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In Memoriam, Barbie Bel Geddes (Le Marquis)
Dorothy et son chien Toto, la tornade, la méchante sorcière, l’homme de fer blanc, le lion peureux… On peut sûrement se dispenser d’un bref résumé pour ce film-ci, pour une fois. Classique absolu de la comédie musicale hollywoodienne, LE MAGICIEN D’OZ est rarement observé avec une réelle objectivité – dans la mesure où la grande majorité des séquences qui le composent sont devenues des références culturelles incontournables, inspirant mille et un cinéastes (voir le jeu des références dans SAILOR ET LULA de David Lynch pour n’en citer qu’un, l’avalanche de parodies – Simpsons, Futurama, les Zucker-Abrahams-Zucker, ou les extraits diffusés l’air de rien sur une télé au fond du plan). Un peu à la manière de Disney pour le conte merveilleux, simplifié, bêtifié et affadi par LE film de Noël qui décore les paquets de céréales une fois par an, le film de Victor Fleming (également en partie réalisé par King Vidor et Richard Thorpe, non crédités) en est un peu venu à occulter dans l’inconscient collectif la réelle nature des écrits de Frank Baum, nettement plus sombres et surtout plus riches que la ballade chantée et colorée pondue en 1939. En l’état, on peut émettre moult critiques à l’encontre de ce classique effectif mais objectivement un rien bancal. L’idée de faire du récit une comédie musicale vaut ce qu’elle vaut et fonctionne souvent si l’on n’est pas allergique à la chansonnette à répétition, même si certaines chansons sont de véritables scies. Judy Garland, gauche avec ses couettes et sa robe à carreaux, trop âgée pour le rôle pour beaucoup de critiques de l’époque, a souvent été tournée en ridicule ; comme si la qualité d’une adaptation résidait dans l’exactitude de la transposition – voir l’idiotie de ceux qui blâment une adaptation littéraire sous prétexte que l’héroïne blonde du roman est interprétée par une brune… En réalité, l’actrice tient ses marques avec une belle énergie, et son côté « adolescente attardée » renforce, involontairement, les aspects tout aussi involontairement sexuels du métrage. Les couleurs du film sont résolument dégoulinantes et saturées – le passage chez les Munchkins, avec tous ses nains se dandinant dans des costumes kitsch et fredonnant des mélodies sucrées et niaises dans des décors hautement bariolés, a quelque chose d’étrangement obscène et dérangeant. Festival du mauvais goût visuel, LE MAGICIEN D’OZ a aussi ses petites qualités et ses trouvailles visuelles et sonores. Mais son immense succès a malheureusement contribué à invalider toute tentative d’adaptation ultérieure des récits de Frank Baum aux yeux des critiques comme du public, et ce malgré la supériorité absolue du superbe RETURN TO OZ, « suite » tardive, méconnue et désastre financier malencontreux.
Qui a dit que l’argent n’achetait pas le bonheur ? Quand mes yeux se sont posés sur l’édition DVD de cette pure merveille vue en salles quand j’étais enfant (et j’avais été complètement emballé), j’ai failli littéralement sauter de joie au beau milieu du supermarché, et c’est une de ces acquisitions qui me procurent à l’achat un plaisir indicible (si le Dr.Devo fait sa Bridget Jones, j’ai le droit de faire mon Anne Frank ! PAS nue sous la douche : un peu de respect, tout de même !). Le monteur réputé Walter Murch signait avec RETURN TO OZ (élégamment traduit par le titre français mentionné plus haut) sa première… et dernière mise en scène : malgré l’éclatante réussite de son film, les monstrueuses difficultés de la production (OZ n’a pu voir le jour que grâce à l’intervention musclée du trio Coppola/Spielberg/Lucas) et l’incompréhension du studio comme du public, associées au désastre financier du projet en salles, ont mis un terme prématuré à sa carrière de cinéaste, le renvoyant à sa salle de montage. Quel dommage… Le film est né de cette période éphémère et mémorable au cours de laquelle les studios Disney ont laissé fuser quelques longs-métrages totalement atypiques et en rupture avec l’esthétique (et l’éthique !) disneyennes (voir LE DRAGON DU LAC DE FEU, LA FOIRE DES TENEBRES, et dans une moindre mesure LES YEUX DE LA FORET et LE TROU NOIR). Walter Murch a osé une transgression profonde en réalisant une suite tardive (près de 50 ans plus tard !) au MAGICIEN D’OZ, un classique multidiffusé : le sacrilège est d’autant plus prononcé que le cinéaste abandonne la comédie musicale, délaisse les designs originaux (Maman, un bisounours a vomi dans mon assiette !) et trempe son récit dans des tonalités noires, désenchantées et dépressives. Pourtant, Murch n’a « trahi » le film de Victor Fleming que dans la plus grande innocence, car son film marque précisément un retour aux sources des écrits de Frank Baum, bien loin d’être aussi sucrés que le « classique » en question – classique, c’est sûr, mais esthétiquement d’un mauvais goût presque surréaliste. Ce qui fut donc perçu comme une trahison marquait en réalité un retour aux sources, au véritable univers d’Oz – l’écrivain (et cinéaste, on le sait trop peu) Frank Baum ayant développé son univers bien au-delà de la randonnée vers la Cité d’Emeraudes. De ce point de vue, RETURN TO OZ demeure à ce jour la seule adaptation véritablement fidèle et aboutie, restituant avec classe la fantaisie de cet univers, mais aussi ses relents cauchemardesques. OZ est un petit chef-d’œuvre, oscillant constamment entre la frayeur et l’émerveillement. La fascinante Fairuza Balk (Palme Tanaka 2005, rappelons-le) y fait ses tout premiers pas de comédienne, et elle est renversante. Visuellement bluffant (impressionnantes créatures de Lyle Conway, animation en images par images de Will Vinton parfois très inquiétante), doté d’une atmosphère originale et assez indescriptible, le film semble ne pas devoir vieillir, et j’ai la conviction que sa réputation un peu culte ira en grandissant – au fur et à mesure que les spectateurs (re)découvriront la terrifiante collection de têtes de la princesse Mombi. Entre deux HARRY POTTER, faites donc une place pour cette petite perle.
Le Marquis
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