Chroniques de l’Abécédaire, épisode 15, seconde partie : Sa part de folie vaut à la dame vierge un prochain traitement à base de raticide administré la nuit de Noël par une famille de victimes.

Publié le par Le Marquis

[Photo : "Elle ne pense à lui que lorsqu'il la regarde", par le Marquis.]
Suite et fin de ce quinzième Abécédaire, un programme un peu faiblard tout de même relevé par trois films plus intéressants, à commencer par la lettre M comme…
 
THE MANSON FAMILY, de Jim van Bebber (USA, 2003)
Montré dans festivals divers en 1997 dans un premier bout-à-bout inachevé mais finalisé seulement en 2003, THE MANSON FAMILY est le second long-métrage de Jim van Bebber après un anonyme DEADBEAT AT DAWN, film de gang de la fin des années 80. Van Bebber, également réalisateur de clips (notamment pour Skinny Puppy), persiste dans un sous-genre dont il semble s’être fait une spécialité : l’adaptation de faits divers impliquant drogue et serial-killers, déjà abordés dans ces courts-métrages ROADKILL, MY SWEET SATAN et DOPER. Après John Martin Crawford, il s’attaque ici au gros morceau de sa curieuse spécialisation en développant un récit étrange et chaotique autour des méfaits de Charles Manson et de ses adeptes.
THE MANSON FAMILY divise semble-t-il l’opinion entre ceux qui lui reprochent ses entorses à la véracité des faits et ceux qui déplorent la bizarrerie ambiante assez prononcée – sans compter ceux qui ont simplement adoré le film. Sans faire partie d’aucune de ces trois catégories, je dois bien admettre que le film parvient, fort heureusement, à se démarquer du marché un peu encombré des films pseudo-réalistes tissant le portrait de divers tueurs en série, dérivés d’œuvres passionnantes comme HENRY ou son ancêtre DERANGED – lesquels peuvent s’avérer aussi maladroits et pénibles qu’ils se veulent malsains et dérangeants, voir par exemple le très mauvais LA VIE SECRÈTE DE JEFFREY DAHMER.
La relative réussite du film tient en partie à une mise en scène ne cherchant pas à verser dans l’observation clinique (belle excuse pour pondre une réalisation totalement indigente) ; Van Bebber tente une alternance de textures oscillant entre le faux documentaire psychédélique façon 70’s et les expérimentations de cinéastes comme Kenneth Anger – qu’il ne parvient jamais vraiment à égaler cependant. Le résultat n’est pas toujours très convaincant, mais rend le film dans l’ensemble assez attrayant et imprévisible. Autre aspect intéressant, le film insère des séquences contemporaines visant à mettre en perspective les événements et la personnalité de Manson en esquissant le portrait de désaxés des années 2000 affichant leur fidélité à un mouvement déviant dont l’esprit, solidement ancré dans une époque et un contexte précis, leur échappe pourtant totalement – sans compter cette séquence isolée montrant un jeune homme un peu plouc dont la subversion se résume à porter un T-shirt à l’effigie du gourou se faire sévèrement passer à tabac par des types agacés par le versant has-been de la figure de Charlie. À défaut d’être vraiment abouti, THE MANSON FAMILY sort du lot, et parvient à générer le malaise sans avoir recours aux ficelles attendues du suspense fabriqué et de la complaisance gratuite, ce qui n’est déjà pas si mal.
 
N comme… LA NUIT DE L'IGUANE, de John Huston (USA, 1964)
Possiblement émoustillés par le scandale de la relation entre Richard Burton et Ava Gardner, les distributeurs du film à l’époque l’avaient lancé dans les salles avec un slogan erroné et particulièrement stupide (« Un homme, trois femmes, une nuit ») : sans même relever le simple fait que lorsque survient la nuit en question, le personnage de Sue Lyon (deux ans après LOLITA et sensiblement dans le même emploi) a déjà été mis hors-circuit du récit, cette accroche met exclusivement en avant une tension sexuelle indéniablement présente dans le métrage, mais certainement pas au centre des enjeux du film, plus graves, plus vastes et bien plus intéressants.
Bien que je ne sois pas particulièrement un inconditionnel de John Huston (pour l’être, il faudrait aussi adorer ANNIE !) ou de Tennessee Williams (j’apprécie assez L’HOMME À LA PEAU DE SERPENT, mais beaucoup moins le trop lourdement psychanalytique SOUDAIN L’ÉTÉ DERNIER), LA NUIT DE L’IGUANE compte parmi ces films qui tiennent une place particulière dans ma cinéphilie, le genre de films sur lesquels j’éprouve régulièrement le besoin de revenir… et l’un de ces rares films que j’achète neuf dès qu’ils sont disponibles !!!
Très sensible, je suppose, à ce type de situations au cinéma : des personnages malmenés échouent dans un endroit étrange et isolé où les tensions vont se révéler, se dénouer, certains vont repartir, d’autres vont choisir de rester… Une atmosphère insolite en forme de « huis-clos ouvert », certainement à l’origine de la grande popularité du BAGDAD CAFÉ de Percy Adlon (et les gens ont tellement aimé ça qu’ils ne lui ont jamais accordé la chance de leur montrer un autre film, quelles que soient les grandes qualités de ROSALIE FAIT SES COURSES, SALMONBERRIES ou avant cela de ZUCKERBABY) ; certainement aussi ce qui fait que je m’attache à de petits films méconnus comme STRANGERS IN GOOD COMPANY de Cynthia Scott (qui n’a rien fait depuis elle non plus !). Et LA NUIT DE L’IGUANE est à mes yeux le film le plus fort et le plus abouti dans cette approche.
Finesse et vivacité de l’écriture, le scénario évite soigneusement les rives du mélodrame vers lesquelles le désespoir ambiant semblait devoir mener le récit (option fort bien relayée par l’utilisation de la musique, parcimonieuse et toujours juste) par un humour constant, sous-jacent et parfois très noir ; les passages où le vernis d’ironie se craquèle en sont d’autant plus émouvants. Et si l’humour est la politesse du désespoir, il est certain que les personnages du film en ont plein les yeux. Casting remarquable, mais on a ailleurs beaucoup complimenté Richard Burton et Ava Gardner ; je préfère pour ma part mettre en avant la performance admirable de Deborah Kerr, dont la subtilité et la rigueur m’ont évoqué les qualités d’une autre grande actrice contemporaine, Tilda Swinton. Et visuellement, le film est splendide – superbe photographie de Gabriel Figueroa. Mais bon, n’en jetez plus, il me sera difficile d’exprimer l’intensité et la force de l’atmosphère que dégage ce très beau film ou de lui rendre justice par une avalanche d’adjectifs flatteurs. Allez donc y faire un tour, et prévoyez un ou deux verres de rhum-coco.
 
P comme… LA PROCHAINE VICTIME, de Skip Schoolnik (USA, 1988)
Après ce remède contre l’amertume, LA PROCHAINE VICTIME permet de revenir à la réalité de l’Abécédaire et de son esprit « du coq à l’âne » parfois un peu violent. Va donc pour un modeste petit slasher de la fin des années 80, répondant en VO au doux titre de « Hide and Go Shriek ! ».
Introduction amorçant très faussement une tonalité réaliste à la MANIAC : un homme endosse costard et cravate, sans oublier de se mettre un peu de rouge à lèvres (ah bon), va se lever une prostituée qu’il assassine dans la foulée : soft, pas très impressionnant et insipide. Mais nous sommes sauvés, débarque alors la traditionnelle brochette d’adolescents des années 80 – les meilleurs, ceux qui n’étaient pas encore de simples extensions pour téléphones portables. Les filles d’un côté (sucrées et très vulgaires entre elles, elles veulent avoir du drôle je crois), les garçons de l’autre (lourds, gras et fiers comme des coqs, et ils ne pleurent pas), acteurs atroces et VF à l’avenant, tout ce petit monde inepte prépare activement et joyeusement une super fête pour célébrer la fin du lycée, avec l’idée qui tue, ha-ha : faire ça dans le magasin de meubles de papa après la fermeture, c’est grand, il y a des lits et c’est tranquille, il y a juste le gardien louche et tatoué qui ne cherchera sûrement pas à nous faire du mal, puisqu’il s’agit visiblement d’une fausse piste ménageant une révélation plus fracassante encore. Et hop, hélas, les voilà lancés dans une très laborieuse partie de cache-cache qui va durer trèèèèèèèès longtemps, et de temps en temps, un jeune se fait tuer histoire de justifier le titre.
Maigres petites initiatives pour sortir du lot : le tueur endosse les vêtements de ses victimes, hommes ou femmes, au fur et à mesure (une idée gentiment volée au sympathique LE MONSTRE DU TRAIN), et le décor, à peu de choses près la seule variante d’un slasher à un autre, pas formidablement bien éclairé et truffé de mannequins inquiétants (les mannequins dans les magasins vides sont toujours inquiétants) qui ne devraient faire frémir que celui qui n’a jamais vu TOURIST TRAP. Ah oui, et on applaudit chaleureusement une scène de décapitation par ascenseur étonnamment réussie et assez impressionnante, seule vraie réussite d’un film par ailleurs mollasson surtout affairé à remplir le cahier des charges du genre sans chercher à s’en démarquer d’aucune façon.
 
Q comme… QUASIMODO - NOTRE DAME DE PARIS, de Peter Medak (USA/Canada/Hongrie/République Tchèque, 1997)
Quasimodo est de retour ! Il revient promener sa bosse après le muet NOTRE-DAME DE PARIS interprété par Lon Chaney, lequel était à peu de choses près la seule qualité d’une adaptation par ailleurs assez libre du roman de Victor Hugo. Et n’allez pas croire que je suis un passionné de ce récit, mais que voulez-vous : le Q se fait rare, et le (télé)film est mis en scène par le très capable Peter Medak (LES FRÈRES KRAY, ROMEO IS BLEEDING). Bon, l’enthousiasme est quand même modéré : dans le fond, je n’aime pas beaucoup cette histoire, et la copie proposée en DVD est recadrée et en VF.
Verdict sans surprise : c’est assez mauvais. Le film, pauvrement doté, est assez cheap – au passage, je me demande pourquoi les cinéastes compensent si souvent une figuration insuffisante en y mettant des nains, à part pour me faire plaisir, je veux dire. Medak n’a pas l’air d’y croire des masses, et assure proprement ce qui ressemble fort à un minimum syndical, tout juste relevé par quelques plans insolites comme la première apparition d’un Frollo sans tête en prière… Ah, ma grand-mère me tire sur la manche et insiste pour que je lui dise qui joue qui, alors voilà : Quasimodo, c’est Mandy Patinkin, très moyen sous une tonne de latex, Frollo c’est Richard Harris, un peu éteint, et Esmeralda, c’est la jolie Salma Hayek, qui danse comme une folle pour célébrer sa propre compassion pour les moches. Et Olga Antal joue une femme dans la foule, ça te va mémé ? OK, reprenons.
Si le film n’est pas fameux et raconte une fois encore une histoire usée jusqu’à la corde, comment fait-il pour sortir du lot ? Sachant que pour le reste, tous les personnages sont développés sans développer de point de vue particulier, la caméra étant surtout focalisée sur les décors et les costumes… Là aussi, pas de surprise du chef, on se réapproprie le récit comme une bête : en gros, on nous ressert en conclusion le même happy end idiot de la version avec Lon Chaney, mais ici, on va encore plus loin, tellement on a envie de délivrer un joli message en plus de la classique beauté cachée des laids. Frollo condamne l’imprimerie naissante de Wittenberg, et condamner la liberté d’expression (fichtre, déjà ?), c’est mal, alors Quasimodo, qui est lettré et romancier, utilise la presse confisquée pour imprimer en cachette des bulletins révolutionnaires, tandis qu’Esmeralda devient une monnaie d’échange pour la liberté de la presse… Ouiiiiiiiii… Bien sûr ! Pourquoi pas ? Ben voyons ! Je vous laisse, j’ai mal à mon cerveau.
 
R comme… RATS, de Tibor Takacs (USA, 2003)
Ah ! Tibor Takacs ! Encore un qui a failli se faire un nom dans le cinéma fantastique, mais une fois n’est pas coutume, je ne vais sans doute pas déplorer qu’il ait par la suite prestement sombré dans l’anonymat télévisuel et les petites séries B fauchées… Remarqué en 1987 pour le film THE GATE, qui se distinguait bien plus par l’originalité de ses excellents effets spéciaux que par un scénario plutôt médiocre, honoré par le grand prix du grand prix à Avoriaz en 1990 pour le très mauvais LECTURES DIABOLIQUES, ce cinéaste canadien d’origine hongroise a par la suite tenté une séquelle (exécrable) de THE GATE avant d’enchaîner les petites productions anonymes, et à défaut de gagner sa place au sein des MASTERS OF HORROR, il a fini par s’acoquiner avec la splendouillette firme Nu Image, assez portée sur les films de monstres de série B tirant doucement vers le Z (parmi lesquels on peut recommander l’amusant CROCODILE de Tobe Hooper et l’hilarant SHARK ATTACK III), avec des titres alléchants mais pas vus comme MEGASNAKE, KRAKEN : TENTACLES OF THE DEEP, MANSQUITO ou encore ce RATS dont il est question aujourd’hui.
Lancé par une bande-annonce très drôle, RATS est un tout petit film cheap mais plutôt amusant, l’histoire d’une journaliste qui se fait interner sous une fausse identité pour enquêter sur de mystérieuses disparitions dans un hôpital psychiatrique dirigé par le massif Ron Perlman, à qui le rôle de méchant échappe, puisque le nœud de l’affaire, c’est un employé qui a trop regardé WILLARD quand il était petit et a sympathisé avec une horde de rats mutants, télépathes et géants, qui s’en vont manger quelques patients quand ils ont un petit creux. Comme toujours, Nu Image devrait vraiment essayer d’en faire moins et de le faire mieux – les rats infographiques font franchement mal aux yeux. Ceci dit, le film comporte aussi quelques jolis effets, se montre assez cruel et parfois très démonstratif : ça se suit agréablement, jusqu’à un final très ringard. Rigolo mais visuellement hideux et mal fagoté, RATS ferait un apéritif sympathique lors d’une soirée à thème sur nos amis les rongeurs. Allez, pour le jeu, je vous propose un programme pour la suite de la soirée : l’intéressant D’ORIGINE INCONNUE, GRAVEYARD SHIFT qui vaut bien mieux que sa médiocre réputation, KRYZAR : LE JOUEUR DE FLÛTE DE HAMELIN (un peu de culture aussi, que diable !) et pour finir, ça s’impose, LES RATS DE MANHATTAN du regretté Bruno Mattei. Bonne soirée ! Non, non, ne me remerciez pas.
 
S comme… SNAKE ATTACK, de Max Reid (Suisse/USA, 1994)
Chic, après les rats, les serpents ! Ils ont l’air énorme et féroce, ces reptiles s’agitant sur un DVD extrait de la « Monster Collection » ! Je vous arrête tout de suite et juste avant la proposition de programme pour soirée à thème sur nos amis les reptiles : on nous ment, on nous spolie ! Cet emballage (qui circule aussi sous le titre VENINS, prenez garde) dissimule un film qui n’a en réalité vraiment rien à voir avec la choucroute…
Ça s’appelle donc en réalité LA PART DU SERPENT, c’est interprété par Malcolm McDowell, Lois Chiles, Howard Vernon et Philippe Léotard (!), et c’est une espèce de psychodrame soporifique dans le milieu de l’herpétologie, qui n’est pas la science de l’herpès mais bien celle des serpents. Même pas de quoi faire frissonner la tante Gertrude un samedi en prime time, donc. On suit d’un œil morne l’évolution de ce récit construit autour d’un triangle amoureux, qui psychologise à fendre l’âme sur des enjeux profondément simplistes pendant ce qui semble durer des heures, et croyez-moi, si Joséphine ange gardien était apparue pour remettre un peu d’ordre et de bon sens à tout ce fourbi bien poussif et laborieux, on ne s’en serait pas porté plus mal. Le film présente des tonalités télévisuelles dont l’extrême frilosité empêche le film de vieillir, ou même de simplement exister. Seul point saillant de cette entreprise assommante, la musique de Patrick Moraz, possiblement la pire bande originale qu’il m’ait été donné d’entendre, et je pèse mes mots, ce qui rend certains passages assez cocasses. Sinon, comme apéritif, je propose plutôt LE REPAIRE DU VER BLANC de Ken Russell, croyez-moi sur parole, c’est sans commune mesure.
 
T comme… TRAITEMENT DE CHOC, d’Alain Jessua (France/Italie, 1973)
Vous l’avez remarqué, j’ai beau déplorer dans ses grandes lignes le peu d’inspiration du cinéma fantastique français, je suis toujours prêt à tenter une nouvelle expérience, particulièrement lorsqu’il s’agit de s’intéresser à un cinéaste sympathique comme Alain Jessua, régulièrement tenté par le genre – je n’ai pas vu LES CHIENS ni JEU DE MASSACRE, et son FRANKENSTEIN 90, vu dans les années 80, ne m’a pas vraiment laissé un très bon souvenir ceci dit.
Le sujet est sympathique et assez prometteur : Annie Girardot se rend dans un centre de thalassothérapie dirigé par Alain « Mise au point sur moi » Delon, et s’inquiète vite des malaises et des disparitions survenant au sein du personnel portugais du site ; elle va découvrir une vérité à faire dresser les cheveux sur la tête, du genre de celles qu’on croisera par la suite dans des métrages beaucoup plus aboutis comme le méconnu SOIF DE SANG de Rod Hardy ou le très intéressant (et français, cocorico) LA NUIT DE LA MORT de Raphaël Delpard (lequel comporte une scène gore et dévêtue pour Charlotte de Turkheim !).
Eh oui ! Malgré toute la sympathie que m’inspire Jessua, il faut bien admettre que son film n’est vraiment pas très bon. Le réalisateur peine à tirer quelque chose de son décor, il y a de fréquents problèmes d’axes, le découpage, le montage et le cadrage sont pauvres et maladroits, le film abuse de travellings/zooms très datés, et l’ensemble est d’une désolante platitude, à l’image d’une scène de fuite en bicyclette absurde, qui ressemble à une paisible promenade. La volonté de développer des sujets un peu originaux ne s’accompagne pas ici de celle de filmer différemment et de façon plus expressive, et c’est dommage pour ce récit pessimiste aux enjeux sociaux très radicaux, hélas dénué de personnalité et d’intensité.
 
U comme… UN NOËL DE FOLIE, de Joe Roth (USA, 2004)
… et un titre nul, qui va comme un gant à cette infecte comédie familiale. C’est l’histoire d’un couple qui, dans la mesure où leur grande fille est pour la première fois absente pendant les fêtes de fin d’année, décide de ne pas fêter Noël et de plutôt partir en croisière, pour changer. Mais le voisinage et l’entourage ne l’entend pas de cette oreille : Noël, c’est une tradition, et ceux qui ne respectent pas la tradition s’exposent aux franches hostilités. Avec ce genre de sujet, on a deux options : la charge subversive dans un style acerbe et ironique, dans le genre des meilleurs films de Danny de Vito (LA GUERRE DES ROSE ou CRÈVE, SMOOCHIE, CRÈVE !) ; ou cette option crapoteuse choisie par Joe Roth, où la timide critique des conventions sociales retourne prestement sa veste en chemin pour déboucher sur le conformisme le plus nauséabond.
Et si la première partie du film ne fonctionnait déjà pas des masses, les personnages se comportant tous comme des débiles profonds, la seconde, au cours de laquelle les enjeux sont retournés comme des crêpes (coup de théâtre, la fille revient, il faut organiser Noël en un temps record) donne carrément envie de se pendre, surtout qu’à ce stade, il reste encore largement plus d’une demi-heure de métrage. « Et là, c’est le drame ». Ce machin s’enlise peu à peu dans les digressions futiles (le cambriolage, qui ne semble là que pour atteindre la durée d’un long-métrage) et dans le sentimentalisme le plus ignoble : la solidarité se déchaîne dans le quartier (finalement, nos voisins sont si gentils), la fille chérie a trouvé l’amour pur (la famille se consolide et s’agrandit), on remarque enfin à quel point la voisine cancéreuse est malheureuse et mérite amplement les tickets pour la croisière (la maladie, c’est con), et peut-être même, je dis bien peut-être, que le Père Noël en personne, ému par cette guimauve fécale, vient faire un petit coucou le soir de Noël, clin d’œil clin d’œil, chers parents (excusez-moi, je vais me tirer une balle).
Le plus triste dans l’histoire, c’est bien que pour la première fois de ma vie, et je l’espère la dernière, j’ai ici trouvé Jamie Lee Curtis, pourtant à l’aise même dans des comédies pas fameuses, exécrable, laide et antipathique. On dira que sa présence dans cette sombre matière est due à son faible pour la nouvelle de John Grisham ici adaptée, et on passera l’éponge pour cette fois.
 
V comme… VIRGIN MACHINE, de Monika Treut (Allemagne de l’Ouest / USA, 1988)
Après cet enchaînement désastreux qui me fait regretter de ne pas avoir plutôt regardé LA NUIT DE L’IGUANE sept fois de suite, VIRGIN MACHINE vient à point nommer relever le niveau. C’est aussi l’occasion d’honorer l’intéressant éditeur K Films (j’étais moralement obligé d’acheter ce film perdu dans les étagères de mon fournisseur habituel) et de découvrir le travail de Monika Treut, dont je n’avais jamais entendu parler, fondatrice d’une boîte de production indépendante, réalisatrice de nombreux courts-métrages (VIRGIN MACHINE est son deuxième long) et collaboratrice au théâtre du talentueux Werner Schroeter.
Ce film étrange (et son intrigante affiche de type vaguement SM lesbien) semble dans ses très belles premières minutes amorcer un univers partagé entre Guy Maddin (probablement à cause de ce noir et blanc très contrasté évoquant le cinéma muet) et Patricia Rozema (excellente réalisatrice un peu perdue de vue, à qui l’on doit notamment le merveilleux LE CHANT DES SIRÈNES). En réalité, on écarte rapidement le rapprochement à Guy Maddin, le film présentant en réalité une mise en scène moins stylisée, moins ambitieuse – malgré quelques très belles échappées oniriques, et on pense bientôt davantage au cinéma de John Waters, de Jim Jarmusch ou de Percy Adlon : le film tempère son versant artistique par un certain sens de l’humour et de la décontraction.
VIRGIN MACHINE nous raconte le parcours initiatique de Dorothee (Ina Blum, lumineuse), jeune journaliste s’interrogeant sur l’amour sous toutes ses formes en se basant sur les rencontres vers lesquelles son enquête la porte, parmi lesquelles on peut notamment relever un spécialiste des hormones, Susie Sexpert et son impressionnante collection de godemichés, et surtout Ramona, psychothérapeute qui soigne ses patients du romantisme (métier utile) et exécute au cours du film un strip-tease mémorable (très belle séquence).
Sans être renversant, le film offre quelques splendides moments d’abstraction, souvent dans le rapport aux images projetées sur les écrans de télévision, et développe tranquillement une petite musique attachante et assez originale : c’est drôle, ça a du caractère et c’est vivifiant, mangez-en.
 
W comme… WILLOW, de Ron Howard (USA, 1988)
J’aimerais comprendre pourquoi, parmi les films produits par George Lucas, l’excellent LABYRINTH de Jim Henson (écrit par Terry Jones, et ça se voit !) ou le sympathique HOWARD THE DUCK de Willard Huyck se payent une réputation de sombres navets, tandis que WILLOW, quelconque, médiocre et souvent très laid, a pour sa part rencontré un joli succès et bénéficie encore aujourd’hui d’une flatteuse réputation…
L’histoire, développée sur deux heures interminables, n’est qu’un patchwork insipide d’emprunts divers (Moïse, Blanche Neige, « Le Seigneur des Anneaux »…), mais le manque d’originalité du récit aurait à la rigueur pu se reposer sur le seul divertissement émaillé de nombreux effets spéciaux spectaculaires. Mais très vite, rien ne fonctionne. Les effets spéciaux justement, parlons-en : si les animations de Phil Tippett sont très belles, on ne peut vraiment pas en dire autant du morphing alors balbutiant, le résultat (qui a atrocement mal vieilli) étant visuellement repoussant et du reste totalement dépassé six mois après la sortie du film. De plus, on nous colle dans les pattes deux lilliputiens chargés de faire rire dans les salles, qui ne sont hélas à peu près jamais drôles et justifient mal les nombreuses séquences à effets spéciaux nécessaires pour insérer deux personnages ineptes dans un scénario déjà bien filandreux.
Beaucoup plus gênantes dans le film, la laideur et la mièvrerie ambiantes. Je veux bien fermer les yeux sur la composition lénifiante de James Horner, musique à laquelle je suis quand même franchement allergique. Mais WILLOW enfile comme des perles les fautes de goût les plus puériles – voir par exemple ses changements de plans par volets latéraux accompagnés d’un bruit scintillant (« quand tu entends la cloche, tourne la page ! »). Et je ne parle même pas de cette plaie classique qu’est l’utilisation du bébé au centre des enjeux : un bébé sur-comprenant qui, comme le soleil gazouillant illuminant le monde pervers des Télétubbies, a toujours l’expression appropriée. Vous savez de quoi je parle – ALLO MAMAN ICI BÉBÉ sans la voix-off, en gros. L’horreur, quoi.
Bon, à part quelques jolis effets en image par image, on peut tout de même sauver l’interprétation énergique de Jean Marsh en reine maléfique : elle est aussi convaincante qu’elle l’était en princesse Mombi dans son film précédent, le superbe RETURN TO OZ de Walter Murch, autre bide injuste. Et bon, oui, bien sûr, le petit plus pour quelqu’un comme moi, c’est le castings de nains. C’est comme ça, je ne me l’explique pas, les acteurs nains, j’adore. Assez pour relever au premier coup d’œil quelques grands absents comme Kiran Shah ou Zelda Rubinstein. Je suis donc malgré tout content de retrouver Warwick Davis (même si je préfère le voir dans des films comme le déraisonnable ÉCORCHÉ VIF de Gabe Bartalos), le vétéran Billy Barty, et également Tony Cox (FOU(S) D’IRÈNE, BAD SANTA), Phil Fondacaro (LAND OF THE DEAD), ou dans de trop petits rôles Kenny « R2D2 » Baker, Jack Purvis (présent dans beaucoup de films de Terry Gilliam, un bon acteur, réduit ici à de la figuration non créditée) ; avec même une comédienne, Julie Peters, intéressante Sissi Spacek redux qui n’a rien fait d’autre mais qui est parfaite en épouse de Warwick Davis qui lui offre presque son scalp quand il part en mission. Bref, on reviendra une fois prochaine sur ce penchant personnel, de toute façon insuffisant pour m’amener à avoir de l’affection pour cette boursouflure familiale et mal fagotée.
 
Et voilà ! Un autre épisode s’achève, et tandis que mon esprit se tourne déjà vers la rédaction de l’épisode suivant – aurai-je le temps de le terminer avant mon séjour au royaume du Bretzel ? – je constate que cette quinzième sélection n’a dans l’ensemble pas été un très bon cru. Sans démériter, John Huston, Lars von Trier et John Waters se distinguent sans efforts. Quelques surprises (un bon film d’Albert Band !), quelques découvertes valables (Monika Treut, Paul Sarossy), un ou deux métrages honorables, beaucoup d’ennui par ailleurs, une vraie série Z (THE GAME) pour chatouiller les perplexités, et un gros coup de gueule pour l’infect NOËL DE FOLIE.
 
Le Marquis
[Photo : "Le Berceau de la Vie", par le Marquis.]
 
LA NUIT DE L’IGUANE
EPIDEMIC
DESPERATE LIVING
VIRGIN MACHINE
I BURY THE LIVING
KILLING ANGEL
THE MANSON FAMILY
HIDDEN
FUNERAL HOME
LOVE WILL TEAR US APART
BACKSTAGE
JANIS ET JOHN
TRAITEMENT DE CHOC
LE CHOC DES MONDES
WILLOW
QUASIMODO – NOTRE DAME DE PARIS
RATS
LA PROCHAINE VICTIME
AMERICAN NIGHTMARE
THE GAME
SNAKE ATTACK (LA PART DU SERPENT)
UN NOËL DE FOLIE
 
Bande-annonce de l’épisode 16 : Alors que dans l’arène un tueur en série lave un dinosaure à l’éponge, l’Europe court à sa perte absolue aux abords d’un lac hanté par une innocente et laide créature une dernière fois séduite par le simiesque bretteur à la tête d’un commando lancé aux trousses d’un extra-terrestre familier aux testicules protéiformes. Qu’a-t-il fait pour mériter tant d’acharnement ? Il a fait du patin à glace avec un ours blanc dans une contrée de ploucs dégénérés, tous les mêmes, en volant son tour à une petite fille pourtant si gentille, qui s’est consolée en laissant une accorte veuve l’emmener errer dans un supermarché.
 
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[Photo : "Pourvu qu'elle soit douze", par le Marquis]

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