kiyoshi Kurosawa.
On ressort de la vision du métrage assez lessivé, l’esprit habité par des atmosphères fortes (Fisher et la fillette dans cette cabane…), frustré par une enquête esquissée, incomplète, étrange, et dans le même mouvement comblé par cette très belle expérience sur la perception, parfaitement soutenue par une mise en scène remarquable.
 
F comme… FIRESTARTER II, de Robert Iscove (USA, 2002)
Et on retombe lourdement au sol après ces instants de flottement pour découvrir d’un œil morne la séquelle d’une plus toute jeune adaptation des écrits fleuves de Stephen King, le FIRERSTARTER réalisé en 1984 par Mark Lester, d’après le roman « Charlie ». Le film original, dont la jaquette nous apprend qu’il fit « un véritable tabac » (ah bon ?), souffrant d’une bien mauvaise réputation, n’était pas si mauvais dans le fond, surtout s’il faut le comparer à sa suite tardive, mercantile et franchement ratée.
Charlie, jadis interprétée par la toute jeune et alors pas bien bonne actrice Drew Barrymore, a grandi, elle est toujours capable d’allumer des incendies par la seule force de sa volonté, elle est toujours en fuite, toujours poursuivie par le méchant Rainbird (qui n’est plus indien, ni homme de main, ni même mort, c’est tout dire). Et elle est toujours bien mal interprétée par la piètre Marguerite Moreau, pas bien aidée il faut le dire par un scénario calamiteux – entre autres choses idiotes, je trouve assez cocasse que les dossiers des expérimentations top-secrètes gouvernementales soit stockées dans des archives universitaires où elles peuvent être consultées comme de vulgaires mémoires de maîtrise. D’ailleurs, comme c’est pratique, Charlie travaille incognito dans ces archives, cherchant quand elle en a le temps à en savoir plus sur ses origines, la gourdasse, alors qu’il lui suffirait tout simplement de prêter attention aux incessants flash-back de la première partie, nous résumant laborieusement un récit de toute façon totalement réinventé et simplifié à l’extrême. Et comment est-ce possible de les rater, ces flash-back que le réalisateur met subtilement en évidence par des passages au noir et blanc, voire à une photographie aux couleurs brûlées, ha-ha.
Mais comme cette purge adopte tout de même la durée coquette de près de trois heures (!!!), le récit embraye bien vite sur un duel entre l’adolescente chaude comme la braise et un petit groupe d’enfants mutants dirigés par les affreux hommes en noir, histoire de piller une fois de plus les idées d’AKIRA de Katsuhiro Otomo et de rappeler au (télé)spectateur que X-MEN, c’était quand même cool, non ? Pas de chance, cette soupe n’a semble-t-il pas trouvé d’échos suffisants pour générer une énième série TV.
 
G comme… GRANNY, de Boris Pavlovsky (USA, 1999)
Le film suivant est tout aussi nul, mais il a le très grand mérite de ne durer qu’une heure, et rien que pour ça, je l’adore. Enfin…
Produit par la firme bien mal nommée « Ambitious Productions Inc. », ce petit film semi-amateur n’est qu’un slasher inepte de plus, qui parvient malgré sa très courte durée à ennuyer copieusement son spectateur avant de lui asséner un twist déjà vu mille fois et mille fois mieux préparé (préférez plutôt revoir le sympathique WEEK-END DE TERREUR des années 80). On se console avec une VF bien nunuche et surtout avec un des pires travellings compensés qu’il m’ait été donné de voir sur un écran, ce qui a au moins le mérite d’être un tout petit peu drôle.
 
H comme… L'HOMME DE LA RUE, de Frank Capra (USA, 1941)
Après l’attachant LA VIE EST BELLE, découvert à l’époque de l’épisode 0 des Chroniques de l’Abécédaire, c’est L’HOMME DE LA RUE qui vient se faire chroniquer en ces pages, armé d’un beau sujet et handicapé par une copie pas bien brillante.
Beau sujet donc : en pleine crise économique à l’image du reste du pays, un journal licencie une bonne part de ses employés. Une journaliste fort contrariée fait de son dernier article une fausse lettre de suicide signée d’un inexistant John Doe. Contre toute attente, cette missive amère émeut l’opinion publique et les autorités politiques – moins pour le triste cheminement du pays que pour ce seul fantoche inventé de toutes pièces. La journaliste y voit aussitôt son intérêt, dévoile la vérité à ses employeurs et retrouve son poste avec pour mission de rédiger un bulletin régulier du très populaire John Doe. Très vite, cette popularité entraîne la nécessité impérieuse de dégoter un John Doe à montrer aux foules et à la presse, via un casting de mythomanes secrètement organisé par le journal. Au risque que le lauréat de ce rôle convoité (excellent Gary Cooper) ne finisse par le prendre un peu trop au sérieux…
Pas mal, n’est-ce pas ? Capra retrouve ici la finesse d’écriture qu’on lui connaît, supérieure peut-être à ses talents de metteur en scène. S’il sait montrer des images fortes (et ce dès le plan d’ouverture, avec le mot « free » arraché d’un mur au marteau-piqueur), sa réalisation paraît sans doute un peu plate (propre, fonctionnelle mais sans grande invention), mais elle est cependant largement compensée par un sens du rythme imparable et par une dernière partie plus soignée et surtout visuellement plus inventive. Ceci dit, le film brille sur deux heures de métrage d’une intelligence et d’une ambiguïté passionnantes : la forme est vive, humoristique, enlevée, mais le fond est étonnamment sombre, lucide. Alors que la seconde partie du film semble l’orienter vers une utopie de gentillesse et de générosité laissant derrière elle la sournoiserie et le cynisme de ses personnages principaux, le dernier acte apporte un merveilleux contrepoint noir et subtil – parvenant à faire naître une surprenante harmonie entre l’ironie désespérée et un humanisme sincère, non sans souligner à quel point les foules, tantôt solidaires tantôt déchaînées au gré des révélations et des formules, est manipulable à loisir. Et comme cette dernière partie est aussi esthétiquement la plus aboutie, L’HOMME DE LA RUE s’avère donc d’une très belle facture.
 
I comme… INTÉRIEURS, de Woody Allen (USA, 1978)
Grand admirateur d’Ingmar Bergman, Woody Allen saute le pas et réalise avec INTERIEURS son premier film dramatique, fortement sous influence, et à peu près totalement dénué d’humour, au grand dam de ses fans puisque le film aura à sa sortie en salles connu une légère déconvenue publique, accueil tiède d’ailleurs savoureusement parodié dans STARDUST MEMORIES. Le film dans ses grandes lignes n’est du reste pas sans défauts, certaines séquences ressemblant beaucoup aux mises en boîte du cinéma de Bergman : épure un rien décorative (dans tous les sens du terme), cadrages imitatifs (déjà placés dans l’excellent GUERRE ET AMOUR, mais sur un mode humoristique), symbolisme appuyé, interview des acteurs/personnages…
Revoir ce film – qui m’avait à une époque prodigieusement ennuyé – a été plutôt intéressant. INTERIEURS me semble un peu raté, mais il se démarque encore de ce qui va par la suite devenir une formule un rien immuable dans le cinéma de Woody Allen. Il est aussi marqué par une certaine naïveté renforcée par le sérieux de l’approche : tout est dans le titre ! Intérieurs vides hantés par des esprits tourmentés, enfermement constamment suggéré du personnage interprété par Géraldine Page, contrastant avec le chaos et l’ampleur du bord de mer lors de la (belle) séquence du suicide. Contraste évident également entre ce milieu aisé, intellectuel, pesant, et celui de Maureen Stapleton, belle-mère « normale », bavarde comme une pie, inculte, joyeuse… INTERIEURS paraît donc avec le recul bien simpliste et studieux, mais il faut souligner qu’il comporte tout de même quelques très belles séquences, particulièrement la dernière apparition, étrange, fantomatique, de Geraldine Page – très belle atmosphère silencieuse et subtilement onirique. Belles tranches de cinéma dans le cadre d’une œuvre sans doute un peu trop déférente envers son inspirateur, où la personnalité de Woody Allen paraît trop effacée.
 
K comme… KILLER INSTINCT, de Ken Barbet (USA, 2002)
Bon, le titre est affreusement banal, mais il s’agit au moins du titre original, à ne pas confondre donc, par exemple, avec le piètre SPLIT SECOND interprété par Rutger Hauer. Et c’est à vrai dire à peu près tout ce qu’a d’original ce petit slasher indigent, fonctionnel et sans réel intérêt. Le film s’éparpille un peu entre deux intrigues différentes sans en traiter une seule correctement, ce dont la conclusion aimablement immorale souffre beaucoup. D’un côté, nous avons Dee Wallace, journaliste lancée dans une enquête portant sur un vieux fait divers, menacée par des notables désireux de garder telle vérité dans l’ombre. De l’autre, une bande de jeunes ahuris décide de passer la nuit dans l’ancien hôpital psychiatrique désaffecté où a eu jadis lieu le fait divers en question, en profitant de l’occasion pour organiser une « chasse au slip », et pour se faire naturellement trucider par les pièges placés là par un mystérieux assassin.
Assommant et ridicule dans sa façon d’accumuler les fausses alertes toutes les cinq minutes, KILLER INSTINCT ne vaut vraiment rien, à l’exception d’une séquence vraiment idiote qui m’a fait rire : un lent travelling sur ce qu’on croit être une fellation en cours… mais le cadre finit par révéler que la jeune fille est en fait en train de sucer les doigts de pied de son copain. A ce stade, elle s’interrompt et s’exclame : « Désolée, ça marche pas pour moi : c’est… morteil ! » « It is toe much » en VO ? J’avoue que l’idée de revoir le film dans la langue de Shakespeare juste pour m’en assurer est un peu au-dessus de mes forces.
 
L comme… LA LÉGENDE DE LA MOMIE II, de David DeCoteau (USA, 2000)
Le film fait, très artificiellement, suite à un premier opus redoutablement terne, mais on essaie de se motiver en se disant que DeCoteau, sans atteindre les cimes du 7e Art, est au moins parfois capable de changer d’approche et de livrer une petite série B amusante et techniquement soignée, même si, une fois de plus, la copie proposée est en VF et surtout recadrée, dommage pour le cinémascope soigné du réalisateur, par ailleurs toujours fidèle à ses habitudes : le roi du plan basculé est toujours en forme, et toujours bien plus empressé de filmer des minets en caleçon et des torses masculins que des filles dénudées.
Bon, ceci dit, on déchante quand même assez vite : le film reste très laborieux et débouche rapidement sur une nouvelle soirée organisée par la sempiternelle bande de jeunes là où il ne faut pas, et comme je viens juste de m’en farcir une avec KILLER INSTINCT, inutile de dire que je n’étais pas forcément enchanté.
On fait le tri, nonobstant. Le film est interprété par une bande d’acteurs exécrables, et par l’actrice/productrice Ariauna Albright, fidèle des productions de Charles Band, une rouquine au physique improbable qui peut jouer indifféremment les étudiantes folles de leur corps ou les enseignantes coincées. C’est cependant le méchant teenager de la bande qui se fait remarquer, moins par ses talents d’acteur (nuls) que par sa spectaculaire tenue de descendant des prêtres aztèques (!), mi-cuir, mi-peau de léopard – avec jupe assortie. Il provoque le réveil d’une momie qui trucide mollement le casting dans un métrage au scénario vraiment inepte et à la technique rôdée certes, mais fort limitée, systématique et caricaturale. C’est un peu plus kitsch que le soporifique premier épisode, mais ça n’en est pas plus affriolant pour autant : on peut très bien s’abstenir de s’en imposer la vision sans s’en porter plus mal.
 
M comme… MESSIAH OF EVIL, de Willard Huyck (USA, 1973)
Le niveau remonte nettement avec ce passionnant et méconnu DEAD PEOPLE, premier des quatre longs-métrages réalisés par le cinéaste malchanceux Willard Huyck, dont les revers de carrière avaient été évoqués à propos de son 3e film, UNE DÉFENSE CANON. C’est aussi, sans doute, son meilleur film, et accessoirement l’un de ceux extraits du coffret « 50 Chilling Classics » qu’il me tardait le plus de découvrir – même dans une copie délavée, recadrée et en VO non sous-titrée, puisqu’il semble bien peu probable que MESSIAH OF EVIL soit jamais restauré et disponible dans une copie digne de ce nom…
Évoquant par moments le classique culte CARNIVAL OF SOULS, le film s’inscrit dans l’atmosphère du cinéma fantastique des années 70 dans ce qu’elle avait de meilleur, tout en préfigurant par son sujet le très intéressant RÉINCARNATIONS de Gary Sherman (petite bourgade à proximité de la mer dont les habitants ont un comportement étrange et pour le moins inquiétant). Et même s’il comporte quelques maladresses et souffre parfois d’une bande originale médiocre, le film impressionne et intrigue énormément par son ambiance irréelle, ses idées singulières, sa mise en scène originale et soignée, truffée d’initiatives étranges et de plans très aboutis (les autochtones contemplant la lune). Huyck privilégie le décalage musical (notamment dans l’impressionnante séquence du supermarché, passage véritablement glaçant et anxiogène), soigne une direction artistique un peu folle (particulièrement la maison du père de l’héroïne), détourne adroitement les clichés du genre (introduction du personnage de l’ivrogne du village qui forcément en sait long mais n’a jamais l’occasion d’en dire plus !) et emprunte à Hitchcock une célèbre idée de montage des OISEAUX pour une scène très forte se déroulant dans une salle de cinéma.
Sans être un chef-d’œuvre oublié, MESSIAH OF EVIL est donc tout à fait à la hauteur de la flatteuse réputation dont il avait bénéficié à l’époque, c’est un film cauchemardesque et mémorable, qui fait preuve d’une belle originalité, dans son scénario et plus encore dans sa conception aussi percutante que personnelle. Une de ces petites perles qui justifient et motivent l’exploration cinéphage de métrages enfouis sous la poussière. J'ajoute que, le film étant libre de droit, il vous est possible de le télécharger en toute légalité sur le site "Public Domain Torrents" en cliquant ici.
 
N comme… NOTRE HISTOIRE, de Bertrand Blier (France, 1984)
Comme je venais de le faire avec Woody Allen pour INTÉRIEURS, je reviens ici chez Blier sur un film qui m’avait à l’époque fait une impression un peu mitigée, éclipsé il faut le souligner par la maîtrise des films de la grande période (MERCI LA VIE en particulier) que je venais alors de découvrir.
Avec le recul, NOTRE HISTOIRE, avec sa narration décalée évoquant parfois par la petite bande celle de TRANS-EUROP-EXPRESS de Robbe-Grillet, semble déjà amorcer les expérimentations des films qui allaient suivre, une ébauche pas encore totalement aboutie dans la mesure où le film ne décolle pas vraiment : la faute sans doute à un casting un peu faible (Alain Delon et Nathalie Baye ne font pas vraiment d’étincelles), à une musique assez pénible (le classique marche tellement mieux chez Blier !), et surtout à des pannes de rythme qui rendent notamment la dernière partie un peu laborieuse, malgré quelques jolies trouvailles (le fleuriste et le frigo) et une conclusion délicate, très belle, introduisant un surprenant dédoublement de personnalité.
NOTRE HISTOIRE n’en reste pas moins très intéressant dans son humour décalé, son jeu avec la fiction, ses vagues de cruauté ou de tendresse toujours mises en abîme à leur point culminant. C’est du bon Blier, moins frontal que l’excellent PRÉPAREZ VOS MOUCHOIRS, mais pas encore aussi permissif et original qu’un film comme UN DEUX TROIS SOLEIL. En bref, c’est en tout cas un film qui va dans le bon sens – et vaut toujours bien mieux que la moyenne médiocre de la production française d’alors, et d’aujourd’hui.
 
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[Photo : "Elle va en voir de toutes les couleurs", par le Marquis]

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