(photo: "Girls they want" par Dr Devo)

Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs,

On a beau dire et on avait beau se préparer mentalement à la plus grande des joies, du type de celle qui nous attend à la droite du Christ, ça fait quand même drôle de se retrouver en face de ce LAND OF THE DEAD de George Romero. Vous êtes habitués maintenant, et vous savez que souvent, mais pas toujours, il est de bon ton sur ce site de gentlemen et de gentleladies, où l’on se sent bien comme dans le salon mondain d'Oscar Wilde, il est de bon ton ici, dis-je, de commencer un article en crachant sur la profession ! Réservez vos plus beaux mollards au paragraphe suivant...
 [Ce qui fera de vous des Million Mollards Babies, hahaha, spéciale dédicace à notre collaborateur Tournevis (ici) qui déteste à très juste titre qu'on passe sans rien dire sur un jeu de mots foireux... Celui-là, cher Tournevis, il est pour toi !]
Le premier Romero produit par un studio depuis un bon moment. [L'avant-dernier l'était aussi je crois, mais tellement mal défendu par ses propres investisseurs que ça en devenait risible. En France, BRUISER avait une dizaine de copies, donc en principe, peu parmi nous l'ont vu, of course.] Ça fait drôle, disais-je, de voir Romero revenir par la grande porte, lui que les grands studios ont martyrisé à plusieurs reprises, notamment sur le scandaleux charcutage de INCIDENT DE PARCOURS, dont la dernière bobine est absolument non conforme au premier montage de Romero, qui dut même, sous la pression de ses producteurs (Le Marquis ou Tournevis me corrigeront si je fais une erreur), s'en aller retourner une fin plus "conforme" aux attentes de ses financiers, qui savent si bien ce qu'est le cinéma (voir mon article sur BLACK / WHITE). Bref, Romero en a bavé des ronds de chapeaux. Quand BRUISER, son avant-dernier film, extrêmement politique et social sous ses allures fantastiques, est sorti en salles. Evidemment, toute la critique, qui pourtant fait des gorges chaudes de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS (normal, ça a été tourné il y a presque 30 ans, donc, vous comprenez c'est un classique), toute la critique, disais-je, ne s'est pas privée de mollarder sur le film, télévisuel, très laid et complètement cliché selon leurs dires. Mr Plonévez (un ami qui lit souvent ces pages), le Marquis et moi-même avions, il y a quelques temps, créé une association pour passer des films inédits, rares ou mal distribués. Sur les conseils de Bernard RAPP (dont je parle à chaque article et qu'on retrouve souvent dans les commentaires de ce site), nous avions tous trois programmé ce film dans un sympathique petit cinéma pour la Fête du Cinéma. Evidemment, BRUISER est un film superbe ! Encore une fois, la critique a bien fait son boulot ! [BRUISER est disponible dans une collection économique en DVD].
Les mêmes critiques ont suivi les bons conseils des grands studios, dont on va finir par se demander si les critiques ne sont pas, justement, à leur botte. Toutes les major companies trouvant aujourd'hui, c'est-à-dire en 2005, que Romero est un mec génial (après lui avoir refusé tous ses projets pendant des années, bien sûr), la critique la tête haute, les mains propres et droite dans ses bottes, décrète aussi tout à coup que oui, effectivement, Romero c'est géniaaaaal ! Libération fait sa couv' là-dessus, avec le petit dossier qui va bien (et encore avec une interview de Jean-Baptiste Thoret, le squatteur de la critique fantastique, dont le Marquis avait parlé ici pour ses hilarantes (mais involontairement) analyses d’Argento et de David Lynch, faites de mémoire ! Et on le paie pour ça ! Et moi, je suis au chômage ! Va comprendre...). Même TELERAMA fait sauter de joie ou d'excitation son petit Ulysse. C'est absolument hilarant, ou plutôt ça le serait si ce n'était pas aussi triste ! [J'ai un ami, Pata-Henry, qui garde précieusement les articles révisionnistes de TELERAMA (même si tous les magasines ont aussi ce petit pêché mignon) depuis qu'il s'est aperçu que les films de Lars Von Trier était vomis à leur sortie et ensuite encensés lors des critiques pour les diffusions télés ! C'est là aussi très drôle ! Mais passez moi un kleenex quand même, car je suis très sensible.]
Donc, pour tous, et que ce soit clair, Romero est génial. Carpenter est génial aussi. Argento est moins génial que Carpenter (faut pas déconner quand même !) mais génial quand même, sauf pour tous ses films depuis PHENOMENA, qui sont de vraies merdasses. Voilà, grosso modo le message. Bien.
Regardons-y de plus près. Romero, même en version tronquée, ça a toujours été très bien. Carpenter fait une œuvre d'une rare homogénéité en terme qualitatif, même dans le très mollardé GHOSTS OF MARS, qui est pourtant un film superbe (évidemment, la critique, et aussi une bonne partie de ces fans, pensent que ça pue la bouse : Carpenter est donc génial-super sauf GHOSTS OF MARS !). Et les Argento dernière période sont sublimissimes, même s’ils ont, pour certains, le défaut d'être sous le signe d'un virage artistique.
"Romero, c'est génial" revient donc par la grande porte. Ben oui, faut comprendre les producteurs ! Ils ont les boules, et ils ne savent plus quoi faire. Alors ils rachètent très cher les droits des classiques de Romero (L'ARMEE DES MORTS, plutôt sympa d'ailleurs), de Carpenter (ASSAUT il y a peu, FOG prochainement) ou de Wes Craven (LA COLLINE À DES YEUX bientôt réalisé et écrit (!) par le fils d'Alexandre Arcady (l'homme qui se vante de ne jamais monter ses films !), à savoir Alexandre Aja, réalisateur de HAUTE TENSION, que je n'ai pas vu. On retrouvera dans ce remake Robert Joy, qui joue dans LAND OF THE DEAD le rôle de Charlie).
Je disais quoi...? Ah oui ! On leur donne des gros paquets de dollars, à nos "géniaux réalisateurs", pour leur acheter les droits de remakes, mais quand ils viennent frapper à la porte des studios pour faire financer leur nouveau projet, évidemment, ce n’est jamais le moment. Depuis GHOSTS OF MARS, deux projets de Carpenter se sont cassés la gueule ainsi, laissant ses admirateurs, comme nous, dans le désarroi complet : Carpenter réussira-t-il à refaire un film avant de mourir ? [Ben oui, c'est là qu'est la question en fait...] Pour Romero, tenez vous bien (tenez-vous mieux même !), c'est encore plus drôle. Au début des années 2000, il a un scénario pour un quatrième film de zombies, très social, que lui et son copain Argento veulent monter... Refus catégorique des studios, notamment à cause de "tu comprends, c'est le 11 septembre, c'est pas la période du film de zombies en ce moment", etc.
N’empêche... Quatre ans après, on va le chercher, et on lui dit oui ! Et on lui file un budget faramineux (un des plus gros de Romero), enfin façon de parler, car d'après Libération, le budget de LAND OF THE DEAD représente en valeur absolue quelques miettes du budget du remake de ZOMBIE, je veux dire L'ARMEE DES MORTS !
[Argento a eu le droit à une rétrospective complète de ses œuvres à la Cinémathèque à Paris (oui, parce que ça n'a pas pu se faire pour d'obscures raisons à la Cinémathèque de Plogonnec !). Lors de la première projection, Argento a déclaré qu'il ne comprenait pas, mi-amusé, mi-amer, pourquoi il était là. "D'habitude, on fait des rétrospectives de films comme les miens [comprendre de genre] uniquement quand le réalisateur est mort !" Il cita l'exemple de Sergio Leone, auteur populaire et exigeant en tant que cinéaste, qui n'eut droit dans les murs de cette même cinémathèque à une rétrospective qu’alors qu'on l'avait déjà enterré depuis un an ou deux ! Rappelons aussi, pour appuyer ce cher Dario, qu'à l'époque des IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST et suivants, les critiques et les  professionnels qui défendaient ces films se comptaient sur les doigts d'une main amputée, alors même que le public ovationnait ces mêmes films, et que les bénévoles des ciné-clubs tentaient tant bien que mal  de défendre le réalisateur barbu avec courage et désespoir. Comme dirait mon collègue de KUHE IN HALBTRAUER (excellent site), n'oublions jamais cela, et notons les noms des petits salauds (au sens étymologique du terme) sur nos calepins !]
Hahahaha...
Ça va mieux. On a bien ri. Passons aux choses sérieuses, car après tout, voir un Romero en salles et bien distribué, ça fait quand même plaisir !
Tout d'abord, pour ceux qui ne connaissent pas la saga zombiesque de Romero, on se reportera à l'excellent et copieux article désormais connu sous le nom de ZOMBIE FÛTÉ (quel décono, ce Marquis, je vous assure, c'est pas le dernier ! Et c'est encore pire en coulisses que sur scène !). Dans ce prodigieux article intergalactique, vous trouverez une nomenclature complète des films de morts-vivants qui ont suivi ceux de Romero. Ça permettra d'y voir effectivement plus clair. Fin de la parenthèse. Fermez le banc.
Après un beau générique en noir et gris... Allez, on va continuer avec les parenthèses. La couleur du lettrage blanc au générique, vous savez ce que c'est ? C'est la couleur d'un projecteur de cinéma dont on n'a pas "étalé" (réparti) la lumière. Si vous projetez sur un appareil de projection 35 mm sans passer de pellicule (ce qu'on appelle projeter à blanc, c'est-à-dire la lumière directement) voilà ce qu'on obtient si la lumière est mal étalée... Très beau, ce générique, d'ailleurs, dont la photographie ferait une lumière idéale pour le film de mes rêves... Passons.
De nos jours. Aux USA (et donc chez nous, "chez nous en Amérique" bien sûr. N'oublions pas que là-bas, c'est chez nous, grande théorie de ce blog, enfin, une des théories d'une part, et d'autre part, je crois que c'est une erreur absolument fondamentale, ou tout du moins largement réductrice, de penser que ce film parle des USA de today seulement...). Les choses vont mal. Depuis plusieurs dizaines d'années, les zombies, pour une raison inconnue, ont envahi toutes les zones de la planète. Les morts ne le sont plus et se baladent hagards et vides dans les rues et les campagnes à la recherche de leur nourriture : la chair humaine. À chaque morsure, à terme, le vivant ne l'est bientôt plus, meurt, se relève et marche sous la forme d'un zombie. Avec un tel système, bien sûr, le haut de la chaîne alimentaire est bien bouleversé.
Les survivants se sont organisés, et vivent sur une grande île urbanisée rappelant assez furieusement Manhattan. Le reste de la ville, en dehors de cette île en forme de zone protégée, est comme le reste de la planète : grouillant de zombies. Sur ce Manhattan bis, la société s'est réorganisée. De plus en plus de civils rejoignent l'armée pour défendre le périmètre sécurisé qu'on s'efforce de rendre complètement et durablement étanche. Dans les rues surpeuplées, c'est le marché noir et la débrouille. On vit bien sûr, mais on manque un peu de tout, de médicaments notamment. Au centre de l'île, une immense tour, genre Trump Building. Dans cette tour ultramoderne vivent les plus riches des survivants. Parmi eux, celui qui a bâti et organisé la Tour : Dennis Hooper, sans doute un ancien magnat de l'industrie qui a investi ses fonds propres pour créer ce système. Évidemment, sur l'île, tout le monde rêve de vivre dans la tour, une existence paisible, enfin stabilisée, bien loin du Système D permanent de la "ville d'en-bas".
Simon Baker dirige une équipe de ravitailleurs. Leur rôle est de sortir de l'île, notamment grâce à un camion ultra-renforcé et supra-sécurisé, afin de récupérer des vivres et des médicaments de première nécessité dans les anciens supermarchés et magasins de la ville, aujourd'hui infestée de zombies. Une activité dangereuse qui exige une organisation et une coordination parfaites. Robert Joy (Charlie), un débile léger au visage semi-défiguré, suit Simon Baker partout et lui voue une confiance sans bornes. Egalement dans l'équipe, John Leguizamo, un casse-cou efficace mais tête brûlée et individualiste, qui profite des escapades dans le pays zombie pour ramasser au passage des marchandises illicites (car ramasser des produits qui ne sont pas de première nécessité est un délit), marchandises qu'il revend au marché noir dans l'espoir de gagner sa place au soleil, dans la tour.
Simon Baker et Robert Joy font une étrange découverte : les zombies, êtres lents et lobotomisés, semblent désormais communiquer entre eux de manière rudimentaire. Est-ce suffisant pour mettre en danger la survie dans l’île ?
Romero n'est pas un type qui tourne autour du pot, et comme on peut le voir à la simple lecture de ce résumé, l'affaire va sûrement être sociale. C'est assez vrai, bien sûr. Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est de voir comment Romero a adapté (ou non) la "série" qu'il a fondée et qui l'a fondé aux contingences d'un film de studio d'une part, et aux années 2000 tout simplement d'autre part.
Ça commence superbement, je l'ai dit, avec un générique charbonneux allumé à la lumière du Xénon qui résume tout et rien à la fois. L'apparition des zombies est une brèche dans l'Histoire, un après. Sans en avoir l'air, et sans qu'on s'en aperçoive (c'est-à-dire de manière assez peu ostentatoire, parce qu'on a l'impression qu'il ne fait qu'une mise en place narrative), Romero impose un drôle de faux rythme. Sans doute grâce à cette superbe scène où Simon Baker et Robert Joy observent le comportement nouveau des affreux morts-vivants. En trois coups de cuillère à peau, Romero, mais vraiment l'air de rien, balance quatre ou cinq idées en même temps quasiment, là où tout le monde les aurait soigneusement distillées dans une longue première bobine.  En trois minutes donc : arrivée du Zombie pompiste Black (personnage essentiel) filmé comme un survivant, puis comme un noir suspect, puis comme un zombie, puis comme un zombie "intelligent" ! À suivre : présentation du couple Baker / Joy avec Joy décrit comme un entre-deux (il ressemble presque à un demi-zombie, son cerveau et son visage sont brûlés d'avoir trop approché la Mort), présentation du métier de ravitailleur. Et enfin, éveil complet du zombie pompiste black, par un cri de douleur terrible : celle de la créature souffrante, l'insupportable cri qui renvoie à la gueule d'En-Haut la question de l'origine du mal.
Combien de temps s'est-il passé depuis le début du film ? À vue de nez, environ 6 minutes ! Six minutes ! Rien qu'en présentant son histoire, en l'introduisant, Romero a semé les graines de tout son film, et on ne s'est aperçu de rien. Le style paraît sec et informatif. Non pas qu'on soit dans la rugosité de LA NUIT DES MORTS-VIVANTS (dont beaucoup disent encore aujourd'hui qu'il est filmé comme un documentaire, parce que Romero était documentariste ! Je crois que c'est quand même un peu plus compliqué que ça !). Mais tout de même, on a vraiment une drôle d'impression, à la fois, que les événements sont figés ou ralentis ce qui est assez faux, puisque Romero nous dit beaucoup de choses. Côté personnages, on est aussi très vite dans le bain, ce qui contribue assez sûrement à cette impression de slowburn. Les personnages sont immédiatement identifiables (le héros désespéré mais qui se bat encore, le débile léger sorti presque de chez Steinbeck (j'y reviendrai), la pute perdue (Asia Argento), l'individualiste casse-cou et opportuniste (John Leguizamo), le Grand Capital  aristocrate et sans foi ni loi (Dennis Hooper), etc.). Mais ces mêmes personnages vont développer des nuances qui vont nous prendre un peu à contre-pied, et surtout vont dégager des émotions brutes de décoffrage, simplement mais fortement exposées. Les interactions entre les personnages sont également assez sèches, à l'opposé des tentatives d'empathie absolue qu'on trouve en général dans les films hollywoodiens. Bref, comme disaient les poètes, "ça fait pas de sentiments". Et c'est sur cette base, justement, qu'on  est bouleversé très facilement par cette introduction superbe (bien amenée par le rideau noir du générique, encore une fois), introduction dont le logique point d'orgue est le cri de souffrance du zombie ! Le cri de souffrance de la créature... consciente !
Arrêtons-nous ici, juste pour une phrase, et remarquons qu'un autre réalisateur aurait pu faire ça : John Carpenter. Pendant tout le film, j'ai vu un net dialogue entre les deux réalisateurs, pas seulement dans l'exploitation opposée mais similaire  qu'ils font de l'île de Manhattan (les deux visions pourraient d'ailleurs être consécutives chronologiquement), mais dans la nature intrinsèque des partis pris de mise en scène. On peut aussi penser à la manière franche et sauvage du sublime GHOSTS OF MARS, film qui s'arrêtait là où il aurait dû commencer, comme Romero qui d'ailleurs renvoie dans "l'après-film" pas mal d'éléments qu'il aurait pu garder à l'intérieur de son métrage, notamment dans la relation Simon Baker / Asia Argento.
LAND OF THE DEAD creuse le sillon de ses prédécesseurs de la désormais ex-trilogie. Mais les "nouveautés" de ce quatrième opus renforcent encore plus l'ambiguïté même du sujet (les zombies, et que faire dans un monde de zombies souffrants). Le propos est ouvertement social et politique. Bien sûr, tout cela reste très symbolique, et n'est jamais entaché d'un message. Dennis Hopper, dont Romero dit : "Vous vous rendez compte, ce type est de droite ! EASY RIDER est un type de droite !" (ce qui est véridique, soit dit en passant), Hopper, donc, dit avoir accepté, non sans humour, le rôle, parce que pour lui, son personnage est clairement Donald Rumsfeld. Pour John Leguizamo, les zombies, c'est évidemment le "prolétariat" ! Chacun voit midi à sa porte. Caricature de l'Amérique des années 2000 ou symbole des pays pauvres demandant des comptes aux pays industriels, ou encore marginaux et pauvres marchant sur les Nantis... Le personnage du zombie et la façon dont Romero s'en sert fonctionnent à fond. Sans avoir voulu faire passer un message particulier, le mort-vivant romerien (à ne pas confondre avec le zombie rhomerien ! Héhéhé !) est le réceptacle, en tout cas, des pressions sociales, des peurs du siècle, sans aucun doute. Mais Romero ne lui apporte pas de "message" en particulier, se contentant de montrer l'oppression d'un système total qui est allé au bout de sa dévolution, inversant ainsi tous les principes de jadis. Cette inversion, cette image en négatif de notre société, et c'est cela qui est terrifiant, ressemble comme deux gouttes d'eau à notre monde contemporain. À la puissance 3, en quelque sorte. La tétralogie zombie de Romero nous montre un monde en état de guerre, avec le bouleversement des valeurs, des sentiments et des comportements que cela implique. Et d'une. Une guerre pas comme les autres, puisqu'elle oppose les vivants et les morts dans un mouvement biologiquement défavorable aux vivants. Et de deux. Et ça, ça en fait une guerre inédite, qui n'en est pas une quasiment, juste un prolongement de la survie. L'Absurde absolu s'est réalisé. La seule certitude de l'existence est bafouée : la mort ne fonctionne plus. C'est le tabou par excellence, la peur absolue. Et c'est là que Romero est très fort, dans cette faculté à nous plonger dans le désespoir et la panique la plus totale, provoqués par ce tabou absurdement brisé tout en restant réaliste, c'est-à-dire logique, au plus près du sentiment humain. On a l'impression que le film décrit exactement ce qui se passe à l'extérieur du cinéma où vous êtes assis, et non pas dans la réalité d'un récit fantastique et fantasque. Ça fait très peur. On est effrayé, tétanisé par la perspective d'un non-avenir, par l'arrêt du temps, et en même temps on ne peut se laisser faire ni abandonner en quelque sorte. Sentiment très réaliste, d'autant plus réaliste que ce "brûlot gauchiste"  s'inscrit dans la sphère du déjà trop tard.  Brrr...
En tout cas, quelles que soient les motivations qu'on lui prête (s'il doit en avoir une, ce qui n'est pas certain !), le zombie, c'est la masse d'abord oppressant l'individu. Premier mouvement. Dans le camp des survivants, cette division existe aussi. Et par réaction, l'individu oppresse la masse (cf. Dennis Hooper). Les zombies et les vivants sont deux miroirs qui se font face, deux camps plus que proches, tout juste séparés par un axe de symétrie. D'un côté de cette droite répond un point exact au point de l'autre côté. Tout est dans tout, et réciproquement. Le moindre des gestes dans un des deux camps provoque un geste similaire et inverse dans le camp opposé. Et tout est interchangeable ou presque. Romero va pousser cette ambiguïté fondatrice du personnage du zombie à son terme dans ce LAND OF THE DEAD, en introduisant une nouvelle donnée : la souffrance zombiesque, qui n'est le miroir que de notre souffrance propre (à nous les survivants). Comment cette souffrance est-elle possible ? Plus que jamais, avec l'introduction de cette nouvelle donnée fondamentale, les deux camps sont de plus en plus liés, et leurs gestes réciproques sont de plus en plus proches. L'univers est devenu systématique, d'une manière assez proche, avec le même humour et le même jusqu'au-boutisme, de l'univers des livres de Philip K. Dick, grand portraitiste de l'individu broyé, lui aussi. "Je suis vivant et vous êtes tous morts." En cela, deux personnages sont symboliques : le pompiste black et zombie, d'abord présenté comme un vivant, et Charlie (Robert Joy), au faciès de mort, et déjà mort en quelque sorte. La passerelle entre vivants et zombies, déjà lancée par quelques belles idées dans LE JOUR DES MORTS-VIVANTS, est définitivement construite. Romero, en quelque sorte, ne fait que pousser à son extrême une idée intrinsèquement liée au personnage du zombie lui-même.
LAND OF THE DEAD est donc un film sec, réaliste, malgré son extravagant sujet, intimiste malgré la division hollywoodienne du récit, et "langoureux" malgré la bonne dose d'action qu'il contient !  L'émotion est à chaque coin de scène, et là encore, au-delà du concept lui-même, le récit et la gestion des personnages sont passionnants. C'est du carré certes, mais Romero en fait sortir des nuances superbes. Le personnage de Charlie, je l'ai dit, est une sorte de grand dadais sorti de Steinbeck. Et pourtant, ses relations avec Simon Baker sont à l'opposé du traitement habituel réservé à ce type de personnages. Plutôt que de nous casser les pieds à chaque dialogue sur la peur de la perte de Baker, comme l'avait fait avec une nuance complètement tractopellique Gary Sinise dans son film DES SOURIS ET DES HOMMES, où le petit père Malkovich n'en finissait plus de se confondre en "tu me quitteras jamais, hein ?" ou en "on aura not' maison à nous, hein ?", processus propre à réveiller la Margot aux yeux mouillés qui sommeille malheureusement en chacun de nous, Romero, lui, esquisse la chose en deux scènes (notamment la scène de la prison où Asia Argento semble compatir, mais en fait teste Charlie dans un réflexe très dickien là aussi), évoque la chose, et sans insister. Quel avantage a l'option romerienne par rapport à celle de Sinise ? D'abord, je dirais, moi le vicieux petit Dr Devo, que le spectateur se sent conforté dans son intelligence ! Ben oui, quand le message est évoqué en filigrane deux fois en 90 minutes, on a moins l'impression d'être pris justement pour un débile mental, comme c'est un peu le cas, désolé, avec le film de Sinise qui, quand même, enfonce le clou toutes les 90 secondes, rechachant et rechachant l'idée jusqu'à ce qu'elle nous détruise le cervelet. Et d'une. Et puis une simple évocation, c'est bien mieux. Ainsi, sans mettre le mot dessus, Romero nous fait SENTIR l'effroyable peur et l'épouvantable catastrophe que serait pour Charlie la perte ou la séparation d'avec Simon Baker. Ça, les enfants, c'est totalement la classe. C'est totalement carpenterien. Et comme ça, en plus, Romero a encore plein de temps devant lui pour développer d'autres idées. C'est pour ça qu'il y a plus d'idées dans le film de Romero ! [On peut rajouter, même, que cette tactique nous permet d'intérioriser beaucoup plus le personnage de Charlie qui, contrairement au personnage de John Malkovich dans l'adaptation de  Steinbeck, n'est pas une espèce de monstre extérieur et merveilleux.  Charlie est proche de nous, c'est nous, pour ainsi dire, et Malkovich, c'est une espèce de monstre de foire, une espèce d'Elephant Man de l'esprit, qu'on va voir de la même manière qu'un veau hydrocéphale au Museum d'Histoire Naturelle !]
On ne perd pas son temps, donc, avec les personnages dans ce film. Ce sont de gros archétypes, certes, mais développés avec subtilité, et surtout évocation et pléthore de nuances. Ainsi, même s'ils sont traités de manière assez sèche, leurs liens tissent une peinture étonnante du système. John Leguizamo, par exemple (qui, soit dit en passant a toujours le don de se mettre en péril dans les projets les plus foufous et les plus improbables : ce type est vraiment une tête brûlée, j'aime bien) incarne un personnage carré, peut-être le plus carré du film,  avec humour jusqu'à l'absurde. Il représente à lui seul la volonté de jouer lâchement avec le système, et l'inévitable échec que cela apporte. Après avoir profité du système et de la masse, c'est lui qui sera broyé de nouveau par le système, ce qui est le principe dans cette série zombiesque comme je le disais. Sa "fin" est superbe, dans la mesure où elle est un doigt tendu bien haut "dans la face" de Dennis Hopper.
Des exemples de subtilités superbes et inattendues, il y en a des dizaines, et toutes confèrent à LAND OF THE DEAD son côté palpable, cette impression de venir s'approcher du noyau brûlant de l'Humanité, de se frotter à la souffrance intrinsèque des mortels. En cela, et malgré ses trois actes et tout le reste, le film est complètement intimiste. [Un autre détail qui vous fera monter les larmes aux yeux : l'évocation du passé de Simon Baker. Asia Argento lui dit : "Et toi qui disait qu'il ne t'était rien arrivé de remarquable ?" C'est effectivement le cas, tout cela ne compte pas, et dévoile le malheur de l'Humanité, le renversement irréversible de l'Histoire, qui envoie à la poubelle l'histoire familiale pour ainsi dire. Baker a dépassé ses racines et son sang, ce qui en fait un personnage drôlement émouvant.] Ce scénario est d'une précision sublime, et à lui seul vaudrait le déplacement. On a rarement vu un film aussi bien et aussi joliment pensé.
La mise en scène est du même tonneau. À l'image du démarrage du film, on sombre sans s'en rendre compte dans un faux rythme surprenant, révélant des mouvements carrés, carrés et carrés ! Le rythme du montage s'installe mine de rien, comme en loucedé, nous faisant vivre de façon palpable la confusion des sentiments à laquelle sont confrontés les personnages. Dans sa façon d'installer ce type de mise en scène et de travailler avec des personnages très "purs", dans le sens où ils sont ouvertement ce qu'ils paraissent, angéliques ou diaboliques, d'une part, et dans la façon de se servir de ces bases grossières (mais pas vulgaires !) pour développer avec subtilité son système, Romero n'a jamais été plus proche de son collègue Carpenter. C'est quasiment un hommage. Bon, en même temps, ce n'est pas complètement étonnant. Mais la parenté est ici superbe. Ces deux-là sont frères. Et ces deux-là ont en commun, en plus du genre dans lequel ils oeuvrent, de développer les mêmes manières : sympathie pour le brûlot, personnages carrés presque de western, et un humour sublime mais désespéré (ici le plan final, par exemple, à la fois dérisoire et un peu pipeauté : non pas que la fin soit ambiguë, mais dans cette manière de dire "tout ça, c'est quand même un peu de l'Hollywoodisme !", au dernier moment, comme le tapis qui est tiré sous nos pieds !).
Une chose est sûre. Devant LAND OF THE DEAD, comme  devant INVASION LOS ANGELES, nos misérables petits films européens et sociaux ressemblent à des écrits de collégiens empêtrés dans la difficile mue de la Puberté ! Notre cinéma sonne comme un poème naïf face aux deux compères américains, qui eux balancent à leur spectateur de véritables bombes politiques et sociales. Je me demande parfois pourquoi on n'a pas d'olibrius comme ça chez nous. Je ne sais pas trop quoi répondre (même si j'ai une petite idée...), mais j'ai quand même bien envie de dire à mes compatriotes : commencez par avoir un peu d'humour. Ça fera du bien à tout le monde, et vous envisagerez vos films de manière différente...
 Donc, la mise en scène c'est du carré, voire du dichotomique à l'image de ces plans où le spectateur est directement visé (on est mis en joue dans le meurtre du nain, on brise l'écran qui sépare les zombies de votre douillet siège de spectateur maintes fois dans la séquence de l'invasion de la tour, etc.). La poésie du même tonneau, d'une simplicité quasi-biblique (superbe symbole des feux d'artifice, la traversée de la rivière, etc.). Et le tout a beaucoup de rythme. En 90 minutes, c'est plié, avec une réelle impression de densité. Romero joue le jeu de fournir un film de studio, et fait même quelques appels du pied. Notamment, je pense, aux spectateurs des nouvelles générations. On est plus tout à fait dans le rythme des précédents films de zombies, mais ça marche très bien. Il paraît que le film a été fait avec le budget sandwichs ou balais-brosses de L'ARMEE DES MORTS, c'est-à-dire avec quelques cacahuètes, et encore, achetées chez Leader Price. Ben en fait, ça ne se voit pas ! Le film ne fait jamais pitié. La photo est soignée (avec des différences de tirages inacceptables, encore une fois, selon la copie dans laquelle vous verrez le film !), notamment dans les scènes en extérieur  jour. Le cadre est ric-rac, jamais ouvertement lyrique, mais fonctionne, comme d'habitude chez Romero. Le film se déroule dans une ambiance soignée et presque luxueuse. Bravo !
Côté acteurs, ça assure également, même dans la déplorable VF. Simon Baker, complètement fadasse dans LE CERCLE II, est vraiment bon, et assez surprenant dans un rôle doux mais plein de volonté. Asia Argento a compris le projet de Romero : elle y va franco de porc, sans fioritures, nuançant le jeu au fur et à mesure. Robert Joy est formidable. John Leguizamo, le zinzin d'Hollywood, s'amuse beaucoup mais sait aussi s'écraser comme une merde. C’est quelqu'un de vraiment sympathique. Dennis Hopper est froid et caricatural, un peu pince-sans-rire. Il a l'air aussi de s'être amusé en incarnant le pire de ce que peut être un système bêtement à droite, là où ce serait plutôt ce qu'il en pense à la ville. Comme quoi, on peut être de droite et avoir de l'humour ! [Pour les mails d'insulte, voir la rubrique LIENS, sur la gauche...] Les seconds rôles sont également subtilement tenus, là aussi complètement à la Carpenter. Tout cela contribue à faire un film des plus originaux et soignés, et dont l'émotion palpable vous immerge 90 minutes durant dans l'horreur absolue de l'Humanité, au cœur le plus noir du Malheur le plus profond et le plus absurde.
LAND OF THE DEAD n'est rien d'autre qu'un film humaniste, nihiliste et sale, un film, encore une fois, du cinéma du réel, qui interroge de manière terroriste et subtile les enjeux de la société contemporaine, n'hésitant pas à lui plonger le nez, avec fermeté mais aussi avec amour, dans sa propre dévolution. Le bisou pique, certes, mais au final, on se rend bien compte que, par exemple, le film renvoie à leurs études les réalisateurs de L'ESQUIVE ou de HOLY LOLA, avec leur volonté "de changer le monde pour mieux l'embellir". En plus de mentir comme des arracheurs de dents, chose qu'on pourra peut-être me contester certes, ces gens nagent en plein hollywoodisme, croyant défendre une "exception française" (ou européenne, ou luxembourgeoise, ou lichtensteinienne). Quant à leur volonté d'utopie... Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir, comme dirait la Castafiore !  L'Utopie, c'est Romero qui la propose. Les autres vous vendent du rêve, comme STAR ACADEMY vend du rêve aux jeunes filles de 12 ou 13 ans, par exemple... En fait, nous ferons aussi des films subtils quand nous aurons abandonné nos habitudes de mercenaires. Car ces réalisateurs français, en fait, confortent le système en alimentant le marché noir (ou alternatif si vous préférez).
Mollards au début, glaviots à la fin, Matière Focale va bien, merci. En fait, quand on y réfléchit, tout ça, c'est de l'Amour, non ?
En tout cas, merci M. Romero.
Sympathiquement Vôtre,
 
Dr Devo.
 
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Lundi 15 août 2005 1 15 /08 /Août /2005 00:00

Publié dans : Corpus Filmi
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